L’INDIVIDU EN JEU Jean-David Sigaux Copyright 2010 Jean-David Sigaux Smashwords Edition Email: jeandavid.sigaux@gmail.com Twitter: http://twitter.com/jdsigaux Facebook: Jean-David Sigaux (romancier) PROLOGUE Paris XIVe, Rue Froidevaux, mi-mars.  Il parcourut d’un œil distrait le mémo du réfrigérateur puis s’arrêta brusquement à un mot : «Assurance ». Le choc était trop fort, il lui fallait s’asseoir. Il regagna son bureau et se laissa tomber sur le siège en cuir. Tout tournait autour de lui : la table en verre, la pile de documents, les schémas scotchés au mur, la lampe halogène. Le tout avançait et reculait dans son champ de vision. Son cœur battait, battait fort. Et les tempes, oh les tempes ! Si Rochas avait été plus lucide, il aurait pu comprendre l’origine de cette agitation intérieure. Mais il venait d’être la victime d’un de ces moments où le cerveau va trop vite et saute des étapes du raisonnement au grand dam de l’entendement souvent laissé loin derrière. Il tourna mécaniquement la tête vers la fenêtre. Il faisait nuit, une nuit sombre, une nuit sans lune, une nuit à peine dérangée par une multitude de minuscules lumières, celles du Paris mal éclairé, et qui telles des lucioles tentent chaque nuit de contrecarrer les plans de la nature et d’instaurer le jour, là où la Création avait prévu le noir. Il reprit enfin ses esprits et se leva en s’aidant des accoudoirs du siège. Pourquoi s’était-il levé ? Pour aller où ? Il quitta sa chambre, les jambes encore frêles, et se rendit dans le salon. Il s’empara d’un magazine qui se trouvait sur la table basse, le parcourut puis le reposa : non, ce n’était pas ça. Il passa en revue sa collection de cassettes vidéo : non plus. Il examina le piano ; toujours pas. Il décida alors de se montrer un peu plus fin : il s’assit sur le canapé, alluma la télévision et regarda le journal télévisé de minuit d’un air nonchalant. La ruse fonctionna. Il se leva brusquement, se rua sur son bureau, saisit un gros dossier jaune, l’ouvrit, étala par terre le contenu, se pencha, lut. Et en une fraction de seconde tout devint clair : « ça y est ! Il existe bien un point commun entre les entreprises du réseau ! Elles sont toutes clientes de la même compagnie d’assurances, l’UAC ! ». Dans l’euphorie de la victoire, il donna de la paume droite un violent coup sur la table de travail, ce qui fit voler des feuilles et voltiger son stylo dont la chute laissa sur la moquette grise une légère tache d’encre, comme une marque dans l’histoire. Il n’en pouvait plus, il étouffait, il aurait aimé avoir quelqu’un avec qui partager cette découverte, n’importe qui, n’importe quoi, un poisson rouge. Il envisagea d’appeler un collègue, et pourquoi pas Jeanmaire ? Mais il se souvint qu’il fallait rester prudent: un mot de trop au mauvais interlocuteur et c’en était fini. De plus, qui pouvait-il appeler à cette heure avancée de la nuit ? Déçu, Rochas se rassit sur le siège en cuir qui, un moment auparavant, l’avait sauvé d’une chute assurée. Il s’assit donc et se mit à penser à une stratégie. Il avait besoin de plus d’informations, ces informations n’étaient sûrement pas accessibles au public. Il lui fallait avant tout obtenir la liste des clients de la compagnie d’assurances car les comptes auraient bien pu être trafiqués. Il devait donc avoir recours à une aide, quelqu’un qui saurait lui fournir toutes les données nécessaires. Quelqu’un de compétent, oui, la compétence aurait vraiment une place centrale dans cette affaire. Et pourquoi ne pas demander à… Il prit son téléphone portable, rechercha le nom dans son carnet d’adresses et appuya sur la touche verte. Quelques secondes passèrent puis une voix endormie se fit entendre : — Allo ? — Agent Tomczak ? Ici lieutenant Rochas. Vous avez une minute ? *** Paris Expo, Salon annuel du Jeu vidéo, fin mai. — D’accord, on t’attend, lui répondirent Maxime et Jean-Marie. Daniel quitta ses deux camarades et tenta de se frayer un chemin. Depuis l'ouverture du salon du jeu vidéo, la circulation n'avait cessé de se détériorer dans l'allée principale devenue, en quelques heures, impraticable, bouchée par une foule hétéroclite d'enfants, d'adolescents et de personnes d'âge mûr. Les uns découvraient avec stupéfaction le monde des jeux vidéo, les autres regrettaient leur jeunesse passée. Le jeune homme arriva à destination. La présentation avait pris fin et la vaste salle était désormais vide et sombre, éclairée par un unique filet de lumière ayant trouvé sa voie à travers les deux longs rideaux noirs. Daniel entra et parcourut méticuleusement le premier rang, regardant sous les tables et les chaises. Rien. L’étudiant entama alors la seconde rangée et fut plus chanceux : par terre, vers la fin de la rangée, gisait un stylo-plume bleu. Daniel se baissa, le ramassa, leva la tête et sursauta. Dans le noir, une femme l'observait, près de la porte. La femme, jusque là immobile, s'approcha. Sa courte taille, son corps difforme et ses cheveux courts auraient fait volontiers d’elle l’aîné des Dalton si son maquillage ainsi que son tailleur ne l’éloignaient quelque peu du personnage de bande dessinée. Elle portait à la main gauche une sacoche. Il la reconnut. Daniel l'avait vue à un des stands, dans l’enceinte du forum. Elle s’arrêta à deux pas de l’étudiant. La femme se présenta — elle travaillait pour un éditeur de jeux vidéo — puis sortit de la sacoche une petite pochette noire en carton ainsi qu’une feuille de papier. La pochette était celle d’un DVD-rom qui contenait, disait-elle, une version temporaire d'un nouveau jeu à venir. Pour obtenir le DVD, Daniel n’avait qu’à inscrire son nom et son adresse e-mail sur la feuille qu’elle tendit. — C’est quel type de jeu ? demanda Daniel. — C’est un jeu spécial. — Mais encore ? — Ce jeu permet de contrôler des personnages, de commander leurs actions. Le joueur assiste aux moindres détails de leur vie intime, les voit grandir, les voit vieillir, les sauve ou les damne, leur donne des phobies ou des passions, les fait jouir ou souffrir, aimer ou haïr, leur pardonne ou leur inflige la mort. Bref, le contrôle et la domination : voilà ce qui attend le joueur d' « Avatar » ! Surpris, un temps hésitant, Daniel prit le stylo qu’on lui tendait. La feuille était vierge. L’étudiant écrivit: Daniel Fain. Fain.d@hec-ecole.fr À peine eut-il ajouté son nom et son adresse e-mail que la vendeuse lui arracha la feuille des mains et lui remit le DVD. — Jouez à ce jeu, jeune homme, vous ne le regretterez pas. Daniel esquissa un vague signe de tête en guise de remerciement, rangea la pochette et partit rejoindre ses amis. La femme le suivit du coin de l’œil.  PREMIERE PARTIE Jeudi 11 juin CHAPITRE 1 Ah, Jouy-en-Josas ! Ce n’est pas son petit commerce de proximité, son bureau de poste et sa gare de RER qui la rendent célèbre. Non : c’est son campus. La ville abrite, en effet, l’un des plus grands campus de France : celui de l’école HEC qui chaque année accepte en son sein un nombre limité d’étudiants pour les transformer, trois ou quatre ans plus tard, en cadres supérieurs avertis, financiers bilingues ou entrepreneurs ingénieux. Le visiteur qui souhaite parcourir le campus passe tout d’abord par une barrière d’entrée qui affiche les drapeaux et emblèmes de l’école. Une fois les formalités d’admission remplies, il arrive à un rond-point : à l’ouest, il lui faudra emprunter une longue route en pente qui finira par le mener à un grand lac autour duquel les étudiants organisent des pique-niques au printemps. Au nord, se dresse le Bâtiment des Etudes, familièrement appelé «Batzet», et qui abrite les salles de cours, les bureaux de l’administration ainsi que la bibliothèque. Un petit chemin de gravier mène à la cafétéria qui, de nuit, se transforme en bar ou en discothèque. Un peu plus loin, le restaurant universitaire et un embranchement dont l’un des chemins mène à un immeuble de trois étages : le bâtiment E. C’est là qu’au matin du jeudi 11 juin on entendit sonner un réveil, au dernier étage… Daniel se réveilla en sursaut. Il tendit le bras gauche et parvint à atteindre son réveil. 7h30 ? Il était en retard ! Il repoussa les draps, bascula sur le côté et se dressa de toute sa mince taille. Il resta un moment ahuri, debout et à moitié nu, comme oubliant la raison de ce réveil précipité, ses yeux verts encore embrumés par le sommeil. Les rayons du soleil pénétraient déjà, révélant les nombreuses taches du bureau en bois adossé à la fenêtre et donnant aux murs de la petite chambre une couleur orangée. La lumière tira Daniel de sa torpeur. — Ah oui, l’exposé !  Il se lança vers la commode et ne manqua pas, comme toujours, de se cogner contre la chaise. La douleur fut longue à se faire sentir : le demi-sommeil, dans lequel il était, jouait encore le rôle d’anesthésiant. Il saisit dans le premier tiroir un polo à manches courtes qu’il déplia et substitua au tee-shirt gris qui lui servait de pyjama. Il décida d’enfiler le jean de la veille qu’il avait négligemment laissé sur la chaise. Ses chaussures de cuir l’attendaient près de la porte. Il allait les mettre sans chaussettes puis sortir lorsqu’il eut un pressentiment. Daniel alla au bureau et alluma son ordinateur. Un petit rectangle bleu apparut à l’écran et une sonnerie aiguë se fit entendre, indiquant la réception d’un nouvel e-mail. C’était bien ce qu’il pensait. Daniel ouvrit le message et le lut rapidement. — C’était prévu ! dit-il à voix haute en refermant son logiciel de messagerie et en faisant de courts allers-retours entre le bureau et la commode. Maxime avait repoussé à 9h la séance de travail. Il s’était donc levé trop tôt, pour rien. Mais qu’allait-il bien pouvoir faire ? Il n’allait, de toute façon, pas rester dans la chambre; il en était hors de question ! Il se dirigea donc vers la porte puis enfila ses chaussures. La petite sonnerie aiguë de l’ordinateur retentit à nouveau : un nouvel e-mail était arrivé. Comment ? Allaient-ils maintenant annuler complètement la séance de travail ? Manifestement contrarié, Daniel retourna à son bureau et cliqua sur le rectangle bleu. Il fut surpris de voir que, contrairement à ce qu’il pensait, le nouvel e-mail n’était pas de Maxime ou de Jean-Marie mais provenait d’un expéditeur inconnu. Daniel se garda bien de l’ouvrir et le mit à la poubelle. Un autre e-mail arriva alors. Toujours du même expéditeur. Seulement, contrairement au précédent, celui-ci portait un titre : « Daniel, ouvrez-moi ! » Devait-il l’ouvrir ? Le jeune homme réfléchit un instant, mais, reportant sa décision à plus tard, prit sa sacoche puis sortit. Et d’abord, qui pouvait bien être cet expéditeur ?  CHAPITRE 2 Vraiment ? Elle, Valérie, allait devoir travailler dans un bureau ? Pour une compagnie d’assurances ? En haut d’une tour ? Mais comment en était-elle arrivée là ? Comment était-ce possible ? Et puis, combien de temps y resterait-elle ? Une semaine ? Un mois ? Un an ? C’était debout, en chemise de nuit et au milieu de la salle de bain, que la jeune femme passait en revue ces interminables réflexions ressassées depuis quelques semaines déjà, depuis qu’elle avait appris le succès de sa candidature. Les minutes passaient et elle devait bientôt se rendre au bureau pour son premier jour de travail. Il s’agissait donc de ne pas traîner et de faire une rapide toilette. Elle souleva, de sa main droite, la chemise de nuit, découvrant sa poitrine caressée par l’étoffe de soie. Puis elle s’aida de son autre main pour passer l’encolure et se retirer du vêtement qu’elle posa sur le radiateur. Et en plus pour l’UAC, une compagnie d’assurances ! Valérie ne pouvait concevoir une activité plus rébarbative que celle d’assureur. Peut-être banquier… et encore ! Enfant, les soirées qu’elle redoutait le plus étaient, certainement, celles où son père ramenait à la maison des collègues qui ne faisaient que parler de techniques financières, laissant à demi-mortes d’ennui la maîtresse de maison et sa fille. Elle introduisit ses deux pouces dans la dentelle et tira délicatement dessus. Ses fesses se trouvèrent nues, puis ce fut au tour de son corps tout entier. Exposée à la relative fraîcheur de la salle, Valérie sentit un frisson courir le long de ses reins. Enfin bon, il fallait bien gagner sa vie et elle n’avait, en quelque sorte, pas le choix. Ce ne serait que temporaire; un mauvais moment à passer, voilà tout. Si elle se débrouillait bien, en deux ou trois mois, elle pouvait même donner sa démission et partir alors à la recherche d’un poste plus épanouissant. En province, peut-être. Valérie se dirigeait vers la cabine de douche lorsque son regard croisa le miroir du lavabo. Elle ne put s’empêcher de s’observer. Elle avait un visage lisse, net et des traits fins. Ses yeux bleu-roi, ses minuscules cils, les légers traits noirs de ses sourcils donnaient à son visage un air encore enfantin. Ses longs cheveux blonds, quelque peu décoiffés, reposaient sur ses épaules, touchant ses seins qui pointaient plus que d’habitude sous l’effet de la fraîcheur. Comment avait-elle tout de même pu obtenir cet emploi ? Certes, il ne s’agissait pas d’un poste important. Mais elle n’avait aucune expérience en marketing. Enfin, ça, ils ne le savaient pas : elle avait trafiqué avec soin son CV. Et puis la robe légère qu’elle avait mise ce jour-là et son décolleté y étaient certainement pour quelque chose… Elle s’introduisit dans la cabine de douche, leva doucement la poignée du mélangeur et fit couler le filet d’eau tiède sur son corps long et mince. CHAPITRE 3 Daniel, dans la chambre de Maxime au bâtiment C, se montrait impatient de commencer le travail. — Qui a une idée pour la problématique de l’exposé ? demanda-t-il en saisissant une chaise et en venant s’asseoir à égale distance des deux autres. Personne ? Daniel prit dans sa poche un mouchoir et le tamponna discrètement contre son nez aquilin et effilé. — Jean-Marie peut-être ? Le jeune homme ainsi interpellé ajusta la position de ses lunettes, prit son bloc-notes et parcourut une des pages. — Vu ce qu’on a pu constater au salon du jeu vidéo, répondit Jean-Marie, on devrait développer la problématique suivante : « Le jeu vidéo agit sur le réel en engendrant la violence ». — Je suis assez d’accord, approuva Daniel. Maxime, tu es OK ? Maxime remua sa tête rousse et s’écria — Si nous voulons faire un devoir médiocre, je pense que la problématique de Jean-Marie est excellente ! Il marqua une pause pour regarder son auditoire. Jean-Marie, piqué dans son amour-propre, eut un geste d’impatience. — Jean-Marie, continua Maxime d’un ton condescendant, comprends bien une chose : le jeu vidéo n’agit pas seulement sur le réel, il le déforme ! — Le déforme ? — Oui, c’est évident lorsqu’on prend l’exemple des jeux de sports où le joueur peut remporter un tournoi en restant confortablement assis sur son sofa. La facilité avec laquelle ce tournoi est gagné change notre perception de la victoire sportive, change notre perception du réel, et, en quelque sorte, change le réel. Nous, joueurs, devenons l’outil de transformation du réel. Le jeu nous instrumentalise ! Je propose donc la problématique suivante : « Le jeu vidéo déforme le réel en instrumentalisant le joueur ». Les deux autres le regardaient d’un air étonné. Ces quelques phrases avaient été dites avec une telle conviction qu’ils ne trouvaient rien à dire. Après un court silence, toutefois, Daniel osa parler. — Eh bien, je ne savais pas que tu avais une position aussi tranchée sur le sujet ! Ta problématique me va, mais il faudra tout de même mieux l’argumenter. D’accord ? — Soit, répondit Maxime en passant la main dans ses courts cheveux coiffés en brosse. Daniel sortit une feuille volante dans sa sacoche et prit des notes. — Bien. A présent, attaquons-nous au plan ! *** Maxime, silencieux depuis quelques instants déjà, commençait à s’agiter. Il tournait sa grosse tête ronde d’une manière compulsive, de droite à gauche, baillant, cherchant une occupation possible. Il n’avait cesse de se lever, en faisant grincer sa chaise, il attrapait un journal, une feuille, un classeur, tout ce qu’il pouvait trouver de palpable et retournait s’asseoir en faisant grincer son siège, puis abandonnait rapidement l’objet qui lui avait semblé le seul remède à son ennui. Jean-Marie s'aperçut de l’agitation de son camarade. — Daniel, tu es d'accord pour faire une pause ? Maxime est fatigué. Le jeune homme, mécontent, regarda Maxime et accepta d’un hochement de tête. — Bien entendu que la pause est nécessaire, répliqua Maxime. Vous êtes aussi fatigués que moi. Je propose donc d’essayer ce DVD-rom dont Daniel nous avait parlé. As-tu sur toi le DVD ? Les pupilles noires de Maxime scintillaient. On devinait aisément qu’il pensait à ce DVD-rom depuis un certain temps. — Quel DVD ? demanda Daniel. — Eh bien, celui que l’on t’a donné au Salon du jeu vidéo ! Daniel ne semblait pas se souvenir. — Tu sais bien, quand tu es retourné dans la salle de présentation…Tu nous as dit qu’une femme t’avait donné un DVD noir… — Ah, oui ! C’est vrai. Attends. Je l’ai dans ma sacoche. Daniel se baissa et saisit sa sacoche qui était restée près de la chaise. Il y plongea lentement la main et palpa les divers éléments du contenu : des dossiers de toutes les couleurs, des classeurs à grands et petits anneaux, des feuilles volantes, des carnets. Mais pas le DVD. — Désolé Maxime, je ne le trouve pas. Tu devras attendre que je retourne dans ma chambre... Daniel consulta sa montre. 9h35. — D’ailleurs, je vais devoir y aller, déclara-t-il. C’est l’heure du cours d’éco ! — Maxime, moi aussi je pars, annonça à son tour Jean-Marie. Je dois aller rendre un livre à la bibliothèque. Je reviens bientôt. Les deux amis se levèrent et sortirent. Furieux, frustré de ne pas avoir pu jouer au jeu, Maxime se leva, saisit un grand verre d’eau qui se trouvait sur le bureau et le but d’une gorgée. Son regard se fixa alors sur une pochette noire en carton, par terre, près du mur. D’où cela pouvait-il bien venir ? Il s’empara de la pochette et la secoua violemment : un DVD tomba par terre et fit quelques oscillations latérales avant de s’immobiliser complètement sur le linoléum usé. Il pencha sa tête rousse au dessus du DVD et l’examina. Il était noir. C’était le DVD de Daniel. Maxime l’introduisit dans le lecteur. CHAPITRE 4 — Zut ! s’écria Valérie, attirant ainsi sur elle l’attention de quelques-uns de ses collègues qui se levèrent de leur box pour voir ce qui se passait. Elle venait encore une fois de mettre en panne l’imprimante en voulant insérer trop de feuilles à la fois. La machine faisait un bruit insupportable et la tête d’écriture se cognait à chaque instant contre la paroi. — La technologie, la technologie ! Même la machine à écrire de ma grand-mère est plus performante que ces engins ! Valérie se calma et fit ce qu’elle avait déjà fait près d’une demi-douzaine de fois dans la matinée : elle appuya sur le bouton d’arrêt, ouvrit le capot, tira de toutes ses forces sur les feuilles avalées par l'imprimante, les jeta et les remplaça par de nouvelles feuilles. Ce ne fut qu’après ces manipulations qu’elle put relancer le processus d’impression. La machine se mit, cette fois, à fonctionner et imprima bientôt les documents que Valérie déposa alors près du fax. Il s’agissait, maintenant, de faire comme on le lui avait demandé un peu plus tôt ce matin et d’aller dans la salle des archives pour trouver les dossiers d’un certain nombre d’entreprises. Elle allait quitter son box quand subitement ressentit-elle un mal de crâne terrible, une douleur indescriptible. Cela dura quelques secondes. Et puis plus rien. Le stress pouvait bien être à l’origine de ces maux : le stress de ce nouvel emploi, de ne pas être à la hauteur, d’être remarquée. Ce matin-là encore, elle avait longtemps hésité avant de se présenter au vingt-et-unième étage de la Tour Montparnasse, le siège de la compagnie d’assurances UAC. Elle n’avait pas pris le chemin le plus court mais était descendue une station avant la gare Montparnasse. Elle l’avait fait exprès mais sans le savoir. Il faisait bon et doux dehors. Le soleil commençait déjà à chauffer malgré un vent léger qui soulevait ses longs cheveux blonds. Elle aimait cette sensation de chaleur fraîche sur son visage. Valérie attribuait à la seule satisfaction physique le goût qu’elle avait pour ce type de climat. Mais, sans qu’elle en ait totalement conscience, c’était tout un pan de son passé que faisait resurgir l’action combinée et pondérée du soleil et du vent. Un passé heureux : le temps où, encore étudiante, elle faisait en début de mois de juin de longues promenades dans Paris, le Paris qu’elle aimait. Elle était arrivée à destination, au pied de la haute tour. C’était le cœur serré qu’elle avait atteint le vingt et unième étage et s’était présentée dans le bureau des ressources humaines de l'UAC. Là, elle avait eu droit à un accueil froid, un accueil de grande entreprise, ainsi qu’une brève visite guidée des lieux à laquelle elle avait prêté tout de même une attention marquée. Ça pourra me servir. On lui avait ensuite présenté son box, un minuscule bureau séparé des autres par trois simples cloisons, et on lui avait donné, avant de prendre congé d’elle, une pile de documents administratifs à remplir au plus tôt. Valérie s’était alors mise rapidement au travail. Elle s’était rendue sur l’Intranet et avait téléchargé quelques fichiers qui pouvaient s’avérer utiles. Elle avait, ensuite, essayé d’en lancer l’impression, à plusieurs reprises. Mais elle n’avait fait que bloquer l’imprimante. Ce fut au bout d’une vingtaine de minutes d’acharnement et de défaites qu’on entendit alors son «zut !» et qu’elle se fit ainsi remarquer. Valérie était à présent totalement rétablie de son mal de tête. Cependant, un peu fatiguée, elle remit à plus tard sa visite dans la salle des archives et se contenta de faxer, comme on lui avait demandé, les documents imprimés avec peine. Elle décida alors d’aller prendre un café. — Cela me fera sûrement du bien, pensa-t-elle en se dirigeant vers la salle de détente. CHAPITRE 5 — Et cet homme c’est… — C’est mon personnage, celui que je contrôle, compléta alors Maxime qui avait deviné le sens de l’intervention de son camarade. Jean-Marie enleva ses lunettes et se frotta les yeux. Il était surpris. Et comment ne pouvait-il pas l’être ? Maxime lui-même n’avait-il pas poussé un cri lorsque, ayant introduit ce DVD noir dans l’ordinateur, il vit apparaître l’image à l’écran ? Il n’en revenait toujours pas de ce qui se présentait à ses yeux : alors que les jeux ordinaires étaient en image de synthèse, ici, c’était différent. Oui, différent. C’était comme si les images provenaient directement d’une télévision ou bien d’un caméscope numérique. On pouvait en effet observer les moindres détails visuels de la scène : la qualité du bois du bureau, le numéro de série de l’imprimante, la forme du verre d’eau. Les sons étaient aussi plus vrais, plus fins : le bruit de la chaise lorsque le personnage se levait ou s’asseyait, le léger claquement des touches du clavier ou encore le froissement des feuilles de papier. C’était tout l’environnement qui se trouvait, de fait, beaucoup plus complet et beaucoup moins schématique que dans les jeux ordinaires; au point que l’on pouvait se demander si c’était encore un jeu. Mais l’était-ce réellement ? — Tu sais, reprit Maxime, c’est le même principe que dans la plupart des jeux : je contrôle un personnage et je le fais évoluer dans son environnement. — Et il y a un but précis, un objectif à atteindre ? — Non, pas de but, pas d’objectif. Il s’agit juste de le faire bouger et vivre. Et je ne suis limité par aucune liste de lieux ou d’actions : je peux lui faire faire tout ce que je veux. — Tout ce que tu veux ? répéta Jean-Marie incrédule. — Oui. Sauf contrôler sa pensée. Mais regarde plutôt. Le personnage, un homme, était assis derrière un bureau, un petit bureau, équipé très simplement d’un set informatique à sa droite ainsi que d’un téléphone posé derrière lui sur un meuble bas à tiroirs. Sur la table de travail, en face de lui, une pile de dossiers, un calepin et un verre d’eau à moitié plein. Le personnage prenait alors des notes sur son calepin. Maxime approcha du clavier sagrosse main criblée de taches de rousseur et appuya sur la touche « verrouillage des majuscules ». Le personnage s’immobilisa alors, comme en attente d’un ordre. L’étudiant saisit ensuite la souris de l’ordinateur et, tout en cliquant sur le bouton de gauche, décrivit un cercle autour du personnage. Il appuya enfin sur la touche « entrée ». Subitement, l’homme, jusque là immobile, se leva et fit deux tours sur lui-même puis se figea à nouveau, debout, les bras le long du corps, le regard fixe. Maxime plaça alors la flèche de la souris sur le téléphone,cliqua deux fois sur le combiné et appuya de nouveau sur la touche « entrée ». Obéissant à l’ordre, l’homme saisit le téléphone, porta le combiné à son oreille et le raccrocha presque aussitôt. L’étudiant, pour être sûr de surprendre son camarade, tapa un texte incompréhensible au clavier, texte qui fut bientôt prononcé par l’avatar du jeu. Sa démonstration terminée, Maxime appuya de nouveau sur la touche « verrouillage des majuscules », ce qui tira le personnage de sa torpeur, le laissant libre de ses mouvements. — Et ce personnage, c’est toi qui l’as créé ? demanda Jean-Marie. — Non, non, il est apparu tout de suite. En fait, le jeu ne m’a pas laissé le choix. Lorsque le verrouillage des majuscules n’était pas enclenché, l’homme était autonome et continuait à travailler sur l’ordinateur, quelquefois il s’arrêtait afin de lire des notes gribouillées sur son calepin ou bien pour consulter le contenu de quelque dossier. Maxime n’aimait pas beaucoup voir les gens travailler, même dans un jeu : cela l’ennuyait presque autant que lorsqu’il devait lui-même effectuer un travail. Aussi, eut-il bientôt d’autres projets pour son personnage. — Bon, j’en ai assez ! Faisons lui prendre un café ! CHAPITRE 6 — Non, tu ne peux pas procéder ainsi pour un risque aussi important, dit l’homme à la cravate rouge vif. — Tu as raison, répondit l’autre qui attendait sa boisson. Valérie, en arrivant dans la salle de détente, son porte-monnaie à la main, fut déçue de ne pas être seule : elle ne pouvait se détendre en présence de quelqu’un. La jeune femme avait développé tout un monde intérieur, un monde complexe, fait de désirs, de souvenirs, de regrets, de fantasmes. Elle avait souvent besoin de s’y réfugier afin d’atténuer la brutalité du monde réel. Or elle ne pouvait accéder à ce monde intérieur que si rien ni personne ne la rappelait à la vie réelle. D’où sa déception lorsqu’elle arriva dans la salle et vit les deux hommes debout devant la machine à café. — Bon, viens je vais te montrer continua l’homme. Les deux hommes sortirent, la laissant alors seule dans la salle. — Parfait, dit-elle alors à voix basse, comme soulagée. Elle s’approcha de la machine, lut la carte des boissons et, ayant arrêté son choix, prit dans son porte-monnaie trois petites pièces qu’elle introduisit dans la fente. Elle appuya ensuite sur un bouton et attendit. Un gobelet tomba bientôt de l’intérieur de la machine et fut arrêté dans sa chute par deux pincettes métalliques. On entendit un grésillement puis quelques gouttes de la drogue noire atterrirent dans le récipient et furent bientôt rejointes par un torrent d’eau bouillante qui métissa alors la couleur de la boisson. L’arrivée d’un petit bâton de plastique dans le gobelet ainsi que le retentissement d’une sonnerie aiguë marquèrent la fin du processus. Valérie s’empara de la boisson, en faisant attention de ne pas se brûler, et alla s’asseoir à la table la plus éloignée de la machine. Sans rien ni personne pour la gêner, elle parvint à quitter progressivement la salle, la tour, la ville, la réalité, et à être transportée dans un moment de relaxation, dans son monde intérieur. Elle fut bientôt tirée de son rêve par un homme, un homme qu’elle n’avait pas entendu arriver. Il était seul et prenait son café. CHAPITRE 7 Cela faisait déjà plus d’une heure que Daniel était rentré dans la salle H105 de l’aile ouest du Bâtiment des Etudes et semblait écouter attentivement le cours d’économie quand… Daniel revint subitement à lui. Il ne savait pas ce qui s’était passé, il savait juste une chose : il ne s’était pas endormi. Ah çà non, il ne dormait pas : ses yeux étaient restés grand ouverts pendant tout ce temps-là, tout ce temps pendant lequel il était parti, parti de la salle, parti ailleurs. Ailleurs mais où ? Ce moment d’absence avait probablement duré trois secondes, ou même moins, mais il lui semblait avoir vécu mille ans. Oui c’était ça, rien ne s’était arrêté pour lui pendant ces trois secondes. Bien au contraire : c’était comme si pendant ce court instant il avait vécu sa vie puis, bénéficiant d’une seconde chance, était revenu en arrière. — Bah, tout cela est très bête, pensa Daniel. Il s’agit juste d’un petit moment d’absence, cela arrive à tout le monde. Et ce n’est, d’ailleurs, pas la première fois que ça arrive. Soudain, une enveloppe bleue apparut à l’écran de son ordinateur portable. Daniel, encore un peu troublé, ouvrit le nouvel e-mail sans même regarder le nom de l’expéditeur. Ces quelques mots s’affichèrent alors : « Qui Perd Recommence ». — Qui perd recommence ? Qu’est-ce que cela veut bien dire ? Qui perd recommence… Sans vraiment chercher à comprendre le sens de cet e-mail, et parce qu’il avait déjà raté une partie du cours, Daniel éteignit son ordinateur portable et tâcha de redoubler d’attention.  *** La sonnerie retentit. Le professeur continuait son cours. Daniel bouillait intérieurement : il avait un pressentiment. Quoi ? Il ne saurait trop dire. Mais il sentait que quelque chose allait se passer. Il lui fallait absolument sortir. Dès que l’enseignant eut annoncé la fin du cours, il se précipita sur la porte, traversa à toute vitesse le hall du batzet et se trouva bientôt dehors. Il se mit alors immédiatement en route sur le chemin de gravier en direction de la chambre de Maxime. A droite, le bâtiment H était en grands travaux sur un chantier très sonore. Le marteau-piqueur faisait un bruit gras, ronchonnant, vibrant, de ces bruits qui vous chatouillent les oreilles et les endorment comme pour mieux pouvoir passer inaperçus, comme pour mieux pouvoir se faufiler entre les mailles du conscient. La scie, le soprano de cette formation originale, émettait un son strident presque électrique et qui couvrait nettement les coups réguliers et étouffés du marteau. Pelleteuses, foreuses et autres engins apportaient leur contribution en des gammes et hauteurs de notes variées, en des tempos singuliers et des pauses douteuses. Le tout formait un concert mal réglé, une symphonie maladroite où les instruments jouaient malgré eux, où la musique n’était, somme toute, qu’un effet secondaire. Daniel courait à présent. Il laissa la cafétéria sur sa gauche et emprunta le chemin de droite à travers les hautes herbes. Il pénétra dans le bâtiment C et monta deux à deux les marches. Il ne prit même pas la peine de frapper et entra brutalement dans la chambre. Il jeta un coup d’œil à l’écran : c’était bien ce qu’il pensait. Daniel pointa le doigt vers le personnage du jeu et prononça d’une voix presque éteinte : — Je connais cet homme. CHAPITRE 8 Non, elle ne rêvait pas : cet homme parlait bien tout seul. Valérie se leva à moitié, une dernière fois, pour voir si l’individu qu’elle observait depuis un certain temps portait une oreillette ou bien un autre appareil qui aurait pu justifier l’apparent monologue dont elle était témoin. L’homme, dont elle ne pouvait qu’apercevoir le dos, se trouvait seul à une table diamétralement opposée à la sienne et était assis sur un de ces grands tabourets que l’on rencontre dans cuisines américaines. Il avait le dos courbé et, tout en mélangeant un café qu’il ne buvait pas, marmonnait des paroles parfois inintelligibles et souvent confuses. — Il n’est pas au téléphone, c’est certain. Cet homme venait sûrement de subir une contrariété car le ton qu’il employait dans son monologue était celui d’un homme en colère. Il ne manquait d’ailleurs pas de pointer régulièrement son doigt vers une personne seulement connue de lui, vers un interlocuteur imaginaire. Ses propos, lorsque l’auditrice pouvait les comprendre, étaient peu variés : il semblait ressasser encore et toujours les mêmes phrases, tel l’homme qui, dans une situation donnée, n’a su trouver à temps les bons mots et qui, une fois son interlocuteur parti, devient plus éloquent et se répète alors à soi-même ce qu’il aurait dû dire auparavant. — Cet individu est décidément singulier pensa Valérie. L’homme portait un costume gris rayé d’une mode un peu passée dont la veste trop longue recouvrait le siège du haut tabouret. Il était de taille moyenne et paraissait avoir quarante ans. Il y avait quelque chose d’un peu fou et de maladroit dans ses mouvements : sa tête faisait, telle une pendule, de continuels allers-retours latéraux; quant à son bras droit, il bougeait en rythme avec son index nerveux. En outre, son pied gauche battait bruyamment la cadence sur la base métallique du tabouret. Subitement, l’homme haussa le ton de son monologue et partit dans les notes aiguës : Non, non et non ! Valérie sentit alors arriver depuis sa poitrine une bouffée d’air qu’elle tenta de comprimer en serrant les dents et en fermant la bouche. Les joues gonflées, les larmes aux yeux, elle devint alors toute rouge et laissa échapper un son, d’abord discret puis de plus en plus fort avant de céder et de lâcher un grand rire qui retentit dans toute la pièce. L’homme, paniqué, se retourna alors et croisa le regard de la jeune femme. Il comprit rapidement la raison de ce rire et se mit à rougir. Il y eut un moment bizarre où les deux personnages, aussi gênés l’un que l’autre, ne surent comment réagir; puis, brisant le statu quo, l’homme se leva précipitamment et s’en alla, son café froid à la main. CHAPITRE 9 — Tu plaisantes ? demanda Maxime. — Non, répondit calmement Daniel qui, debout, dominait de sa taille élancée ses camarades. Je te dis que je connais cet homme. Je ne sais pas où je l’ai vu. Mais je suis sûr de l’avoir, au moins, aperçu quelque part. Il s'appelle Patrick. C’est plus qu’un personnage de jeu vidéo, crois-moi. C’est un employé de compagnie d’assurances. Il existe réellement. Et tu es en train de jouer avec lui. Maxime, à ces mots, se leva brusquement de la chaise qu’il n’avait pas encore quittée. Mais au lieu de se rapprocher de Daniel, comme il l’avait initialement prévu, il resta immobile, debout, planté là, bloqué, comme perdu dans ses pensées, victime d’un cerveau tellement submergé de questionnements qu’il ne pouvait plus assurer le mouvement du corps. Son front, habituellement lisse, plissait sous l’effet de l’exercice intellectuel auquel il se livrait, ses lèvres épaisses faisaient une moue indescriptible en écho au froncement de ses sourcils. Le tout donnait une physionomie inquiétante à ce jeune visage. — C’est impossible ! finit-il enfin par dire, presque en criant, c’est impossible que tu puisses connaître cet homme…ce Patrick. Non, cet homme n’en est pas un, c’est une image digitale, rien de plus ! Il ressemble à une de tes connaissances peut-être. Cherche bien et tu trouveras qui. Daniel fut étonné des propos de Maxime, lequel n’avait pas l’habitude de discuter sérieusement d’un sujet en apparence si absurde. En temps normal, Maxime se contentait de lancer quelques plaisanteries afin de nier toute velléité de participation au débat. Mais, là, c’était différent. Maxime aurait-il des doutes ? Daniel prit le parti de ne rien dire pour voir ce qui se passait réellement dans la tête de son camarade. — Daniel, reprit Maxime troublé par le silence de son interlocuteur, tu es un scientifique, tu sais donc aussi bien que moi que ce n’est pas possible. On est des gens sensés, on ne croit pas à ces histoires à dormir debout. Ça m’étonne de toi. Et le fait que tu ne puisses pas fonder tes dires montre bien à quel point c’est absurde. Aide-moi Jean-Marie ! Dis-lui … Jean-Marie, qui ne savait que penser des affirmations de son camarade, était resté silencieux. Ce jeune homme à lunettes, trop frêle, n’aimait guère les prises de position parce qu’elles arrivaient toujours à le brouiller avec quelqu’un, lui qui souhaitait être l’ami de tout le monde. En outre, il pensait fermement qu’avant d’avoir un avis tranché sur une question, il fallait étudier le problème, se renseigner, se documenter exhaustivement, s’adonner enfin à toutes sortes d’exercices dont le jeu ne valait pas toujours la chandelle. Il finit tout de même par prendre la parole à la demande insistante de Maxime. — Après tout, rien n’est impossible avec la technologie. — C’est pas vrai, je crois rêver ! lança le petit roux qui pensait que Jean-Marie rejoindrait son camp. — Maxime, reprit l’autre dans un nouvel élan de courage, je ne te dis pas que j’y crois forcément, loin s’en faut, et beaucoup de choses restent à prouver. Mais je ne serais pas trop surpris si ce que dit Daniel est vrai. Enfin, avoue-le : la qualité de l’image, le réalisme des situations, la finesse du bruitage…C’est toi-même d’ailleurs qui disais que les jeux vidéo nous manipulaient et nous contrôlaient. Eh bien, si le personnage que l’on voit à l’écran est bien un être humain, ta théorie prend tout son sens ! Avec ce jeu, l’homme serait arrivé au stade ultime de la manipulation. — Réfléchis un peu, répondit Maxime affectant un air paternel, réfléchissez vous deux, faites preuve de bon sens ! Je comprends tout à fait que vous puissiez être bluffés par le réalisme de ce jeu; il est vraiment bien fait et les ingénieurs qui l’ont conçu sont probablement très talentueux. Mais ça s’arrête là, ce n’est rien de plus qu’un jeu vidéo innovant. Il n’implique pas d’être humain, il n’y a pas de « Patrick » mais juste un personnage fait de « 1 » et de « 0 ». Quant à ma théorie, il ne faut pas la prendre au premier degré ! Maxime était découragé. Mais son découragement ne venait pas tant du peu d’effet qu’avait son discours sur ses camarades mais plutôt du manque évident de conviction dont lui-même faisait preuve. — Je sais très bien, se disait Maxime, que tout ceci est n’importe quoi. Alors pourquoi est-ce que je ne suis pas fichu d’être convaincu de ce que je raconte ? — Et puis mince ! Je refuse de débattre une minute de plus sur la question, vous entendez ? finit-il par affirmer comme pour empêcher les autres d’apercevoir davantage son trouble. Ces mots prononcés, Maxime, résolu à ne plus dire un mot, se dirigea vers sa chaise en face de l’ordinateur, mais Daniel, qui de sa taille dominait largement son camarade, l’empêcha de s’asseoir en le retenant par le col de son polo. Daniel prit sa place, s’empara du clavier et appuya sur la touche « verrouillage des majuscules ». Le personnage du jeu avait regagné, depuis un moment déjà, son bureau et était en train de travailler. Il consultait des dossiers, notait des détails et des numéros sur un calepin puis complétait des fichiers informatiques préformatés. Dès que la touche de verrouillage fut enclenchée, l’homme s’immobilisa. — Que fais-tu ? demanda Maxime. Daniel décrivit avec la souris d’invisibles arcs de cercles qu’il accompagna de légères pressions simples ou doubles exercées sur le bouton gauche. Il ne semblait pas vraiment savoir ce qu’il faisait mais tâchait calmement de percer le langage secret de ce jeu vidéo et de transformer ainsi une volonté humaine en un ordre binaire. Une fenêtre apparut enfin à l’écran. Manifestement satisfait, le jeune homme remit ses deux instruments à leur place, se saisit de son téléphone portable jusqu’alors resté dans sa serviette et en consulta le répertoire. Il nota un numéro sur une feuille de papier puis tapa, à l’aide du clavier, le numéro dans la fenêtre qui venait d’apparaître à l’écran. Enfin, il appuya sur la touche « entrée ». Ses deux camarades le regardaient d’un air bête, ou plutôt ahuri, un peu comme ces élèves médiocres assistant aux démonstrations mathématiques de leur professeur qui bénéficie à la fois de leur admiration et de leur méfiance. A l’écran, les choses changèrent rapidement. On vit l'employé, jusque-là immobile, étendre le bras et saisir le combiné du téléphone sur le meuble de derrière. Il porta le téléphone à son oreille droite et composa sans hésitation un numéro, une combinaison de dix chiffres. Un silence profond régnait dans la pièce, un silence qui aurait fait honneur au lieu de culte le plus austère s’il n’eût été dérangé par les bruits de pas de quelques étudiants traînards, ceux qui venaient juste de rentrer de leur cours de 9h40, et qui s’étaient probablement attardés devant un café. Quelques secondes s’écoulèrent ainsi. Soudain, retentit une sonnerie de téléphone portable. Les trois camarades sursautèrent. Maxime reconnut la sonnerie. Elle lui était familière. C’était la sienne. Oh, Dieu ! Etait-ce possible ? CHAPITRE 10 19h. L’heure de partir. Patrick observa la planche en bois de son bureau : elle était désormais parfaitement nue, presque lisse, dégagée de toutes les traces de gommage que son propriétaire produisait dans son habituelle remise en cause, dans ce manque de confiance qui lui était caractéristique. Il se leva, enfila sa veste et, sa serviette à la main, s’éloigna de la pièce exiguë, discrètement, afin de ne pas avoir à dire au revoir à des gens qu’il n’aimait guère et qui auraient exigé de lui un sourire qu’il ne se sentait pas capable de donner. Patrick traversa alors la salle et arriva devant l’ascenseur du vingtième étage. Il appuya sur le bouton d’appel et attendit, espérant ne pas avoir la malchance de rencontrer ceux de ses collègues qui avaient l’habitude de partir à la même heure que lui. L’endroit dans lequel il se trouvait était un haut couloir étroit. Tout était luisant, propre, carrelé. La forte lumière, issue d’une multitude de petites lampes incrustées dans le plafond, se reflétait sur les dalles du sol puis sur les carreaux du mur et renvoyait son éclat en une luminosité confuse et auréolée. L’ascenseur arriva enfin et la porte s’ouvrit sur une cabine vide. Remerciant le hasard de ce cadeau inespéré, Patrick s’engouffra à toute vitesse dans l’appareil et parvint très rapidement et sans escale au rez-de-chaussée qu’il traversa d’une traite. Enfin dehors. Il faisait encore jour en ce début de soirée de juin dont l’air un peu humide portait les reliquats de l’averse précédente et transportait un mélange lourd et doux de parfums et de senteurs, le mélange indescriptible qu’émet une grande ville en été. L’homme traversa la rue et emprunta à droite le boulevard du Montparnasse. Il prendrait bientôt à gauche la rue de Cicé puis la rue Bréa et emprunterait ensuite la rue Notre Dame des Champs qu’il lui suffirait alors de remonter jusqu’au numéro 1**. Patrick suivait toujours le même chemin, il ne s’offrait jamais la fantaisie de changer de trottoir, de traverser la rue à un autre passage clouté ou de s’arrêter devant un restaurant pour en consulter la carte. La raison de ce comportement venait de son aversion pour le changement, le changement le tirait du confort à l’incertitude; celle qui place l’homme dans un état d’ignorance et lui cache les cartes du jeu. Patrick était toujours sur le Boulevard Montparnasse. Il n’avait pas la conscience de marcher : sa parfaite connaissance du chemin semblait avoir autorisé ses capacités intellectuelles à se décharger de leur rôle de guide, laissant seuls ses membres mener la course. Oui, c’était bien ça, il ne marchait pas. Il pensait. *** — Mais oui, Madame Boniface, avait-il dit plus tôt dans la journée lors d’un entretien téléphonique, j’ai notifié au service d’expertise votre sentiment d’injustice face au remboursement qui vous a été proposé pour votre voiture volée. Mais je ne peux vous garantir que cela fonctionnera…Pourquoi ? Eh bien, parce que votre véhicule avait plus de quatre ans et que sa valeur à l’Argus… L’Argus ? C’est un magazine qui nous permet de déterminer la cote des véhicules… Mais oui c’est fiable… Ne vous inquiétez pas… Oui, je vous le promets : je défendrai votre cause auprès du service de remboursement. Allez, au revoir madame Boniface. Cela faisait près de dix ans que Patrick était conseiller au service clientèle-réclamation de l’UAC. Et tous les jours, six ans durant, il lui avait fallu répondre à des appels de gens mécontents, grognons, ceux à qui la compagnie n’avait pas accordé les dédommagements qu’ils pensaient obtenir, et qui se croyaient dès lors autorisés à hausser le ton et, parfois même, à insulter leur interlocuteur, pauvre bouc émissaire. Pourtant, avec un peu d’ambition, Patrick aurait pu facilement monter les échelons et devenir chef d’équipe ou bien même responsable du service clientèle-réclamation. Mais voilà : il lui aurait fallu pour cela écraser les autres, faire des alliances, organiser des mauvais coups, se battre; stratégie à laquelle il restait totalement étranger, lui qui peinait même à se faire respecter de ses collègues. A peine avait-il raccroché que quelqu’un s’était présenté à l’entrée de son bureau. — Patrick, tu seras gentil, tu t’occuperas de ce dossier, avait déclaré l’homme, un de ses collègues. Il était brun, rasé de prêt, trop gras peut-être, et tout dans sa posture et sa démarche indiquait une suffisance qui donnait à son physique même quelque chose d’insolent. Il était entré dans la petite pièce et avait déposé sur le bureau une épaisse pile de documents dont Patrick s’était saisit et avait lu l’intitulé. — Quoi ? Le cas Maserat ? Mais c’est à toi de t’en charger, avait répliqué Patrick surpris. — Allez, un petit service, avait continué l’autre d’un faux air de supplication. L’homme, alors, avait tourné en rond dans la pièce et inspecté les affaires personnelles de son collègue, soulevant par-ci par-là un bibelot, ou une maquette, comme pour en connaître le poids et la facture. Patrick avait mis le dossier sur ses genoux et l’avait parcouru rapidement. — Mais c’est long…et en plus je n’ai pas encore expédié le dernier service que tu m’as demandé, c’était… — Je sais très bien ce que c’était. D’accord ? Mais est-ce ma faute à moi si tu t’organises mal ? avait lâché le visiteur en haussant le ton. Patrick, dominé, avait eu du mal à trouver ses mots. — Mais…mais ça fait au moins le cinquième dossier que je fais pour toi dans le mois, avait-il fini par dire, en baissant les yeux comme un enfant qui essaye de se défendre contre une grande personne. L’autre s’était déjà dirigé vers la sortie. — Eh bien, en voilà un sixième ! Allez, travaille bien ! avait-il conclu, laissant Patrick soumis, dans le silence le plus complet. Patrick était resté ainsi longtemps, abasourdi, derrière sa table de travail, la pile de documents sur les genoux. Il se souvint, à un moment, s’être levé, avoir fait des tours sur lui-même, sans raison. Une fois rassis, il avait décroché le combiné du téléphone mais avait raccroché tout de suite après. Il se rappela aussi avoir eu une subite envie de boire et s'être rendu dans la salle détente de l'UAC afin d'y prendre un café. Le travail le tuait. Etait-ce cela devenir fou ?  CHAPITRE 11 — Huit… neuf… dix. Dix ? C’est tout ? Le lieutenant Rochas, de la Troisième Division de la police Judiciaire, assis sur son siège en cuir, portait à présent tout près de ses yeux la feuille rose qu’il avait reçue par fax, tôt ce matin même. C’était bien ça, il ne se trompait pas : son planning indiquait qu’il lui restait en tout et pour tout dix jours avant son départ pour la frontière belge; une autre enquête qui l’occuperait sûrement pendant plusieurs mois. Dix jours, c’était peu pour exploiter la nouvelle piste. Il fallait donc faire vite, très vite. Il se rendit dans la cuisine, sortit du réfrigérateur un pot de confiture de fraises ainsi qu’un sac plastique et s’attabla. Il prit trois tranches de pain, les tartina à même la petite table en bois, malgré la propreté douteuse du support, et les mangea gloutonnement sans manquer de s’en mettre plein les doigts. Rochas n’avait pas faim mais pensait qu’il arriverait à tromper sa fatigue en essayant de satisfaire sa gourmandise. Le résultat était cruel : il était plus fatigué que jamais et avait à présent la nausée pour avoir trop mangé, trop vite. Il dormait mal depuis trois mois, depuis que cette affaire, à laquelle il avait participé jadis, avait pris un nouveau rebondissement. Cette affaire, cela faisait déjà plus d’un an qu’elle avait été classée sans suite. Mais, malgré les ordres de son supérieur, il ne l’avait jamais réellement abandonnée. La piste de la compagnie d’assurances l’excitait et le rendait fou : était-ce la solution de l’énigme qu’il avait tenté de résoudre pendant tout ce temps, sans succès ? *** « Bon, essayons de faire le point », s’était-il dit trois mois auparavant, lors de cette fameuse nuit de mars. « La cargaison arrive de Colombie, c’est du moins ce qu’a permis d’établir la saisie de l’année dernière. Elle atteint le Maroc, passe par l’Espagne et gagne le territoire français via les Pyrénées. Bon, ça c’est sûr. Ensuite, comme d’habitude, elle est distribuée à une multitude de dealers qui la revendent principalement sur Paris et la région parisienne. Jusque-là c’est du classique. Après… Après ça l’est un peu moins. » Le lieutenant de police se trouvait alors dans sa chambre, en face d’un bureau envahi par un nombre considérable de dossiers, bloc-notes et feuilles volantes. Sur le mur d’en face étaient scotchés des schémas qui retraçaient les flux de drogue et d’argent sale, ou du moins ce qu’il en savait après de longs mois passés sur cette affaire. Rochas se leva du siège en cuir et se mit à marcher lentement dans le salon afin de pouvoir mettre ses idées en ordre. Son parcours habituel, et pratiquement le seul possible, débutait devant les étagères du fond, passait par le piano, contournait la table basse et arrivait enfin à la porte de la salle de bain. Rochas faisait alors demi-tour et empruntait le chemin inverse. « Après, ça se complique, reprit-il. Au lieu de garder la recette de la vente dans des planques, les dealers envoient l’argent sur des comptes en Suisse; une trentaine en tout, et toujours les mêmes comptes. Les dealers ne sont donc pas des revendeurs indépendants, qui auraient acheté eux-mêmes la coke au grossiste. Non, ils travaillent pour le réseau, un peu comme des employés. Pour ce qui est de l’argent, les comptes suisses ont bien sûr été ouverts sous des noms supposés et en théorie le secret bancaire ne nous permet pas d’en savoir plus. Enfin ça c’est en théorie … car, on est tout de même arrivé à avoir d'autres informations. Et c’est là que ça devient intéressant. » Il courait presque à présent, rendant ses allers-retours très courts, trop courts : avait-il encore la tête qui tournait du précédent demi-tour qu’il entamait déjà le suivant. Il dut bientôt s’arrêter : il franchit les quelques pas qui le séparaient du piano, posa ses deux mains sur le pupitre et attendit. Un portrait se trouvait sur le large instrument : une photo dans un cadre en bois. Il prit garde de ne pas la regarder et choisit de s’asseoir sur le tabouret du piano d’où il continua le bilan de l’enquête : « Bon, l’argent ne reste pas dans les comptes : il circule. Il passe d’abord par un certain nombre de sociétés de gestion d’actif qui, pour le compte du réseau, investissent toute dans une seule et même société dite de private equity. Cette dernière, spécialisée dans l’investissement dans des entreprises non-cotées, est actionnaire minoritaire d’une dizaine d’entreprises estoniennes, slovènes et polonaises. Le lien est clair : l’argent de la drogue est investi dans ces entreprises d’Europe de l’Est. « Mais il y a un problème. Normalement, lorsqu’on investit dans une entreprise, c’est parce que l’on pense que le capital investi prendra de la valeur et conduira à des bénéfices. Si ce n’est pas le cas, si on estime que la société ne fait pas assez de bénéfices, on retire ce qu’on a investi et on le place ailleurs, là où c’est plus rentable. Ici, c’est différent. Ces sociétés, qui reçoivent l’argent de la drogue, non seulement n’ont jamais fait de bénéfice, mais, en plus, perdent de l’argent systématiquement à chaque fin d’exercice. Donc elles ne peuvent être une source de profit. Encore plus bizarre : malgré les pertes, les responsables du réseau renflouent les caisses de ces sociétés trois fois par an avec l’argent suisse. » Rochas se leva et se rendit dans la cuisine. C’était une petite cuisine tout équipée avec évier, plaques électriques, micro-ondes, four et lave-vaisselle. Il avait également, dans l’angle gauche, un réfrigérateur américain avec distributeur de glaçon, et sur lequel se trouvait un mémo, un pense-bête magnétique : Rochas y avait inscrit la liste des courses à faire. Le mémo signalait aussi qu’il avait rendez-vous le lundi suivant avec son assurance auto. « L’enquête s’est premièrement tournée vers les dirigeants : on les suspectait de détourner les fonds de leurs sociétés respectives vers leurs propres comptes et ainsi de recevoir indirectement l’argent de la drogue. L’enquête a montré qu’il n’en était rien. Ensuite, on a essayé de voir si les fournisseurs de ces entreprises n’étaient pas complices dans l’affaire car rien de plus simple que de facturer des faux services pour ensuite récupérer l’argent sale : or les sociétés qui reçoivent l’argent de la drogue ont très peu de fournisseurs car elles ne produisent que des biens immatériels. Leurs seuls fournisseurs sont des entreprises de location de locaux, des fournisseurs d’eau et d’électricité. Et, à ce niveau-là, tout semble normal. « La dernière piste qui restait à exploiter était un éventuel lien entre les différentes sociétés, un point commun qui montrerait que ces sociétés, a priori différentes, font toutes partie d’un seul et même réseau. Trouver ce point commun permettrait de comprendre le moyen utilisé par ces sociétés pour reverser au réseau l’argent, blanchi. Il existe un lien, mais il est faible : ces sociétés sont toutes des filiales d’entreprises françaises. Mais pas deux de ces entreprises n’appartiennent au même groupe. D’ailleurs, toutes ces boîtes ont été auditées et ça n’a rien donné. Donc encore une fois, on ne sait rien, on ne sait pas où passe l’argent sale. Une fois investi dans ces sociétés officiellement déficitaires, l’argent se volatilise ! » Rochas s’arrêta après ce bilan presque complet. Il avait besoin de se reposer un peu, trop de choses avaient été dites. Son cerveau ne semblait plus capable d’analyse. Il ferma les yeux pour être un moment dans le noir, pour retrouver une sérénité nécessaire à la bonne conduite de son affaire. Dans cette obscurité artificielle, il appliqua ses deux mains sur son visage et les fit descendre lentement depuis le front jusqu’au menton, plusieurs fois de suite. Il laissa ainsi une longue trace rouge sur sa figure.  Brusquement, il fit une grimace et dans un moment d’exaspération il cria : « Mais par où passe l’argent ? Bordel ! ». Ce fut alors que le regard de Rochas croisa par hasard le mémo du réfrigérateur : « Rdv avec UAC assurance pour accident voiture. » Et ce fut là que tout commença, que Rochas, prenant son gros dossier jaune, découvrit que les entreprises du réseau avaient toutes l’UAC pour compagnie d’assurances, qu’il appela son collègue, l’agent Tomczak, et qu’il lui demanda sa coopération. Était-ce donc par l’UAC que passait l’argent blanchi ?  CHAPITRE 12 Il était tard. Valérie se trouvait encore dans son petit box, en face de l’ordinateur dont l’écran lui fatiguait la vue et lui rendait les yeux rouges. Il n’y avait personne dans les parages, et seuls quelques froissements de papiers classés à la hâte et des bruits de pas furtifs brisaient ce silence de glace. — Je n’ai plus qu’à aller sur cette base de données et j’en aurai fini pour aujourd’hui. Toute l’après-midi, elle avait fait de la prospection au sein du département marketing où sa tâche consistait à appeler des anciens clients de l’UAC et de les convaincre de signer à nouveau un contrat résilié depuis peu. Pour les incrédules, Valérie disposait dans son arsenal d’un fichier informatique qui lui indiquait exactement ce qu’elle devait dire afin de lever chaque objection. Sa tache de prospection terminée, elle devait, à présent, recueillir des informations à partir d’une base de données avant de pouvoir rentrer chez elle. Elle se frotta les yeux puis sortit de sa poche une feuille de papier, la déplia et lut attentivement les instructions. Vous devez consulter la base B-42. Pour cela allez… — Que faites-vous encore là ? Valérie sursauta. C’était une de ses supérieures dont elle avait oublié le nom et qu’elle n’avait pas entendu arriver. — Eh bien …j’ai encore un peu de travail. Je n’ai pas travaillé très vite aujourd’hui, vous comprenez ? J’ai dû me familiariser avec toutes les procédures… — Oui mais il est tard. Rentrez chez vous, entendu ? La femme n’attendit pas la réponse de sa subordonnée et se dirigea rapidement vers les ascenseurs. Valérie, décidée à terminer son travail, cliqua deux fois sur une icône en forme d’ordinateur et fit ainsi apparaître les dix disques durs de la machine. Ne sachant quel disque choisir, elle cliqua au hasard sur celui qui portait la lettre F et chercha, sans trop y croire, le dossier « Clients — Grandes Entreprises », celui mentionné dans la feuille de papier. Après une courte recherche, elle remarqua la présence de quelques fichiers et, à sa grande surprise, aperçut le fameux dossier. Elle l’ouvrit et apparurent alors à l’écran une cinquantaine d’icônes rouges dont le nom comportait à chaque fois la lettre B suivie d’un tiret et d’un numéro. Toutes étaient des bases de données de type Oracle. B-35, B-11, B-48, B-24, … B-15. — Tiens bizarre, il manque la 42. Elle doit bien être quelque part. J’ai dû mal chercher. La jeune femme fit défiler à nouveau le contenu du dossier à la recherche de la base B-42 mais arriva à la fin des cinquante icônes sans avoir pu trouver l’élément manquant. Valérie était perplexe, les instructions mentionnaient bien la B-42, et non une autre. Elle releva subitement la tête. Des pas, d’abord éloignés, se firent entendre, de plus en plus près, de plus en plus vite. Un homme surgit sur sa gauche et, la saluant d’un rapide hochement de tête, disparut aussi vite qu’il était arrivé. — Allons, terminons. Valérie eut bientôt une idée : elle dirigea la souris vers la bordure supérieure de la fenêtre et cliqua sur « nom ». Elle vit alors, en une fraction de seconde, les bases de données se ranger par ordre alphabétique. Désormais confiante du succès de sa démarche, Valérie entreprit pour la troisième fois l’exploration du dossier. B-37, B-38, B-39, B-40, B-41, B-43. Non, la 42 n’était pas là : elle manquait irrémédiablement. Valérie prit dans son sac à main un mouchoir et, par de petits tamponnements successifs, s’essuya le front après avoir soulevé une frange de ses cheveux blonds. Elle remit ensuite à sa place le carré de tissu et, les paupières baissées, se serait presque endormie si elle n’eût notéune espèce de sueur froide, comme une onde glaciale parcourant son dos et ses reins. Qu’avait-elle bien pu penser, à ce moment précis, qui produisît un tel effet ? — Bah, trêve de spéculations. Je tâcherai de me renseigner demain. CHAPITRE 13 Rochas ressentit un petit pincement au cœur dont il ne devait découvrir qu’un peu plus tard l’origine. — Bonjour, Monsieur, un seul couvert ? — Oui, comme d’habitude. Le serveur l’installa à sa table et lui apporta, en même temps que le menu, un grand verre de vin blanc ainsi qu’un panier contenant des tranches de pain. Une fois seul, Rochas prit à nouveau dans sa serviette les trois fax qu’il avait reçus en début d’après-midi, probablement pendant son absence, et qu’il avait emportés à la hâte avant de se rendre au restaurant. Sur le chemin, n’ayant pas eu la patience d’attendre son lieu de destination, et contrairement à ce qu’il s’était promis, Rochas avait jeté un rapide coup d’œil aux documents envoyés par l’agent Tomczak. L’inspecteur dînait plusieurs fois par semaine au Bungalow, cette petite guinguette de la rue des Plantes qui se voulait plus parisienne que nature ; un peu comme ces restaurants français que l’on trouve à New York ou Miami et qui n’hésitent pas à décorer murs et serveurs de tous les stéréotypes à leur disposition afin d’être sûrs que le client reconnaisse le Paris qu’il connaît, le Paris des films. Les murs du restaurant étaient jaune orangé, tout comme l’habit du personnel, et laissaient ressortir les fausses poutres du plafond dont le bois semblait avoir également servi à la confection du comptoir, des tables et des chaises. Le tout ressemblait à une guinguette moderne, à une gargote pour poètes du vingt-et-unième siècle. Rochas lut en détail les trois feuilles puis but quelques gorgées de vin blanc qui lui chauffèrent doucement la bouche et la gorge. C’était bien ce qu’il pensait : les documents confirmaient que les entreprises d’Europe de l’Est, celles qui recevaient l’argent de la drogue, étaient toutes clientes de l’UAC. C’était maintenant sûr. C’était à présent officiel. Rochas n’était pas vraiment surpris du résultat de ses recherches car les livres de comptabilité de ces entreprises, scrupuleusement inspectés, mentionnaient tous l’UAC comme fournisseur de produits d’assurance. Il ne restait plus qu’à savoir quel rôle jouait l’UAC dans le réseau de drogue et de blanchiment. Rochas devait être content : l’enquête avançait. Alors pourquoi ce vague sentiment d’amertume ? — Vous avez choisi ? — Une blanquette et un autre verre de blanc. — Très bien. Il regarda le serveur s’éloigner. Ce n’était pas son serveur habituel ; celui-là était jeune, dix-huit ou vingt ans tout au plus ; mais ayant déjà servi Rochas il s’était apparemment souvenu de ses habitudes et avait voulu le faire savoir en apportant spontanément un verre de vin blanc en début de repas, ce qui n’avait pas manqué de surprendre agréablement le lieutenant de police. Rochas retourna à ses pensées. Bon, ces entreprises sont donc clientes de l’UAC… Le pincement reprit. Sans se l’avouer, Rochas aurait préféré que ses recherches infirment l’hypothèse de départ, il aurait préféré conclure que la comptabilité de ces entreprises avait été truquée, que l’UAC n’avait aucun lien avec ces sociétés louches. Car il s’agissait d’une multinationale de l’assurance, cotée en bourse, avec des milliers d’employés partout en France et à l’étranger, des dirigeants puissants et connus sur la scène politique et économique française. L’UAC était la fierté de la France. Comment était-ce possible que… L’inspecteur regarda par la fenêtre. Il ne faisait pas encore nuit, mais le ciel était gris et les nuages menaçants laissaient déjà tomber une pluie fine, presque invisible, presque un brouillard qui ne devait son existence qu’aux faibles traces laissées sur les vitres de la salle. Le vent, dont on entendait le sifflement, soufflait déjà fort et faisait voler les cheveux des femmes qui, luttant pour retenir leur jupe, se trouvaient dans l’obligation de négliger leur coiffure ; la pudeur passant avant la coquetterie. Lieutenant de la Troisième Division de la Police Judiciaire, l’inspecteur Rochas avait souvent eu l’occasion de collaborer avec des agents de la Brigade des Stupéfiants et de la Brigade d’Investigation Financière. Il avait à son actif nombre d’enquêtes complexes, délicates, impliquant des personnalités de haut rang. Mais ce dossier, une fois officiellement réouvert, pourrait prendre une ampleur rarement égalée. Rochas commença à raisonner et comprit rapidement que ses soupçons étaient infondés et relevaient du délire. — Il n'y a rien de bizarre qu'une entreprise, même louche, ait une police d'assurance, se dit Rochas. Oui, toute entreprise, afin de se prémunir contre d’éventuels accidents, a besoin d’une assurance. L’UAC opère justement dans ce domaine dont elle est l’un des leaders mondiaux. Ainsi quoi de plus naturel de faire appel à un expert tel que l’UAC ? La multinationale ne joue ici, fort probablement, que son strict rôle de professionnel de l’assurance et n’est pas au courant de cette histoire d’argent sale. Elle reçoit bien de l'argent, mais c'est en toute légalité. Il restait, à présent, à prouver tout cela. Rochas savait qu’il aurait besoin de connaître les sommes perçues par l'UAC ainsi que les montants reversés à ces entreprises lors d'accidents couverts par la police d'assurance. Il devait nécessairement exister de tels historiques financiers, dans les bases de données de l’UAC. En les étudiant, on verrait qu'aucun flux n'était anormal et que tous avaient été effectués dans un strict cadre contractuel et légal. — Ainsi, continua t-il à pour lui-même, grâce à ces papiers, on découvrira que les flux d’argent ont une justification. On montrera que tout est en règle. Ou bien… Il marqua une pause. Dehors, la pluie s’était intensifiée et était désormais sonore, envahissante. Des éclairs l’avaient rejointe, illuminant ainsi les passants devenus rares, montrant leur face blême, les forçant à fuir cette mise en lumière imprévue et brutale, ce spectacle son et lumière dont ils devenaient les acteurs bien malgré eux. — Ou bien… Non, tout se passera bien ! L’UAC est sûrement innocente. Il s’agit probablement d’une fausse piste.  CHAPITRE 14 Patrick entra dans l’appartement. — C’est moi ! dit-il en refermant la porte qui claqua alors en un son lourd et sec. — Aucune réponse. Elles ne m’ont probablement pas entendu, pensa-t-il. À l’entrée se trouvaient de nombreuses paires de sandalettes, chaussures à talons, des grandes et des petites, des bottes et autres bottines, toutes bien alignées contre le mur. Patrick enleva ses chaussures, négligemment sans en défaire les lacets, et les mit à la suite, grandissant ainsi les rangs de ce peuple de souliers. Il ôta ensuite la veste de son costume qu’il accrocha à un vieux portemanteau branlant et emprunta enfin le couloir en direction de la salle à manger. Des fresques avaient été peintes sur les murs du couloir, des statues grecques, de la végétation luxuriante, des scènes florales, donnant ainsi à l’appartement une allure de Jardin du Luxembourg antique. La première porte que Patrick laissa sur sa droite était celle de la cuisine, une cuisine exiguë, celle des vieux appartements de Paris et dont l’étroitesse pousse les propriétaires à dîner chez les autres. À travers deux grandes portes ouvertes on apercevait une table dressée et deux personnes, une mère et sa fille, qui dînaient l’une en face de l’autre. — Je te rappelle que, vendredi prochain, je dors chez ma copine Stéphanie, disait la jeune adolescente. — Ah, oui c’est vrai ma chérie, j’avais complètement oublié. — Je voudrais bien aussi rester le samedi. — Le samedi ? Deux jours d'affilée ? Bon d’accord. — Merci maman, c’est super ! Patrick fit quelques pas à l’intérieur de la pièce et, voyant que sa présence, loin d’avoir suscité chez les deux femmes un quelconque intérêt, avait fait redoubler d’intensité leur discussion, s’approcha d’un canapé verdâtre sur lequel il laissa sa serviette ainsi que sa cravate dénouée. Enfin, après un moment d’hésitation, il alla jusqu’à la chaise de gauche et posa un baiser sur la joue de son épouse, une petite brune aux cheveux courts dont le visage, quoique encore frais, portait déjà quelques rides. — Mais enfin, laisse-moi ! répliqua-t-elle. Je suis en train de manger, tu vois bien ! Patrick, apparemment peu surpris de la réaction, fit le tour de la table pour aller embrasser sa fille, une jeune adolescente de treize ans, qui, plus docile que sa mère, se laissa faire et répondit même au bonjour de son père. Patrick avait grand-faim. Il s’assit, saisit le seul plat qui se trouvait sur la table et en vida dans son assiette le maigre contenu dont les autres avaient déjà mangé la plus grande part. Bien que Patrick ne rentrât jamais à la maison après 19h30, et aussi choquant que cela puisse paraître, sa femme et sa fille avaient pris l’habitude de commencer le repas sans lui et de ne lui laisser que des restes. Il en ressentait une frustration profonde qu’il évitait de mentionner par crainte d’affrontements inutiles. Il avait bien essayé un jour, tout de même, de faire comprendre qu’il souhaitait que tout le monde mangeât en même temps comme dans une famille normale, et s’était même déclaré tout à fait disposé à faire la cuisine. Mais cette formule n’avait pas été retenue par les deux femmes de la maison qui trouvaient apparemment à leur goût un repas sans lui. La télévision, en face de la table, était allumée sur la troisième chaîne dont le journal abordait à présent les actualités nationales, après avoir insisté longuement sur la situation en Irak. Des fonds ont été débloqués pour lutter plus efficacement contre l’insécurité qui règne dans de nombreuses cités. Le ministre de l’Intérieur s’est félicité de cette décision et a déclaré que l’argent servirait à l’embauche immédiate de nouvelles recrues dans les quartiers sensibles. Reportage au sein d’une brigade à Mantes-la-Jolie, Yann Colibot. — Ah, il était temps ! Ça permettra sûrement de faire rétablir l’ordre dans ces banlieues, déclara Patrick, comme s’adressant à lui-même. Il sembla regretter aussitôt ces paroles voyant déjà son épouse se lever, prête à la riposte. — Non mais tu te rends compte de ce que tu dis ? déclara-t-elle en grondant. Tes propos sont complètement aberrants ! Si ces jeunes sont ainsi c’est pour une raison ; c’est à cause de la misère ! Et ce ne sont pas des nouvelles recrues qui vont changer la situation. Ça ne fera qu’empirer les choses ! — Je sais mais… — Mais quoi ? Patrick abandonna tout de suite la discussion. Il savait bien qu’elle ne le laisserait pas s’exprimer, alors quant à la convaincre, il n’y pensait même pas. Et puis, peut-être qu’en fin de compte elle avait raison, peut-être que ces nouvelles recrues ne serviraient à rien. L’employé du service clientèle-réclamation fut bientôt laissé seul à la table familiale. Il se hâta de finir son fruit, fit la vaisselle et partit dans sa chambre. Il s’allongea sur le lit conjugal encore vide. — Ma vie est un désastre. Si seulement je pouvais changer, si seulement on pouvait m'aider ! se dit-il à voix basse avant de s’endormir tout habillé, cassé par sa dure journée de travail.  DEUXIEME PARTIE Vendredi 12 Juin - Samedi 13 juin CHAPITRE 15 Quelque chose avait changé. Cette vague impression déjà palpable à son réveil devenait de plus en plus forte, de plus en plus présente. En poussant la porte de l’immeuble Patrick fut surpris par le soleil dont la lumière l’aveugla, juste une fraction de seconde, juste assez pour pénétrer au plus profond de son corps. Le soleil, en réalité encore faible, semblait promettre à l’homme patient un bel éclat dont l’état actuel n’était qu’un pâle aperçu, une sorte d’amuse-gueule jetée aux convives de ce repas de lumière. Le vent, lui, intimidé et comme admettant sa défaite, ce vent, si fort la veille, se contentait à présent de frôler les bras nus des passants et de soulever faiblement les mèches des femmes, arrivant à peine à forcer la main des plus coquettes à effectuer un mouvement réparateur. Patrick avait pris la direction du bureau en empruntant le chemin habituel. Mais pour lui, ce matin-là, le chemin emprunté était bien la seule chose qui n’avait pas changé. Son corps, par exemple, ne répondait pas comme à l’ordinaire : il lui semblait que tous ses mouvements étaient plus amples, plus fluides, plus coulants ; un peu comme le mouvement d’une anguille, un peu comme elle, Patrick se déplaçait ce matin-là, extrêmement détendu, élastique, les bras ballants, ses pas collant au sol, la tête légèrement penchée de côté. Il paraissait ainsi expérimenter une nouvelle façon d’être. Et, pareil aux adeptes de ces médecines qui prescrivent l’éveil corporel comme unique remède au mal, Patrick avait vu son espace changer de configuration. Une femme arrivait devant lui, à une quinzaine de pas. Elle était grande et à la taille élancée. Ses cheveux bruns frisés, qui se balançaient à chaque nouveau pas, son teint rose, tout en elle respirait une jeunesse triomphante, cette jeunesse qui rend tout à fait heureux ou tout à fait malheureux mais toujours pour un rien et jamais pour bien longtemps. De près, pourtant, ses grandes pupilles vertes luisaient d'intelligence, celle des femmes qui savent se rendre aimables et jouer avec les hommes, les prenant, les jetant puis les prenant à nouveau jusqu’à les rendre fous d’amour. De loin elle paraissait jeune, de près elle paraissait femme : cette inconnue était vraiment un joli piège pour les yeux. Patrick arriva presque tout à fait en face d’elle et, sans réfléchir un instant, lui sourit. D’habitude, il aurait baissé la tête ou aurait fait un de ces sourires timides ou forcés auxquels il avait habitué son entourage. Mais là c’était différent. Le sourire qu’il fit était un grand et ample sourire, de ceux qui ne peuvent être feints, de ceux qui amènent une femme à penser, en fin de journée devant son miroir, « j’ai eu du succès aujourd’hui ». À ce grand sourire franc, elle répondit par un curieux mouvement de lèvres, un pâle rictus inspiré par la nécessaire prudence inhérente au sexe féminin. Elle passa derrière lui. Patrick s’arrêta, se retourna et la regarda s’éloigner. Lorsqu'elle disparut, Patrick reprit sa route. Son regard croisa alors une petite plaque bleue qui indiquait le nom de la rue. On lisait : XIVe Arrondissement. Rue Delambre. — Delambre ? Aurais-je donc emprunté un chemin différent ? Comment est-ce possible ? En effet, Patrick se sentait différent. Ce matin-là quelque chose avait changé. Mais quoi ?  CHAPITRE 16 Rochas noua les lacets de ses chaussures de sport et sortit. Il était fatigué. Il s’était levé très tôt et, bien qu’officiellement en vacances, bien qu’il fût persuadé de perdre son temps avec l’UAC, il venait de passer les dernières heures de la nuit à classer les informations qu’il avait recueillies depuis quatre mois dans la presse spécialisée, les sites Internet ou encore les anciens dossiers. Ce travail l’avait épuisé et était venu s’ajouter au manque de sommeil des nuits précédentes. Aussi avait-il besoin de se détendre. Rochas était à présent rue Emile Richard et traversait le cimetière du Montparnasse dont les hauts murs lui donnaient un sentiment d’angoisse. Mais cette fois, le lieutenant de police se trouvait tellement perdu dans ses pensées qu’il en oubliait l’environnement peu accueillant et que, piégé par sa fatigue, il entreprit bien malgré lui un bilan mental de ce qu’il savait sur l’UAC, l’Union Assurance Corporate. Cette compagnie, née dans le milieu des années 70, était initialement spécialisée dans l’assurance aux entreprises et comptait parmi ses clients le groupe Delaneau, la Compagnie Verrier et même le cartel Français d'Acier. Grâce au soutien des banques et institutions financières dont elle avait su gagner la confiance, l'UAC était rapidement parvenue à dégager des marges non négligeables et, ayant jugé attractifs les services aux particuliers, avait pu absorber Assicura, compagnie à capitaux italiens dont les activités allaient de l’assurance automobile aux complémentaires de santé. Cette acquisition, vers la fin des années 80, avait permis à l'UAC d'étendre considérablement ses activités, de parfaire son implantation en France et de se mettre à la conquête du reste de l'Europe. En peu d'années, elle était devenue une des toutes premières compagnies d'assurances du continent, aussi bien pour les entreprises que les particuliers, adoptant une stratégie agressive d'acquisitions à bas prix d'entreprises locales en faillite et multipliant ainsi le nombre de ses filiales à l'étranger. Aussi, partout dans le monde, et même aux Etats-Unis, avait-on cité l'UAC comme modèle de réussite industrielle et comme la preuve que le capitalisme à la française avait su se réformer et s'adapter aux nouvelles exigences de la mondialisation. Rochas avait tourné à gauche sur le boulevard Raspail. Dans la rue, parmi les boutiques endormies, les boulangeries soufflaient leur air de pain chaud et de viennoiseries fraîches, attirant, par ce procédé simple mais efficace, les premiers passants dont l'appétit ainsi réveillé réclamait le premier repas de la journée. Déjà, des hommes en costumes marchaient d'un air pressé vers les bouches de métro qui, tous les matins, avalaient gloutonnement des armées entières de businessmen pour les recracher, un peu plus tard, devant quelque tour de la Défense, lieu sans âme et sans charme où le travail est roi et le temps est or. Des camions commençaient à arriver et, se garant en double file, déchargeaient leur contenu destiné à être vendu sur des étalages que des manœuvres s'empressaient de construire à l'aide de planches de bois et de barres de fer. Soudain, à droite, apparut la tour Montparnasse, ce géant de verre et d'acier, poste avancé du quartier des affaires. La vue de cet édifice saisit Rochas qui, luttant pour sa liberté, fut inexorablement ramené dans l’abîme de ses pensées. Cela faisait à présent une dizaine d'années que la Tour Montparnasse abritait le siège de l'UAC, lequel se divisait en deux parties : une partie agence et une partie management. La première partie était là pour assumer toutes les tâches inhérentes à une agence classique, à l’étage vingt, la gestion de la clientèle, le service de réclamation et le processus de remboursement, à l'étage vingt-et-un, l'ouverture de dossier et les expertises de cas litigieux. La partie management, avec ses services marketing, comptabilité, ressources humaines, communication et planification stratégique, occupait les quatre étages du dessus. Quant aux bureaux de la direction, ils étaient au vingt-sixième et vingt-septième étage de l’immeuble. Outre sa taille trop modeste pour une multinationale, le siège dans son ensemble souffrait d'un grave problème d'organisation depuis l'acquisition d'Assicura : l'acquisition avait nécessité la mise en place, dans chaque service, de sections dédiées au grand-public et, par là même, avait multiplié le nombre d'interlocuteurs pour les nombreux chefs d'entreprise qui possédaient à la fois un compte entreprise et un compte privé. L'excès de bureaucratie ainsi créé avait fait fuir un certain nombre de clients de ce type alors même que l'UAC souhaitait axer son développement sur les PME et leurs dirigeants. Des discussions étaient en cours pour déplacer le siège vers la Défense, où l’UAC disposait déjà de deux tours, et, par là même, pour procéder à une réorganisation complète et rationnelle. Rochas ne disposait que de très peu d'information sur le siège et, bien que ce ne fût pas une priorité, il attendait dans les jours à venir plus de précisions de la part de son agent, l'agent Tomczak. — Faites un peu attention ! L’inspecteur regarda autour de lui. Sans s’en être aperçu, il était déjà arrivé dans le jardin du Luxembourg et, immobilisé sur le chemin périphérique, avait manqué de se faire renverser par un coureur lancé à vive allure. Il se mit sur le côté, fit machinalement quelques mouvements d’étirement, puis, commençant sa course, disparut dans la masse informe des coureurs matinaux.  CHAPITRE 17 — Vous êtes sûr que tout va bien ? Vous n’avez aucune question sur votre tâche ou sur le service marketing ? Quelque chose que vous ne sauriez pas faire, peut-être ? Valérie hésita. Elle avait, bien entendu, de nombreuses questions dont elle était désireuse d’obtenir rapidement la réponse, mais pouvait-elle faire confiance à cette femme-là ? — Non, tout est très clair Mademoiselle. — Appelez-moi Clarisse. — Très bien. — Alors, bonne journée. Valérie regarda s’éloigner l’assistante dont le tailleur, un peu trop court, moulait les formes à l’excès et lui donnait quelque chose de vulgaire. En la voyant partir, Valérie regretta un instant de ne pas s’être livrée, juste un peu. Cela lui aurait facilité la tâche et l’aurait aidé à rattraper le retard qu’elle accusait. — Non, j’ai bien fait, on ne sait jamais. D’ailleurs, pour la base de données B42, celle à laquelle elle n’avait pas pu accéder la veille, le problème était résolu : un de ses collègues lui avait dit qu'il lui suffirait de descendre au vingtième étage, de se rendre au service clientèle-réclamation, de trouver un ordinateur et que, là, elle pourrait consulter tout document relatif aux gros comptes, parmi lesquels cette fameuse base de données. En échange de ce précieux renseignement, et croyant réellement à un simple prétexte utilisé par Valérie pour lui adresser la parole, il s’était autorisé à l’inviter à prendre un café ; ce que Valérie avait refusé poliment, piquant ainsi l’amour-propre du jeune homme, et transformant, dès lors, une banale proposition en une véritable lutte dont elle ne parvint à se tirer qu’en usant de cette adresse naturelle que possèdent toutes les femmes. Valérie était consciente de son succès chez les hommes et, bien que le regard d’un bel homme ne manquât jamais chez elle de satisfaire un plaisir égoïste, elle n’en sentait que trop vivement les inconvénients car devait constamment rester sur ses gardes et parfois se montrer distante et sèche afin d’éloigner ceux qui venaient à s'attacher trop à elle. Aussi devait-elle calculer le moindre geste et la moindre parole, utiliser le parfait mélange d’urbanité et de retenue, pour ne blesser personne et ne rien promettre. — Bon, continuons. Valérie devait reprendre le travail. Elle avait, aujourd’hui comme hier, une longue liste d’anciens clients à appeler et était toujours épaulée par ce même fichier informatique sur lequel il fallait garder les yeux rivés, de peur de laisser le prospect prendre le dessus de la conversation. La tâche était ingrate et rébarbative, aussi Valérie ne pouvait-elle s’imaginer plus tard à ce même poste sans ressentir un certain effroi, probablement comparable à ce que ressent un homme qui depuis toujours aspire à l’ouvrage noble mais comprend, tout d’un coup, qu’il est condamné à un dur labeur. — Allons maintenant au service clientèle-réclamation ! Son esprit venait, soudainement, sans transition, de prendre une décision dont elle-même, Valérie, s’étonna. — Allons au vingtième, pensa-t-elle en se levant, et trouvons un ordinateur libre ! CHAPITRE 18 C’en était trop. Il prit le petit carré de papier rose qui gisait au milieu du bureau presque nu, le mit dans sa poche et sortit précipitamment sans fermer la pièce ni éteindre l’ordinateur. Ce matin-là, Patrick se trouvait bien décidé à en finir avec tout ça et à faire comprendre, à qui de droit, que la courte note trouvée à son arrivée ne le concernait pas et était simplement le produit d'une grossière erreur. Le destinataire de cette note, le vrai, ce n’était pas lui mais bien un être qui, par le passé, avait habité son corps et hanté son esprit, un être mou, malade et introverti qui venait de mourir pour faire place au vrai Patrick, un homme fort et qui savait se faire respecter. Il traversait les couloirs du service clientèle-réclamation d’un pas grave et assuré, la tête haute. Une foule de pensées et de préoccupations donnaient à son visage une expression torturée. Ses lèvres exerçaient l'une contre l'autre une forte pression qui raidissait sa bouche et comprimait son nez. Ses doigts remuaient en un mouvement continuel, irrité, presque électrique et le mouvement de ses bras se calquait sur sa marche rapide. Sur le chemin, toujours au vingtième étage, il croisa son collègue, celui qui, la veille, l'avait forcé à accepter un de ses dossiers. Mais Patrick le voyait sans le voir : ses yeux tentaient en vain d'imprimer sur son cerveau l'image captée, mais cette image se trouvait inlassablementrejetée. Aussi, le regard que Patrick adressa à cet homme était-il de ces regards vides qui sont souvent interprétés comme fous et insolents, comme des signes de bravade. Patrick aperçut également, sans qu’il en eût réellement conscience, la belle jeune femme de la cafétéria, celle qui s’était moquée de lui lorsqu’il prenait son café la veille. Une révolution se produisit sur son visage : ses lèvres se desserrèrent, son front se dérida et ses joues se colorièrent. — Voilà, c'est là. Une porte se dressait devant lui. Une porte blanche. On y lisait Jean Converset, Directeur Clientèle. — Bon, je vais mettre les points sur les i, une fois pour toutes. Patrick entra brutalement. Un homme se trouvait affairé derrière son bureau. Il était en train de découper consciencieusement les bords d'une feuille de papier. À l'arrivée de Patrick, il sursauta et fit tomber la paire de ciseaux utilisée dans ses travaux. Il leva la tête et la surprise se lut sur son visage. — Que faites-vous ici Perrin ? Je ne vous ai jamais demandé de venir me voir et encore moins d'entrer sans frapper, déclara l'homme, honteux d'avoir sursauté et, encore plus, d'avoir fait tomber son outil. — Je dois vous parler, dit Patrick d'un ton sec. Son interlocuteur était un gros personnage, à l'embonpoint remarquable, au visage joufflu, aux mains gonflées et au corps paresseux. Tout respirait en lui l'homme sédentaire donneur d'ordres. — Je n'ai pas de temps à vous consacrer, répliqua-t-il aussitôt. Et d'ailleurs je n'ai que faire de ce que vous pouvez me dire. Je veux que vous agissiez et non que vous parliez, compris Perrin ? Et vous avez sûrement vu la note que j'ai laissée sur votre bureau. Vos collègues se plaignent de ce qu'ils aient trop de travail et que vous ne fassiez rien de la journée. J'ai donc décidé de vous donner trois nouveaux dossiers, en plus de ceux que vous avez actuellement. Alors il va falloir que vous vous activiez. D'accord ? — Non ! — Comment non ? — Vous avez bien entendu. Et taisez-vous un peu pour une fois ! Vous me fatiguez, déclara Patrick d’un ton calme sans pour autant réussir à comprimer un petit mouvement d’irritation. L'homme fut choqué. Comment ? Patrick Perrin ? Lui imposer silence ? La surprise était totale. Il ne pouvait bien entendu pas se laisser traiter de cette façon. Mais une sorte de curiosité mêlée à une bribe d'admiration le poussait à attendre la suite. Aussi, souhaitait-il tester la détermination de cet homme pour savoir jusqu'où tout cela pouvait aller. — Qu'est-ce qui vous prend, Perrin ? — J'en ai marre, vous entendez ? J'en ai marre ! — Marre de quoi ? Hein ? De quoi, Perrin, avez-vous marre ? — Marre de tout ! — Allez-y, je vous écoute ! Allez ! Patrick ouvrit la bouche mais au lieu de s'entendre débiter le discours qu'il avait élaboré en chemin, il resta muet. Il essaya encore mais aucun son ne sortait. Rien. Pas le moindre souffle. Pas la moindre syllabe. Il avait pourtant des choses à dire, mais ne pouvait les dire. Il avait pourtant des choses à faire, mais ne pouvait les faire. Il était comme bloqué. — Hein, alors ? De quoi avez-vous marre ? Patrick était terrorisé. Pour la première fois depuis le début de cet entretien, il se rendait compte de l'endroit où il se trouvait et de ce qu'il faisait. Par une bizarrerie inexplicable de l’esprit, il était comme sorti de son propre corps et, tel un spectateur devant une pièce de théâtre, Patrick se voyait debout, au milieu du bureau de son patron, parler ainsi, sur un ton grossier et impertinent. — Bon alors, j'attends. Êtes-vous devenu muet, Perrin ? Mais que faisait-il là ? Que se passait-il ? Qu'est-ce qui l'avait emmené ici ? Cela ne lui ressemblait pas. La force inexplicable qui l'animait depuis quelques minutes avait bel et bien cessé. Elle avait disparu pour ne laisser qu'un être mou et hagard. Et apeuré aussi. — C'est bien ce que je pensais. Maintenant, allez-vous-en ! Et travaillez pour une fois. Vous avez de la chance d'avoir un patron aussi clément que moi. Mais que ça ne se reproduise plus, entendu ? Vous trouverez, dans la matinée, vos nouveaux dossiers sur votre bureau. Et avant de partir, allez me chercher un café. Serré avec deux sucres. On ne change pas les bonnes habitudes, n'est-ce pas ? Patrick avait perdu. Il était redevenu lui-même : un homme que l'on ne respectait pas. Mais que s’était-il passé ?  CHAPITRE 19 Il contemplait la machine à café, de plastique et d’acier, noire, haute, légèrement courbée, et finissant en une bouche métallique dont sortaient deux petits tétons jumeaux. Daniel contemplait cet engin diabolique qui lui apporterait une minute certaine de bien-être contre une probable journée de migraine et de nausée. Le jeune homme céderait-il à la tentation d’avancer sa tasse, de la poser dans le sein de la bête, d’y récolter quelques gouttes de la drogue noire, celle-là même qui excite les neurones et ulcère l’estomac ? Non, c’était décidé, il ne prendrait pas de café ce matin. Il pouvait bien s’en passer. Il leva la tête. Un rayon de soleil, vif, intense, inattendu, vint se loger dans l’œil clair du jeune homme qui plissa alors le front. Une petite goutte de sueur tomba et atterrit sur une des trois biscottes du plateau. Daniel avait encore chaud. Il avait couru pour arriver avant l’heure de fermeture du restaurant universitaire, descendu en hâte les trois escaliers, tiré violemment la lourde porte, pris le virage en manquant de tomber sur les graviers, traversé les hautes herbes, couru sur l’asphalte. Il était enfin entré tout essoufflé, satisfait de trouver le restaurant encore ouvert et de savoir qu’il allait pouvoir prendre son petit-déjeuner, mais aussi un peu déçu de voir que personne n’était sur le point de fermer la porte du bâtiment. Il s’était donc exagéré le danger, il avait donc couru pour rien. Peut-être aurait-il préféré, à cette victoire sans mérite, une défaite écrasante, une porte cadenassée à l’arrivée. Daniel déposa son plateau à côté de l’appareil à eau chaude, avança sa tasse et poussa la poignée noire jusqu’à ce que le petit récipient fut rempli au trois quarts. La tête tournée ailleurs et encore lasse de sommeil, Daniel avança à l’aveuglette la main droite vers l’assiette de sachets de thé, mais, ratant sa cible, fit plonger sa main dans un large bol de confiture de fraises dont le toucher gluant, amplifié par la surprise, provoqua chez le jeune homme un brusque et maladroit mouvement du bras qui fit répandre des gouttelettes sur toute la surface du plateau. — Mince ! Daniel parcourut des yeux la salle : il y avait peu de monde dans le restaurant universitaire et ceux qui s’y trouvaient étaient trop occupés à parler à leurs voisins ou à manger une dernière tartine avant le début du deuxième cours de la journée. Satisfait de n’avoir été vu par personne dans cette situation ridicule, Daniel allait nettoyer son plateau quand il croisa, au loin, le regard d’une jeune femme dont l’air légèrement moqueur cachait mal le fait qu’elle avait été témoin de la scène. Tout honteux et très rouge, le jeune homme s’empara rapidement de son plateau et alla s’asseoir à la table la plus proche en choisissant une place qui tournait le dos à l’inopportune spectatrice. Il commençait à peine son petit-déjeuner quand soudain apparut Maxime, tout essoufflé, ses cheveux roux brunis par la sueur. Il venait de la porte de derrière qu’il s’était probablement fait ouvrir par quelque élève compatissant. Daniel regardait son camarade avec un sourire aux lèvres. Cette apparition avait provoqué en lui une extrême satisfaction, non tant liée à la fin de son isolement, mais plutôt à la confirmation du fait que le restaurant venait de fermer ses portes et que le jeune homme n’avait finalement pas couru en vain. Maxime, encore à court d’haleine, vint s’asseoir à la table de Daniel, sans même prendre de plateau. — Alors, on a fait son petit jogging matinal, à ce que je vois, hein ? lança Daniel. — Il est bloqué ! Il ne répond plus ! — Quoi ? — Ça ne marche plus, il est bloqué ! répéta Maxime. — Tu parles bien de… — Oui ! Du personnage. — Mais ce n’est pas possible car… — Si, c’est possible ! dit le roux d’un ton agacé. C’est arrivé tout d’un coup. Je faisais comme d’habitude, tout se passait bien et puis plus rien ! — Et tu es sûr qu'on ne peut plus le contrôler ? — Je te dis que non ! Je n'arrive plus à le faire bouger ou parler ! Je l’avais fait entrer au bureau de son patron et puis, tout d’un coup il s’est bloqué. Ce n'est pas la première fois. Déjà très tôt ce matin il y a eu ça et j'avais eu beaucoup de mal à maîtriser la situation. Pourtant, j’appuie bien sur la touche « verrouillage des majuscules » ! — Mince. Je pense, Maxime, qu’il faut alors se résoudre à abandonner la mission ! À cette annonce, le visage de Maxime prit une expression douloureuse. La mission, c'est vrai. Il n'y pensait plus... *** La veille, Maxime avait reconnu avec effroi que le téléphone portable qui sonnait était le sien. Le personnage du jeu avait donc fait sonner son portable. Choc. Trop fort. Besoin de réfléchir. Besoin de tranquillité. Maxime avait donc renvoyé tout le monde. Il n'y croyait pas. Mais il ne s'agissait plus de croire, il s'agissait à présent d'accepter la réalité. La démonstration avait été d'une force incontestable. Maxime avait donc fini par se résoudre. Eh bien d’accord, il avait les moyens de contrôler un homme ! Appuyer sur le bouton « verrouillage des majuscules » permettait de priver cet homme de son autonomie : l’homme, s’il était en mouvement, s’immobilisait alors ; s’il discutait, se taisait. Le joueur pouvait dès lors, d’un mouvement local de souris, faire bouger le muscle correspondant ; à partir d’une série de lettres tapées au clavier, il pouvait faire sortir des sons, des mots, des phrases de la bouche du personnage. Obtenir un contrôle fluide du personnage n’était certes pas aisé et demandait de la précision. Il y avait, d’ailleurs, nombre d’actions dont il ignorait la traduction en langage informatique. Mais Maxime savait qu’avec un peu d’entraînement il surmonterait cette difficulté. Quant à la pensée, cette dernière paraissait inaccessible au joueur et appartenait encore au pauvre pantin. Mais qu'était-il, cet homme ? D'où venait-il ? Quelle était sa vie ? Afin de le connaître un peu, Maxime avait pris la décision de l'observer, de le voir évoluer dans son milieu. Haut-parleurs allumés, chaise en face de l’écran, Maxime s’était installé comme pour regarder un film téléchargé sur Internet. Sauf que le film avait commencé depuis longtemps et ne finirait jamais, ou presque jamais. Lorsque le bouton « verrouillage des majuscules » était relâché, l’homme était autonome et semblait vivre comme si de rien n’était. Ainsi Maxime avait vu l'homme travailler, discuter, boire, grignoter, marcher dans la rue, rentrer chez lui, dîner, se coucher. Maxime, d’habitude nerveux et impatient, l'avait observé pendant des heures jusqu'au soir. Quelque chose avait particulièrement choqué Maxime. Il avait ressenti de la pitié, une grande pitié pour ce personnage. Choquante était la façon dont son entourage, ses amis, ses collègues, sa famille le traitaient. L'homme acceptait tout alors que personne ne le respectait, pas même sa propre femme. Oui, c'était bien ça qui avait dérangé le jeune homme : le manque d'estime, de volonté et d’amour-propre du personnage. Et ce fut alors que, malgré lui, Maxime commença un travail d'analyse, un travail intérieur. Il possédait en somme un pouvoir fantastique, celui de contrôler un être humain. Deux options possibles : soit utiliser ce pouvoir pour faire le bien, soit l’utiliser pour faire le mal. Toute ligne de conduite intermédiaire, édulcorée ou sibylline était exclue. Le mal consisterait sûrement à se moquer du personnage, lui faire connaître honte et peur, humiliation et souffrance. Le mal, c’était aussi utiliser le personnage à son profit. Le bien consisterait tout simplement à aider ce pauvre être. Cette fois-là, au tribunal de la pensée, là où se prennent les décisions, le bien gagna. Maxime prendrait donc en main la vie de cet homme et deviendrait la volonté qui lui manquait. Lui, Maxime changerait la vie de cet homme, le rendrait plus confiant, plus ferme, plus audacieux. Et pour ceci, Maxime n’aurait qu’à faire bouger une souris d'ordinateur. Cette réflexion faite, et après des heures d'isolement, il avait appelé les deux autres, leur avait demandé de revenir de toute urgence. Ils vinrent donc et trouvèrent un croyant, un prêtre qui venait de recevoir une directive divine : ils apprenaient que la vie d'un homme, d'un être malheureux et maltraité, était entre leurs mains et qu'il serait criminel de ne rien faire. Ensemble, ils pourraient rendre à un homme la dignité à laquelle il aspirait. Pour ceci, il leur suffirait d'utiliser le jeu vidéo, ce cadeau du ciel, et de guider les pas et les dires de leur brebis. Approbation générale et naissance de la « mission ». *** — Écoute, déclara enfin Maxime qui sortit de sa rêverie, je ne le laisserai jamais tomber ! Il faut trouver un moyen de poursuivre notre mission. Cet homme a besoin de nous !  CHAPITRE 20 D'une beauté vulgaire somme toute. Ces longs cheveux blonds, ces yeux bleus, cette taille fine : que des attributs banals, rien qu'on ne puisse trouver dans les séries américaines, et encore, seulement dans les plus mauvaises. Et qu'est-ce qu'elle avait à agiter ainsi sa tête et ses cheveux, cette grande perche ? Ah çà non, ce type de fille ne l'attirait pas du tout. Lui, il aimait les femmes délicates, intelligentes et spirituelles, un peu comme sa femme… enfin, aujourd'hui, avec sa femme, ce n'était pas réjouissant. Ils n'avaient plus aucune relation, ils n'étaient guère plus liés que par un pacte désuet, un contrat d'un autre temps. Certes, ils avaient une fille, mais apparemment cela ne voulait plus rien dire. Il était, d'ailleurs, persuadé qu’elle avait un amant. Était-il malheureux de cette situation ? Oui, bien sûr. L’aimait-il encore ? Peut-être. Mais bon, que pouvait-il y faire ? Cette situation était sûrement de sa faute : il n'était pas assez viril, pas assez confiant et ne pouvait pas apporter cette protection que toutes les femmes cherchent dans le sexe fort. Car ce qui plaisait, avant tout, aux femmes c'était la force animale, le pouvoir de violence dont étaient pourvus les hommes préhistoriques et, aujourd'hui encore, les plus beaux hommes. Ainsi fallait-il avoir une grande taille, des muscles proéminents, des dents saines et longues, une démarche virile et une attitude d'offenseur, de battant. Bref, rien qui lui ressemblât. Oh oui, cette fille-là devait être bête. Les grandes comme ça c'est toujours un peu bête. Ça ne pense qu'à plaire et à cultiver sa beauté au détriment de tout le reste. Et puis elle était jeune, la trentaine tout au plus. Alors elle devait danser toute la nuit, boire, flirter et arriver au travail dans un état douteux de fraîcheur. Il venait d'ailleurs d’apercevoir un cerne sous son œil gauche. C'étaient des signes qui ne trompaient pas. Patrick, posté à l'entrée de son bureau, sortant la tête à moitié et avec prudence pour ne pas être vu, observait la jeune femme aux cheveux d'or. Elle semblait à la recherche de quelqu'un ou de quelque chose, se mettant parfois sur la pointe des pieds d'où elle dominait aisément l'ensemble du service clientèle-réclamation. Pourvue d'une taille admirable, elle faisait onduler son corps prompt à attirer les regards des mâles et à provoquer la jalousie des moins chanceuses. Son chemisier rose laissait entrevoir des formes exquises, quant à son pantalon, d'une coupe moderne et basse, il permettait de ne rien perdre du joli mouvement de hanche qu’elle faisait de temps en temps pour se déplacer d'une rangée à une autre. Soudain, la jeune femme, revenue à son point de départ, se dirigea à vive allure en direction de Patrick qui, affolé, rentra dans son bureau, se saisit d'un livre et l'ouvrit afin de se donner une contenance. Elle, qui avait l'habitude d'être observée, arriva à son niveau, sourit à cet homme qui tenait un livre à l’envers et, avant de passer son chemin, esquissa un nouveau regard. C'est alors qu'il la reconnut. Tremblant, devenu pâle, il fit lourdement tomber le livre et, omettant de le ramasser, ne s'étant peut-être même pas rendu compte de la chute, il alla s'asseoir devant son bureau, d'une démarche mal assurée, tel un vieux rhumatisant. Oui, c'était bien elle. Il connaissait cette jeune femme. C'était la fille de la veille. La fille de la cafétéria ! Celle qui avait éclaté de rire. Son rire était, d'ailleurs, resté gravé dans sa mémoire. Et il était sûr d'en avoir même fait un cauchemar la nuit passée. Elle avait dû sûrement le prendre pour un fou, ou un vieux gâteux. Mais quoi ? Ne pouvait-il pas rester une seconde sans être jugé, critiqué ou maltraité par quelqu'un ? Ah, qu'est-ce qu'il détestait les gens, leurs regards qui scrutent, qui inspectent, qui jugent et vous condamnent en un procès injuste et expéditif à être ce que vous n'êtes pas ! Et puis cette fille était trop grande.  CHAPITRE 21 Les pigeons se battaient à présent pour le morceau de pain, brandissant leur bec orange, remuant les ailes, chacun espérant ainsi éliminer les adversaires et garder pour soi l'énorme repas qui aurait pourtant pu nourrir l'ensemble des participants. Les tentatives énergiques du plus gros des pigeons faillirent, à plusieurs reprises, déterminer le sort du bout de pain, créant une agitation frénétique chez les oiseaux et faisant redoubler d'efforts les plus petits qui savaient se faufiler entre les pattes et se placer au cœur de l'action. — Oui, c'est ça, il faut être rapide. À cette mêlée que le soleil rendait brillante et argentée, bleutée par endroits, s'ajouta soudain un autre oiseau, représentant d'une race plus puissante, au pelage noir et au bec droit qui, en un instant, fit s’écarter les pigeons, s'empara de leur repas et s'envola dans un arbre. Les pigeons, effarés, abasourdis par ce qui venait de se passer, restèrent un moment plantés là, privé du morceau de pain que leur manque de collaboration, et leur piètre union, avait fait perdre au profit d'un ennemi. Ils se dispersèrent lentement, encore amers, jurant, mais un peu tard, qu'on ne les y prendrait plus. — Être plus rapide. Rochas, une bouteille vide de Vittel à la main, encore transpirant de son jogging matinal, était assis sur un de ces bancs verts dont le jardin du Luxembourg est si généreusement pourvu, et regardait les oiseaux. — L’enquête est trop lente, dit-il, parlant tout seul à voix basse. L’agent Tomczak a des difficultés à avancer. Pourtant, il est impératif de savoir exactement que penser de l’UAC. Et s’il s’avère que j’ai raison, que l’on fait fausse piste, il faudra corriger le tir le plus vite possible. Et dire que dans moins de dix jours ils m’envoient ailleurs… Oui, il faut absolument trouver un moyen d’être plus rapide : là où l’agent Tomczak met quarante-huit heures à obtenir les documents, le but est de ne pas mettre plus d’une heure. Mais je crains que ce ne soit impossible. Seul quelqu’un de l’intérieur pourrait faire ça, quelqu’un vraiment interne à l’UAC. En face de lui, un peu plus loin, des enfants jouaient avec leur bateau à voile qu’ils faisaient évoluer sur le bassin du Palais, le poussant vers le large à l’aide de longs bâtons en bois. Comme le vent soufflait fort, un vent tiède de printemps, les enfants décidaient de laisser le bateau naviguer à son gré : après tout, il ne fallait pas emprisonner le bateau et on n’aurait aucun mal à le rattraper à l’autre bout du bassin. Brusquement, alors que la maquette se trouvait à mi-chemin, le vent capricieux cessa, laissant ainsi l’embarcation immobile, interdisant tout retour. Devant cette situation catastrophique, le plus jeune des enfants ne vit d’autre moyen pour sauver le bateau que de pleurer, alertant ainsi le préposé aux bateaux. Le vieil homme, habitué aux caprices des enfants, comprit sans même regarder, s’empara d’une grande perche et ramena le bateau à une distance plus convenable. Sans même un merci, les enfants continuèrent leur jeu. — Oui, c’est pas bête ça. On pourrait convaincre quelqu’un de l’intérieur de travailler pour nous. Mais c’est risqué car il suffirait que cette personne prévienne la Direction pour que l’enquête tombe à l’eau. Et cela me vaudrait encore une explication avec Deraismes. Mais je pense que cela vaut le coup. — Oh pardon, je suis désolée. Une dame, un peu forte, qui marchait à vive allure, venait de percuter involontairement Rochas à la tête avec son énorme sac à main. — Mais je vous en prie, Madame, lança-t-il d’un ton légèrement ironique. Rochas la regarda s’éloigner. — Où en étions-nous ? Ah oui ! Traiter avec une personne travaillant réellement pour l’UAC n’est pas une si mauvaise idée... En tout cas, ça permettrait d’avancer plus vite. Un employé de l’UAC saura mieux où se trouve l’information cruciale que l’agent Tomczak peine à se procurer. Mais il faut choisir quelqu’un de confiance et, là, c’est n’est pas tâche facile. L’agent pourra peut-être s’en charger. L’idéal serait de choisir quelqu’un d’assez bas dans la hiérarchie. Oui, en général, en cas de scandale, le simple employé n’est pas impliqué ; seules les hautes sphères le sont. Rochas se leva, jeta la bouteille dans une poubelle proche et s’éloigna lentement du bassin. Il monta un large escalier blanc dont la rampe accueillait deux vases géants en pierre, et déboucha sur une vaste allée bordée de chênes. Sur le chemin périphérique, Rochas s’arrêta longuement, à son insu, devant un terre-plein de fleurs dont les couleurs violettes et bleues provoquaient une impression visuelle désagréable, gênante, où l’œil peinait à distinguer une couleur de l’autre. Subitement réveillé par le souffle difficile et régulier d’un coureur arrivant derrière lui, Rochas se mit de côté et longea la barrière du parc. — Il faut donc choisir un employé de l’UAC. Et c’est à l’agent Tomczak de choisir le bon ! CHAPITRE 22 « La stratégie est omniprésente, chers jeunes gens. Elle est partout, où que vous soyez, quoi que vous fassiez. Elle se retrouve aussi bien dans les décisions de fusions d’entreprises que dans la séduction d’une femme par un homme. Et ça marche, bien évidemment, dans les deux sens : ne vous inquiétez pas, jeunes demoiselles, je ne vous ai pas oubliées ! Et Dieu sait que… » — Daniel. Psitt…Daniel ! — Quoi ? — Ça y est, j’ai trouvé ! — Qu’est-ce que t’as trouvé ? — Pour l’homme. Notre personnage. À propos de ce que je t’ai dit ce matin. — Tu as trouvé comment le débloquer ? — Peut-être. Et je sais pourquoi il s’est bloqué ! affirma Maxime. — Je t’écoute. « Silence, silence vous deux. Parler à son voisin c’est mal. Mais au moins faites-le d’une manière stratégique, afin que le professeur ne le remarque pas ! Bon, où en étions-nous ? Ah, oui. Et bien, voyez-vous, Sanofi, qui jouissait pourtant d’une bonne position en Europe, était consciente de la concurrence des laboratoires américains. Et comment ne pas l’être devant la puissance d’une multinationale comme Pfizer ? Sanofi savait que face à cette concurrence …» — Psitt…Daniel ! Je t’explique…Tu sais que, quand tout va bien, on contrôle chez cet homme mouvements et paroles ? — Oui. — Bon. Et aussi qu’en théorie, nous pouvons lui faire faire tout ce qu’on veut ? — En principe, oui. — En fait, l’homme, l'être humain, a, certes, besoin d’un moteur pour bouger, mais aussi d’une volonté. En général, c’est la volonté qui fait déshabiller un homme avant qu'il ne se rende à la douche, c’est la volonté qui déclenche le moteur des membres et des muscles ! Tu me suis ? — Jusque-là, oui. — Bon. Eh bien nous, nous voulons faire l’inverse ! Nous prétendons déclencher la volonté en faisant tourner le moteur. Avec nos manettes, nous croyons que lui faire bouger le bras, lui donnera envie de le bouger ! Rien de plus aberrant ! Et c’est pour ça que le bonhomme se bloque : c’est parce que son moteur est en contradiction avec la volonté. Ses membres disent oui mais son cerveau dit non. — C’est pas bête ! Mais…que comptes-tu faire alors ? « Euh, cette fois-ci ça ne va plus. Monsieur…Monsieur Fain et Monsieur Duarte. Vous avez quelque chose à dire à la classe ? Allez-y ! Je vous en prie. Je vous cède la parole. Non ? Rien ? Vous êtes sûr ? Bon, je peux continuer mon cours ? Ça ne vous dérange pas trop ? Très bien. Merci beaucoup ! Voilà, donc toutes ces raisons stratégiques ont mené à la fusion de ces deux entreprises. On peut d’ailleurs rapprocher cette fusion avec une autre tentative de concentration, ratée, mais tout de même intéressante… Comment ?… Oui, bien sûr ! Qui sait ce qui s’est passé et pourquoi cela n’a t-il pas marché ? Oui, vous, vous et puis vous ensuite ». — Daniel… voici ce que je compte faire. Notre but est de changer cet homme, de le rendre plus confiant, moins renfermé, moins peureux. Oui ou non ? — Euh… Oui. — Et c’est important ! Mais lui ne sait pas que c’est important. Notre but n’est pas assez concret pour lui. Il faut donc lui donner envie de changer. Il faut que notre but devienne, pour cet homme, un moyen. — Un moyen ? — Oui ! Un moyen d’obtenir quelque chose. Quelque chose de bon, quelque chose d’excitant, quelque chose de désirable… — D’accord. Mais quoi ? Maxime eut un sourire. — La question n’est pas « quoi ». Mais plutôt « qui ».  CHAPITRE 23 Sur la plaque, on lisait Attaché numéro 3 clientèle-réclamation. Il n’y avait personne dans ce bureau et la porte était ouverte. — Enfin un ordinateur de libre. La jeune femme entra, referma la porte derrière elle et alla s’installer en face de l’ordinateur dont l’écran de veille montrait une pendule jaune qui se baladait sur un fond bleu nuit. — 11h25. Déjà. Elle posa son regard sur la table de travail presque vide dont la nudité se trouvait à peine troublée par quelques dossiers méthodiquement rangés sur le côté, où toute trace de vie avait été soigneusement effacée, cachée, comme pour échapper aux regards. Et elle fut émue par ce spectacle de désolation. Pourquoi ? Elle se retourna, vit la petite bibliothèque et eut envie de s’en approcher. — Théorie de la Diplomatie… Proust… Bah, rien de très excitant. Ah ! Une photo ! Valérie apporta le cadre de bois jusqu'au bureau, se rassit et regarda la petite fille de la photo à laquelle il manquait une dent. Elle avait les deux bras sur les hanches, la tête haute et le regard lointain, une posture de capitaine de navire. Plus jeune, Valérie aussi rêvait d'espace et de conquêtes, d'évasion et de victoires. Elle était une fille, certes, mais avait de l'ambition. Elle voulait faire de vrais métiers, des métiers qui servent, des métiers d'hommes. Elle rêvait d'être comme Marco Polo ou Christophe Colomb et d’aller vers des espaces inconnus, comme Pasteur et Einstein faire progresser la connaissance humaine, comme Baudelaire vivre de lyrisme. Ou alors rétablir la justice, combattre le crime, combattre le feu. Sortie de sa rêverie, Valérie posa la photo sur le bureau et remarqua un Post-It jaune, à gauche, au-dessus de la pile de dossiers. « Conformément à notre entretien de ce matin, quatre nouveaux cas à traiter dans les plus brefs délais. » Elle feuilleta les épaisses piles de documents, toutes composées de lettres de correspondance, de photos, de descriptions de faits et de calculs d'intérêts. Elle les consulta et en fut rapidement ennuyée. — 11h30. Au travail. Vite. La jeune femme manœuvra la souris et sortit ainsi l'ordinateur du mode veille. Elle ouvrit ensuite le moteur de recherche ; on lui demanda de taper au clavier l'objet de sa requête. « Recherche base de données B42. » Le moteur de recherche commença à parcourir l'ensemble des disques internes et externes de l'ordinateur à la recherche de la B42 et, à la fin d'un processus de quelques secondes, afficha l'icône recherchée, un petit symbole noir représentant un livre ouvert. — Enfin Valérie approcha la souris, double-cliqua sur l'icône. Soudain, quelqu'un entra dans la pièce. — Que faites-vous dans mon bureau ? s’éleva une voix qui la fit sursauter.    CHAPITRE 24 Patrick quitta la cafétéria en direction des ascenseurs. Déjà la caféine faisait son effet : elle progressait dans ses veines, commençait à augmenter son rythme cardiaque, dilatait ses pupilles, produisant peu à peu une sensation générale de bien être, un bonheur artificiel et éphémère dont Patrick n'avait aucun mal à se contenter. Tel était son plaisir quotidien. Le seul qui lui restait. Patrick comptait d'ailleurs sur le breuvage pour l'aider à garder un rythme de travail soutenu aujourd'hui. Oui, il avait quatre nouveaux cas à traiter. Quatre, ce n'était pas rien tout de même. Et d’abord, pourquoi était-il allé insulter le patron dans son bureau, lui qui d'habitude ne s'y rendait jamais de sa propre initiative, attendait toujours de se faire convoquer et ne prenait la parole qu'en cas d'absolue nécessité ? Quel profit avait-il vraiment pensé tirer de ce genre de comportement ? Arrivé aux ascenseurs, Patrick réalisa qu'il n'avait que trois étages à monter jusqu'au vingtième et qu'il n'était pas prêt à attendre qu’une cabine veuille bien se libérer. Il fit donc les quelques pas qui le séparaient de la porte coupe-feu et s'engagea dans la cage des escaliers où il fut pris à la gorge par une forte odeur âcre et caustique, contrepartie regrettable de l'éclatante couleur blanche qu’affichaient à présent la rampe et les murs. Étrange, aussi, l'optimisme dont il avait fait preuve ce matin dès son lever. Étrange le chemin qu'il avait emprunté pour se rendre à l’UAC. Étrange, enfin, la façon dont il avait souri à cette inconnue dans la rue. Cette journée était décidément très atypique. Que lui réservait-elle encore ? — Courage. Les trois étages montés, la moitié du couloir traversée, Patrick se retrouva enfin au seuil de la pièce qu’il occupait depuis près de dix ans déjà. Attaché numéro 3 clientèle-réclamation. Il fit tenir entre les jambes son cartable qui ne le quittait jamais et retira d’une main la clef de sa poche gauche. Esquissant un sourire forcé pour se donner du courage face à la tâche qui l’attendait, il saisit la poignée de cuivre et allait introduire la clef dans la serrure lorsqu’il entendit soudain du bruit venant de l'intérieur. — Tiens, bizarre. Il colla son oreille droite contre la vitre obstruée par un store et, s’efforçant de faire abstraction de son propre battement de cœur, retenant sa respiration, figeant son visage, il se concentra afin de recueillir quelque son suspect. Au bout d’un court instant, le bruit revint. Et il se souvint. — C’est vrai, bon sang ! Il se souvint qu’un dépit de ses habitudes il n’avait pas fermé à clef son bureau. Et c’était avec une extrême précision mentale qu’il se revit alors sortir de la pièce en claquant la porte derrière lui et se mettre en route d’un bon pas vers la cafétéria, sans autre procédé, sans même se retourner. Cela faisait deux fois dans la matinée qu’une telle chose lui arrivait : déjà en revenant de chez son patron il s’était étonné de trouver la porte ouverte. Autre fait qui allait à l’encontre de ses habitudes. Et pourquoi quelqu’un était-il dans son bureau ? Son bureau ! Patrick forma un ovale à l’aide de ses deux mains qu’il appliqua contre la vitre et reposa la partie supérieure de son visage dans cet espace creux afin de voir ce qui se passait dans la pièce. Mais la vue semblait être entièrement bloquée par le store dont le filtrage laissait échapper qu’une vague ombre. — Mince, on ne voit rien ! Patrick finit tout de même par trouver une lamelle légèrement boursouflée qu’il exploita en fermant son œil gauche. — Mais...c’est une femme ! Il en était sûr malgré le peu qui lui était donné à voir. Il distinguait parfaitement la courbe des hanches, les reliefs de la poitrine, la finesse des jambes. De plus la personne avait une façon particulière de s’asseoir, une façon de femme. Oui, cela ne faisait aucun doute. Patrick pouvait même affirmer qu’il s’agissait d’une jeune femme. Dommage que l'on ne voie vraiment pas bien. Elle se trouvait assise devant sa table de travail, les jambes croisées, les épaules légèrement tassées et tenait devant elle, à l’aide des deux mains, un objet rectangulaire, une sorte de cadran qu’elle semblait regarder, sans bouger, impassible, comme obsédée. De temps en temps, une main passée furtivement dans les cheveux troublait l’apathie générale de la scène ou encore un bras qu’on laissait pendre quelques secondes pour tout de suite après le ramener vers la table et reprendre la contemplation silencieuse. Patrick eut une crampe à la main droite et dut quitter son poste d’observation. Il fit quelques pas dans le couloir et en profita pour s’assurer qu’il n’était vu de personne dans cette situation absurde ; l’espionnage de son propre bureau étant difficilement explicable à tout éventuel spectateur et ne pouvant qu’attirer les moqueries de ses collègues. Il reprit sa position peu confortable. — Mais qu’est-ce que cette femme peut bien faire avec la photo d’Adélaïde ? Patrick était, certes, un peu troublé par la situation, mais ressentait, sans se l’avouer, une certaine fierté de voir sa fille ainsi contemplée par une inconnue, une inconnue apparemment jolie et attirante. Subitement, la personne s’anima. Elle posa la photo sur le bureau et se saisit d’un des dossiers qu’elle feuilleta en commençant par la fin, sautant la plupart des pages, ne s’attardant que sur quelques passages. Patrick eut alors un doute : ne serait-elle pas l’assistante de son patron ? Oui, bien entendu ! C'était l'assistante du patron ! Elle était probablement là pour lui préciser quelques éléments importants sur les nouveaux cas qu’on venait de lui confier. Ou alors voulait-elle, malheureusement, lui remettre d’autres affaires à traiter. Ne l’ayant pas trouvé dans son bureau et ne souhaitant pas lui laisser un message écrit, elle attendait sûrement son retour pour lui communiquer à vive voix les nouvelles consignes. C’était logique ! Ayant résolu le problème, Patrick quitta une fois de plus la fenêtre et se racla la gorge devant le palier. Il allait entrer dans l’étroite pièce pour accueillir cette ambassadrice des hautes sphères de l’UAC quand il revint sur ses pas. Mais non, ce n’était pas l'assistante ; il la connaissait bien l'assistante : c’était une dame obèse à lunettes. Chaque fois qu'il était convoqué chez le patron, il avait affaire à elle. Non, rien à voir avec l’inconnue qui, en ce moment, occupait ces lieux. — Si ce n'est pas l'assistante, qui est-ce donc ? La jeune femme venait à présent de sortir l’ordinateur du mode « veille » et se mettait à taper au clavier. — Oh, là, elle touche à l'ordinateur ! Cela ne va plus du tout ! Que dois-je faire ? Prévenir quelqu'un ? Prévenir le patron ? Non, non, mauvaise idée. Allez, courage ! Il faut que j’intervienne moi-même, en personne ! Allez ! Il inspira une grande bouffée d'air, entra précipitamment dans la pièce et demanda de sa voix la plus autoritaire : — Que faites-vous dans mon bureau ? Et elle se retourna.  CHAPITRE 25 — Que faites-vous dans mon bureau ? Et elle se retourna.  Les deux secondes de silence qui suivirent parurent à Patrick une éternité ; un de ces moments où le temps perçu par la conscience n'a plus aucun rapport avec le temps mesuré par les horloges, où l’esprit vit plus longtemps que le corps, où le bouillonnement interne, l’agitation de l’âme, contraste avec la paix du dehors. Des images défilaient dans sa tête, de nombreuses images colorées et anonymes, comme venues de nulle part, comme narguant l’esprit qui, perdu, ne peut les analyser, leur donner une place, leur trouver du sens. Une main, une pochette de disque, un sac plastique, une tête, un cactus : rien ne lui était épargné dans ce désordre visuel, corbeille de la conscience. Aussi, des cris, des cris sourds et continus s’échappaient de son corps et se propageaient dans la petite pièce. Oui, elles couraient ces petites ondes invisibles et agiles, contournaient les obstacles et venaient annoncer au monde sa peur. Elle était bien là, cette peur, bien présente, bien vive. Mais peur de quoi ? Tout à coup, les images s’arrêtèrent et une seule resta dans son esprit. Il leva les yeux vers la femme. Compara. Et il comprit. C'était elle ! Cette femme ! La femme de la cafétéria ! Toujours la même ! Valérie, elle, semblait calme, sûre de son droit, presque insolente. Mais ce n’était qu’une apparence. Paniquée, elle s'efforçait tant bien que mal de mobiliser son cerveau afin de trouver une échappatoire dans le temps très court qu'elle avait à sa disposition. Elle ne savait que répondre à la question que venait de lui poser le propriétaire du bureau dans lequel elle était entrée sans permission. Valérie pouvait toujours lui mentir, lui dire qu’elle avait rendez-vous chez un employé et qu’elle s’était visiblement trompée. Mais alors viendrait l'interrogation sur le nom et la qualité de l’employé en question, ce à quoi elle ne se sentait pas capable de répondre. La fuite ? Courir à vive allure et emprunter les escaliers jusqu’au vingt-deuxième étage ? Il fallait reconnaître que cette solution avait au moins l'avantage de lui épargner la recherche d’une excuse crédible. Cependant, un tel comportement lui ferait sûrement avoir des ennuis, ce qu’elle souhaitait avant tout éviter, surtout à son deuxième jour de travail. Ou bien… — Je suis nouvelle, finit-elle par dire, surprise du son de sa propre voix. Elle se racla la gorge pour gagner du temps. — Je suis nouvelle, reprit-elle, et si je suis ici c’est parce qu’on m’a donné une tâche que je ne pouvais pas accomplir depuis mon ordinateur. Patrick, encore sous le choc, restait sans dire mot, le regard hypnotisé par la jeune personne de la cafétéria, la tête légèrement levée vers celle qui, depuis la veille, semblait s’imposer à son regard et à son esprit. Elle se demandait si, lui, avait bien entendu sa réponse. Le silence de cet inconnu qu’elle croyait voir pour la première fois la mettait mal à l’aise. Avait-elle affaire à un de ces employés que le labeur répétitif et dévalorisant finissait par abrutir ? — Vous comprenez ? On m’a demandé de réaliser un travail qui supposait que j’accède à un dossier. Mais je n’y arrive pas depuis mon ordinateur. C’est pour cela que je suis là ! Patrick se réveilla enfin. Il fronça les sourcils, constata que son cœur battait toujours aussi vite, puis, affichant un sourire que sa peur mystérieuse rendait maladroit, il demanda à sa mémoire de rejouer la réponse qui venait de lui être faite. — Euh…Vous devez accéder à un dossier ? Lequel ? — Une base de données. — Je peux peut-être vous aider. Je connais un peu les bases de données. Laquelle voulez-vous consulter ? Hésitante, Valérie décida de faire un test. — C’est la base…euh… B-32. Oui c’est ça, la B-32. — La B-32 ? Vous êtes sûre ? Je ne comprends pas. L’accès à ce fichier est pourtant libre depuis n’importe quel poste du siège ; et je crois même qu’il est consultable depuis toutes les agences d’Ile de France...Avez-vous bien essayé tous les disques durs de votre machine ? Valérie était satisfaite ; le test s’était montré concluant et prouvait la compétence de cet homme que la jeune femme était bien décidée à exploiter. — Euh, pardonnez-moi ! Je voulais dire la B-42. — Ah ! La B-42 ! Je comprends mieux maintenant. Ce n’est pas la plus facile d’accès. — Ah bon ? — Eh bien, oui ! Bizarrement, certains ordinateurs ne peuvent pas y accéder du tout. Le mien peut. Mais… — Mais quoi ? — Mais il y a un code. — Un code ? Euh…bizarre. Mes supérieurs ne m’en ont pas parlé. Pourrais-je l’avoir ? — Oui. Bien sûr. Attendez, je vais vous l’écrire…Ou plutôt… Patrick sentit son cœur augmenter la cadence. Il savait que dans la seconde à venir, quelque chose de grand allait se produire, quelque chose d’incontrôlé. En fait, inconsciemment, Patrick le savait depuis le départ, depuis qu’il était entré dans son bureau et qu’il avait alors été mystérieusement frappé de peur. Enfin, allait –il avoir une explication à toute cette adrénaline qui circulait dans son corps. — En fait, non, je ne vais pas vous l’écrire tout de suite. Je ne vous donnerai le code que si vous acceptez de faire une chose pour moi. — Laquelle ? répondit Valérie avec appréhension. — La chose que je souhaiterais que vous fassiez est…que vous preniez un café avec moi. Patrick était surpris des mots qui sortaient de sa bouche ; il ne les avait pas réellement pensés, aucun d’eux ne semblait s’être formés dans son esprit et, jusqu’au dernier moment, il n’avait pas la moindre idée de ce qu’il allait dire à cette belle intruse. Mais il les trouvait bien, ces mots, il les approuvait car, après tout, ceux-ci correspondaient exactement à ce qu’il souhaitait exprimer. — Alors c’est oui ou c’est non ? reprit-il. — Un café ? Est-ce un chantage ? — Non, c’est un échange. Je vous invite au café du Luxembourg, demain samedi, à onze heures du matin. Vous venez et je vous donne le code. Soyez à l’heure. Patrick, sur le point de défaillir et ne sachant plus ce qu’il faisait, sortit de la pièce sans attendre la réponse et laissa la jeune femme seule, comme si lui était l’invité et elle la propriétaire. Valérie, furieuse, ne tarda pas à en faire de même et claqua la porte derrière elle.  CHAPITRE 26 Bientôt, l’imprimante déposa sur le présentoir une copie en noir et blanc du message électronique nouvellement reçu. Daniel plia la feuille dans sa poche, contempla une dernière fois son image dans la glace et décida qu’il était temps. Dehors, il fut frappé par la douceur du climat que la nuit, tombée depuis quelques heures déjà, n’avait pas encore réussi à refroidir. Un vent léger passait sur son visage, frôlait ses avant-bras nus, soufflait doucement au travers de ses habits. Et le jeune homme baissa les paupières, un moment, devant ces caresses tièdes. De la terre remontait une odeur parfumée et complexe, un mélange improbable de senteurs que l’action du soleil, de la pluie et du vent avait fini par libérer. Tout contribuait à créer une atmosphère étrange et agréable. — Salut. — Salut. Des élèves connus de lui, mais difficilement reconnaissables, marchaient à ses côtés, en direction de la discothèque, tous guidés par le son, tous hypnotisés par une multitude de lumières mouvantes. Le grondement des basses, au départ imperceptible, se montrait à chaque pas plus intense et faisait vibrer poitrines et tympans, rendant confuses les paroles de chacun, brouillant les idées de tous. — Dis-moi Daniel, lui cria une voix familière, aurais-tu vu Maxime et Jean-Marie par hasard ? — Non. Mais j’imagine qu’ils y sont déjà. Ils ont l’habitude d’être parmi les premiers. Le comité franchit bientôt l’arche bleue du Batzet près de laquelle de grandes barrières de fer avaient été installées, gardées par des hommes hauts et forts en costumes noirs. On demanda leur carte d’étudiant. Daniel put passer. À l’intérieur, la fumée de cigarette avait déjà corrompu l’air, dégageant malicieusement ses agents toxiques qui, sans pitié, s’en prenaient aux yeux et à la gorge et venaient se fixer sur les cheveux et les habits telles des ventouses impalpables. La chaleur ambiante, chaleur des humains en mouvement, était étouffante, amenant de grosses gouttes de sueur sur le front et en dessous des aisselles, et faisant regretter la tiédeur du dehors et la brise caressante. Dans le but de marquer la fin de l’année estudiantine, on avait décidé d’organiser la soirée, non pas le jeudi dans la cafétéria, mais le vendredi dans le prestigieux hall d’honneur du bâtiment des études où, pour l’occasion, moquettes, bars et DJ avaient été installés avec l’accord de l’administration. Pour accéder à ce grand hall de marbre beige, les étudiants devaient passer le couloir d’entrée, le hall, les casiers puis traverser un autre couloir, très long et étroit. Daniel, un peu perdu dans la foule, tâchait de se frayer un chemin parmi les groupes compacts qui, déjà sous l’effet de l’alcool, ne répondaient que très difficilement aux velléités de passage. Soudain, on le prit par l’épaule. — Nous sommes sur la bonne voie cher ami ! — Hein ? — C’est comme si nous avions déjà gagné ! Oh si tu avais vu ça mon cher. En une journée, l’homme a fait ce qu’il n’a jamais eu le courage de faire. Remarquable ! Remarquable ! Quel dommage que tu n’aies pas été là ! Oh, il ne le sait pas encore, mais cette femme, c’est elle qui le sauvera ! Bon, il lui reste beaucoup à faire jusqu'à ce qu'il devienne confiant et audacieux, oui beaucoup. Mais je pense que le processus de changement est enclenché. Notre mission est presque accomplie ! Dans une semaine, tout au plus, nous lui laisserons les rênes de sa propre vie. Qu’est-ce que t’en dis ? Hein ? — Oui, oui. C’est très bien. Daniel n’écoutait pas. Il ne pouvait pas détourner son esprit de l’e-mail qu’il avait reçu en fin d’après-midi et dont une copie se trouvait, désormais, dans la poche de son pantalon. « Sa réelle identité est gravée dans l'or » disait l’e-mail. — Sa réelle identité est gravée dans l'or. De qui parle-t-on ? Sa réelle identité est …Attends. Cela ne ferait-il pas référence à… CHAPITRE 27 « …À Laura, Laura. Quel joli prénom ! Je ne pense pas qu'il y en ait de plus joli. Je me demande pourquoi elle a hésité à me dire son prénom… Laura… Laura… elle est peut-être méfiante, une fille comme elle doit être harcelée sans cesse. L'essentiel est qu'elle me l'ait dit. Cela montre qu'elle n'a pas peur de moi. J'ai quand même eu raison d'aller la voir et lui parler pour lui expliquer que ma proposition de rendez-vous au Luxembourg était en tout bien tout honneur. « Et d'ailleurs, comment pourrait-il en être autrement ? Je suis marié et j'ai une fille ; un homme comme moi ne peut pas se permettre ce genre de folie. Ça n'empêche pourtant pas ma femme de… Enfin, bon, ne pensons pas aux sujets qui fâchent. Et puis, elle n'est pas du tout mon genre et beaucoup trop jeune. Je ne sais pas pourquoi mais j'ai une super forme, en sortant du boulot j'ai même dit au revoir à tout le monde. Et puis, la tête du marchand de fleurs quand je lui ai dit que je lui prenais pour plus de cent euros de roses ! C’est ma femme qui a été gâtée… Et aussi quand je me suis rendu à la pharmacie en bas de la rue et que j'ai acheté des préservatifs. Oh, je n’en avais pas besoin, ah çà non ! Mais je n’avais jamais eu le courage d’en acheter. Comme on dit, j'ai vaincu ma peur ! « Je suis tellement en forme que je n'arrive pas à dormir. Je lui ai dit que peu de personnes connaissaient le code et que j'étais presque sa seule chance. Bon, j’ai menti. Mais qu’à moitié. Plus que treize heures ; dans treize heures, c'est l'heure du rendez-vous…Oui, c'est ça car je lui ai dit onze heures ; onze heures précises. « Qu'est-ce que je vais mettre ? Mon pantalon bleu ? Ah non, il est au sale, mince ! Bon, alors le beige. Mais le problème est que très peu de chemises vont avec celui-là. Il y a toujours la chemisette noire mais avec le soleil qu'il fait, je vais mourir de chaud. Je pense que je me préoccupe un peu trop de ce rendez-vous. Tâchons de dormir ! J'ai hâte d'être à demain. » CHAPITRE 28 Allongée, Valérie plaça le livre sur son ventre et s’amusa à le faire monter et descendre au rythme de sa respiration. Lorsqu'elle en eut assez, elle se saisit du livre, l’ouvrit en une page qu’elle croyait n’avoir pas lue et poursuivit sa lecture hachée, butant sur les mots, tâchant de se concentrer, alors que son esprit, lui, s'échappait pendant des phrases entières pour ne réapparaître que sporadiquement, créant ainsi chez la jeune femme une confusion qui imposait la relecture du passage tronqué. Valérie n'était pas une mauvaise lectrice ; elle était d'ailleurs meilleure qu'elle ne le pensait, lisant jusqu’à un livre par mois, n'hésitant pas à choisir des ouvrages français du dix-neuvième siècle et même des romans russes. Mais ce soir-là, c'était différent. Ressentant un manque dont elle n'arriva pas immédiatement à déterminer la nature, elle posa le roman sur son lit, se leva et franchit la porte d'en face, celle de la salle de bain. Indécise, elle faillit faire demi-tour, puis décida finalement de faire couler un mince filet d'eau dont elle préleva quelques gorgées à même le conduit. De retour sur le lit, et croyant avoir résolu son problème, elle était enfin parvenue à se plonger dans l’intrigue du roman quand le téléphone sonna. — Le téléphone ? À cette heure ? Qui cela peut-il être ? Sans se lever, elle étendit le bras et ne parvint pas à attraper tout à fait le combiné du téléphone sans fil qui lui glissa des mains et atterrit en équilibre entre la table de chevet et le rebord du lit. Le téléphone sonnait toujours. Elle s'en saisit et accepta l'appel. — Allô ?… Allô ?… Il y a quelqu’un ?… Allô ? Elle éloigna le combiné de son oreille et vit que le témoin vert était allumé. Quelqu'un était bien à l'autre bout du fil. — Allô ? Allô ? Je n’entends rien. Allô ?… Ah c'est toi… oui… comment s'est passé ton vol ? … Où es-tu déjà ?… Ça devait être long, non ?… Ah ! D'accord…Piscine olympique ? Tu en as de la chance… Ok… Il fait toujours aussi chaud… As-tu volé avec… Le commandant de bord ? Parfait. Tu dois être content… Et tout s'est bien passé ?… Oh il y a toujours des passagers qui donnent du fil à retordre. Tu dois avoir l'habitude… Eh bien, moi, ça va ! Tout se passe bien au travail pour l'instant… Soudain, la sonnerie d’un autre téléphone retentit, un portable cette fois-ci. N'ayant pas l'intention de répondre, elle se pencha vers le téléphone et regarda, par curiosité, l'identité de l'appelant. Elle pâlit. — Euh… Euh… Attends chéri, j’ai un autre appel…Oui c'est important... Je sais… Je suis désolée… D'accord… j'attendrai ton coup de fil… Moi aussi. Elle raccrocha le téléphone fixe et appuya sur la touche verte du portable qui sonnait encore. — Oui ?… oui. Et… D'accord mais…Je n'ai pas encore bien réfléchi… D’accord mais je pense que ce n'est pas une décision à prendre à la légère… Non, ce que vous me proposez est…comment dire ?… Oui, c'est ça… oui, ça pourrait affecter mon travail : ce n'est pas prudent car je suis nouvelle… Oui, et pas seulement : ça peut même être dangereux… Bien… Bien… D’accord... Je tâcherai d'y réfléchir… Allez, au revoir. Valérie replaça le téléphone et s’empara à nouveau du livre. Mais au lieu de reprendre la lecture, comme elle en avait l’intention, elle resta immobile, le regard vide dirigé vers la porte de la salle de bain restée ouverte. Valérie, à son insu, triturait nerveusement de sa main gauche sa gourmette en or, un cadeau de son père pour ses dix-sept ans. Ses initiales y étaient gravées : V.T.  CHAPITRE 29 Le garçon prit son torchon et le passa brièvement sur la table d'à côté ; séchant ainsi les traces récentes de café qui, loin de s’effacer, vinrent s'ajouter à tous les échantillons de boissons et de nourriture laissés par les clients. Patrick consulta sa montre : la grande aiguille se trouvait presque aux trois-quarts de son parcours et la petite allait bientôt changer d’heure. 11h42. Déjà. Laura était en retard. Peut-être ne viendrait-elle pas. En face, un petit orchestre, arrivé depuis un certain temps, continuait son installation sous le chapiteau en pierre. Un homme imposant, habillé d'une salopette et d'un chapeau de chasseur, montait péniblement les quelques marches qui le séparaient de la scène ; collé contre son corps, un long et large étui dont il finit par sortir une contrebasse. À sa gauche, un saxophoniste faisait des gammes en faisant bouger avec zèle son instrument de cuivre dont le bouchon placé à l'extrémité limitait la portée sonore. On entendait plus loin quelques notes aiguës d'un violon rejoint par la contrebasse à laquelle on fit cependant signe d'arrêter pendant le réglage de la sono et des microphones. Le batteur fixait ses trois tomes noirs sur leur support ainsi que la plus imposante des trois cymbales, alors que son voisin relisait avec minutie des partitions qu'il émargeait de quelques gribouillis. En tout, c’était près de dix d'artistes qui, chacun ne se préoccupant que de son propre rôle, travaillaient à la réussite du groupe dans son ensemble. — Un autre café, Monsieur ? Patrick regarda devant lui les deux tasses vides que le serveur commençait à transférer de la table au plateau. — Oui, mais pas trop serré. Le serveur s'éloigna et fut rapidement hélé par un consommateur exaspéré qui souhaitait s'en aller mais dont personne ne semblait vouloir accepter le règlement. Plus loin, des cris s'échappaient des structures en bois où de jeunes enfants jouaient sous les regards inquiets des mères. Un petit blond se trouvait sur le toboggan et, retenu par un vêtement adhérant, était resté coincé au milieu de la planche en métal alors qu'un de ses camarades ne voyait aucun inconvénient à s'engager dans le manège. Dans un bac à sable, qui jouxtait les structures, une dispute avait éclaté entre un possesseur de seau et une fillette qui voulait s’en emparer et qui avait eu recours à des manières peu courtoises. À côté, deux enfants visiblement plus âgés se faisaient des passes de ballon qui faillirent, à plusieurs reprises, percuter les tables les plus excentrées du café, sous les critiques répétées, mais ignorées, de leur mère. — Voici. — Merci. Patrick porta la tasse à ses lèvres, mais la reposa immédiatement. Le café était trop chaud. Il était donc obligé d'attendre qu’il refroidît et avait, par là-même, une raison de rester un peu plus longtemps à cette table qu'il occupait depuis près d'une heure maintenant. Pour se donner une contenance, il tira de sa sacoche Le Monde de la veille et l'ouvrit à la section Economie et Finances à laquelle, d'ordinaire, il ne s'intéressait pas et qu'il ne lisait d'ailleurs jamais, ayant du mal à comprendre terminologies et enjeux. Ses yeux commencèrent donc à parcourir les articles, imprimant distinctement dans son cerveau chaque mot qui, malheureusement, loin de rester, se voyait irrémédiablement chassé par le mot suivant ; de sorte que Patrick, dépourvu de tout pouvoir de rétention, demeurait incapable de mettre du sens à ce qu'il lisait. Il continua tout de même, un moment, son inutile exercice afin de faire perdurer l'illusion. Patrick regarda à nouveau sa montre. Il fallait bien se résoudre à partir. Il n’avait que trop attendu. Elle ne viendrait pas. Il but d’une traite son café et tira de son portefeuille un billet de dix euros qu’il posa sur la table. Il allait partir, quand il sentit une main se poser sur son épaule. Une main de femme. C’était elle.  TROISIEME PARTIE Lundi 15 juin - mardi 16 juin. CHAPITRE 30 — Mais que fait l’agent Tomczak ? Rochas, assis sur le sofa, tournait les pages d’une revue qu’il ne lisait guère mais dont les images devaient l’aider à patienter. Il tâchait tant bien que mal de faire semblant de s’intéresser à ce qu’il voyait, observant les arrière-plans, prêtant attention à la palette de couleurs, s’attardant sur des photos qui n’en valaient, somme toute, pas la peine. Malgré ses efforts de concentration, Rochas ne cessait de s’agiter. Il changeait fréquemment de position, croisait les jambes pour les décroiser ensuite, se tournait sur le côté, puis décidait de se redresser. Chaque nouveau déplacement, en faisant jouer le son gras du cuir du siège, participait à son énervement et rendait la tâche toujours plus difficile. Subitement, n’y tenant plus, il se leva, se dirigea vers la bibliothèque et s’arrêta à côté du piano, devant un meuble bas. Sur ce dernier, parmi une pile de livres et quelques stylos en vrac, était posée une machine fax dont Rochas interrogea la boîte de réception en appuyant sur un gros bouton vert. Déçu du résultat, mais apparemment peu surpris, il retourna s’asseoir sur le canapé, à l’endroit exact où il avait posé son magazine, écrasant, sans s’en rendre compte, les photos des célébrités du moment. — Bon sang, il est déjà 10h45 ! Rochas attendait les nouveaux documents auxquels l’agent Tomczak avait enfin pu accéder et qu’il jugeait être la clef de toute cette affaire de blanchiment d’argent. Ces documents étaient de toute première importance car ils allaient permettre de connaître en détail les transactions financières entre les sociétés d’Europe de l’Est et l’UAC. Si l’UAC recevait de l’argent de la part des filiales pour, ensuite, le reverser au réseau sous la forme de paiement de faux accidents, cela se verrait dans les documents. Rochas inspecterait lui-même les papiers, une fois reçus, puis ferait confirmer les résultats par un collègue expert en assurance dont il avait négocié l’aide plusieurs semaines auparavant et qui lui avait promis le plus grand secret. Oui mais voilà, l’agent Tomczak tardait à envoyer les précieuses informations et Rochas commençait à perdre patience. À peine assis, l’inspecteur se leva à nouveau et, inconsciemment, se rendit dans la cuisine où il resta debout, immobile, fixant des yeux le gros réfrigérateur américain. Se rendant rapidement compte de sa présence en cet endroit où il n’avait rien de précis à faire et, attiré par la lumière extérieure, il s’approcha de la fenêtre ouverte y passa la tête. Dehors, le soleil commençait à chauffer la pierre poreuse des murs du cimetière où les tombes semblaient rivaliser en hauteur avec les tilleuls, érables et autres frênes qui côtoyaient les défunts et apportaient une note verte et vive en cet endroit de repos. Les voitures roulaient au pas, dépassées çà et là par quelque motoriste. Au croisement de la rue Emile Richard, un cycliste, resté sur la voie spéciale, tentait tranquillement de replacer la chaîne de son vélo en limitant le contact avec le cambouis, peu inquiet des autres utilisateurs qui arrivaient en sens contraire. Le trottoir, presque désert, accueillait une vielle dame qui, régulièrement, s’arrêtait pour se reposer et observer les voitures. Ce matin-là, la vie se déroulait au ralenti. Rochas bouillait intérieurement. Mais pourquoi s’intéressait-il tellement à cette enquête classée ? Quelle était cette force mystérieuse qui le poussait à passer tant d’heure, à dépenser tant d’effort sur un travail qu’il n’était ni obligé de faire, ni autorisé à faire ? Rochas, depuis quelque temps, n’était plus lui-même. Il sortit de la cuisine, passa par sa chambre, entra dans le salon et consulta à nouveau la machine fax. — Non, toujours rien. Abattu, ne trouvant rien à faire, il alla s’allonger sur son lit. Bientôt, ses lourdes paupières se fermèrent. Des motifs lumineux, agités se présentèrent un instant à son esprit puis cédèrent, graduellement, la place à un noir intégral et apaisant. Son cœur commençait à ralentir la cadence, sa respiration à s’espacer. Il était sur le point de s’endormir. Soudain, le téléphone sonna. Rochas se redressa et, en un mouvement de balancier, se propulsa hors du lit. Il courut jusqu’à la table basse du salon et se saisit du combiné. — Rochas, j'écoute. — Ici l’agent Tomczak. — Ce n’est pas trop tôt ! Alors ? — Et bien, il n'y a rien. — Quoi rien ? — Il n'y a pas eu de versement d'argent de la part de l'UAC. À aucune des entreprises. Pas un centime pendant les cinq ans qu'elles ont été clientes. — Mais…mais ça ne concorde pas ! — Quoi ? Ça ne concorde pas ? Avec quoi ? — Ah ! Vous n’êtes pas au courant ? Venez chez moi dès la fin de votre journée ! Je veux vous voir en personne. Sans faute !  CHAPITRE 31 Valérie regarda autour d’elle, sonda la force du vent, l’intensité de la lumière, la température et en vint à la conclusion qu’il faisait doux et beau : si son corps le savait depuis le début, son esprit, lui, venait juste de le découvrir. Oubliant rapidement ses préoccupations, Valérie se tourna vers le soleil et, les yeux fermés, la tête levée, elle tâcha de profiter de ce moment qui allait bientôt cesser et que, par anticipation, elle regrettait déjà. Elle se trouvait tout près de la tour Montparnasse, devant l’entrée Est et, quelques minutes auparavant, avait décidé de faire sa première pause de la journée. L’appel téléphonique qu’elle venait de passer n’étant, en fait, qu’un prétexte pour échapper au bureau et se prouver, par là même, qu’elle n’en était pas prisonnière. — Allons-y ! Valérie se résigna. Elle recueillit ses forces et, humant pour la dernière fois l’air chaud embaumé par le parfum des fleurs environnantes, elle se dirigea vers l’entrée. Le rez-de-chaussée de la tour Montparnasse est plus qu’un lieu de passage. Il a pour fonction, tel un grand aéroport, de gérer les flux de passagers, de les distribuer de la manière la plus efficace possible et, en même temps, de favoriser le service personnalisé. Il y entre, outre les employés des différents bureaux, des clients plus ou moins prestigieux, des candidats à l’embauche, des étudiants, des enquêteurs, des livreurs, des touristes perdus ; chacun espérant, à divers degrés, le succès de sa démarche. Valérie s’introduisit dans le grand tourniquet en verre et fut bientôt, comme ses compagnons de voyage, débarquée à l’intérieur de la tour. Elle passa près du comptoir, salua d’un signe vague le préposé à l’accueil puis se rendit devant la borne d’entrée. Elle tira de sa poche de tailleur sa carte magnétique et l’introduisit dans le lecteur. Elle attendit. Une croix rouge ne tarda alors pas à s’allumer, accompagnée d’un son bref et strident. La carte lui fut rendue. — Mince, encore ! Elle se retourna et tâcha de croiser le regard du gardien. La jeune femme, ignorant que le gardien ne pouvait la voir, crut, à plusieurs reprises, être sur le point d’établir le contact. Découragée, elle dut se déplacer jusqu’à mi-chemin avant de pouvoir attirer l’attention et faire comprendre, à l’aide de mimes, que sa carte ne fonctionnait pas. L’employé comprit et actionna le système d’ouverture à distance. Valérie franchit le portail, traversa le hall et attendit l’arrivée de l’ascenseur. De l’autre côté, près du comptoir, passait lentement un groupe d’une dizaine d’hommes et femmes d’affaires d’origine asiatique à qui deux employés servaient de guides. Ils écoutaient tous attentivement les explications qui leur étaient données dont ils tachaient de vérifier la véracité par de brefs regards mécaniques. Les hommes portaient tous un costume noir et une cravate sombre. Les femmes avaient toutes le même tailleur triste. Et la nature, comme répondant à ce soin d’uniformité, les avait tous faits petits. Ainsi paraissaient-ils une armée noire guidée par deux géants. L’ascenseur tardait à venir. Valérie, elle, commençait à sentir ses paupières s’alourdir et ses jambes s’engourdir. Excitée par l’obtention du code et l’idée qu’elle allait pouvoir accéder à la base de données, elle avait passé une nuit agitée, une nuit sans sommeil. Elle pouvait ainsi montrer qu’elle était compétente et qu’on n’avait donc pas eu tort de la choisir. Une sonnerie se fit bientôt entendre et la porte d’ascenseur s’ouvrit. — Ah, enfin. Valérie se mit sur le côté pour laisser sortir les occupants. Une femme passa devant elle, jeune, élégante, portant une robe de flanelle à motifs printaniers. Elle fut suivie d’un homme en costume qui, un instant, immobile, dévisagea Valérie avant de rattraper la demoiselle à la robe et de lui prendre la main. Valérie entra dans l’ascenseur. Elle était seule. Un grand miroir occupait le fond de la cabine et, sur le côté, deux affiches vantaient les fonctionnalités des parties communes de la tour. À peine eut-elle appuyé sur le numéro vingt-deux que la porte s’ouvrit. Un homme s’engouffra dans la cabine, tête baissée, sans donner la moindre considération à la jeune femme. Il appuya sur le numéro vingt et attendit, immobile, le regard figé. Valérie le reconnut immédiatement : c’était Patrick. Déjà plus tôt, ce matin-là, la jeune femme, munie du code obtenu en fin de semaine passée, l’avait rencontré et convaincu de la laisser utiliser son ordinateur. Mais à présent, Valérie aurait voulu ne pas avoir à discuter avec lui. Elle estimait l’avoir assez fréquenté et, sans se l’avouer totalement, ne le considérait plus vraiment utile, maintenant qu’elle avait obtenu ce qu’elle désirait. Elle réfléchit un instant : il devait descendre avant elle et, s’il ne se retournait pas pendant le trajet, elle pourrait échapper à cette conversation qu’elle ne souhaitait guère avoir. En revanche, s’il se retournait, il comprendrait qu’elle avait essayé de l’éviter ; non pas que cela la gênât mais elle ne souhaitait pas se l’aliéner. — Bonjour, finit-elle par dire. Il se retourna. — Ah, Laura, c’est encore vous. Vous allez bien ? — Euh…oui, merci, répondit Valérie. — Ce matin, lorsque je suis revenu de la cafétéria, vous étiez déjà partie. — Oui c’est vrai. Je suis désolée d’être partie ainsi. J’étais en retard dans mon travail. — Ça ne fait rien. Il abaissa le regard vers ses pieds, sembla hésiter. C’est que je vous avais apporté un café. — Oh, c’est gentil ! — Vous avez donc bien pu accéder à la base ? Le code-a-t-il fonctionné ? — Oui, merci dit-elle. Et encore une fois, merci de m’avoir attendue samedi, au café du Luxembourg. Il hésita à nouveau. — Mais, dites-moi, qu’est-ce qu’on vous a exactement demandé de faire sur cette base de données ? — C’est que, balbutia-t-elle, c’est que le travail qu’on m’a demandé était un travail de démarchage. — De démarchage ? Mais…mais cette base ne contient que des clients actuels. Ces gens sont déjà clients de l’UAC, il n’y a donc pas de démarchage à faire. — Enfin…je voulais dire qu’il s’agissait d’enquête de satisfaction. — Ah, des enquêtes de satisfaction. Je vois… Un petit bruit se fit entendre, l’ascenseur arrêta sa course et les portes s’ouvrirent sur le vingtième étage. — Alors à bientôt, dit Patrick avant de sortir. — À bientôt. Les portes se refermèrent et l’ascenseur emporta Valérie. La jeune femme arriva, deux étages plus hauts, en sueur.  CHAPITRE 32 — Lui dire qu’il l’attendait avec un café…même si ce n’est pas vrai. Les femmes aiment ce genre de détail. Le petit roux appuya sur la touche « verrouillage des majuscules », tapa une courte phrase au clavier et vit avec satisfaction son personnage la répéter. Maxime, avachi sur une des deux chaises du bureau, le clavier sur ses genoux et la souris sous la main, regardait attentivement Patrick évoluer sur l’écran de l’ordinateur. Maxime évaluait la qualité de la mise en scène, la pertinence des dialogues et la performance générale pour, rapidement, intervenir au cas où la scène ne lui conviendrait pas. Cela faisait à présent six jours que Maxime jouait au « jeu » et qu’il avait considérablement réduit son implication dans toute autre activité. Il n’assistait qu’aux cours les plus importants, ratait certaines séances de travail en groupe et rendait ses travaux en retard. Même s’il n’était pas connu pour sa ponctualité ni son assiduité, jamais n’avait-il paru aussi négligeant aux yeux de ses camarades et de ses professeurs. Seules ses heures de sommeil étaient restées intactes. — Voilà qui est bien. Maxime allait à nouveau intervenir dans le jeu quand quelqu’un frappa à la porte de sa chambre. Le jeune homme fronça les sourcils et attendit quelques instants sans faire de bruit, espérant, ainsi, faire partir le visiteur. N’entendant plus rien, il se crut libre et reprit son activité. Mais l’on frappa à nouveau. Mécontent, Maxime se leva et, sans perdre l’écran de vue, ouvrit la porte. — Eh bien, tu en mets du temps pour répondre ! C’était Daniel. Il arrivait à l’improviste pour prendre des nouvelles du jeu et de son ami. — Tu sais bien que je suis occupé ! répondit Maxime qui était revenu à son bureau. — Alors, quoi de neuf ? — Patrick a vu deux fois « V.T. » aujourd’hui. — Cool. Et il répond correctement aux commandes ? — Parfaitement. — Donc ton idée de donner envie à Patrick de changer de vie par l’intermédiaire de cette femme marche plutôt bien. — Oui plutôt ! Maxime détourna un instant son regard de l’écran. — Au fait, ajouta Maxime, j’avais raison : « V.T. » s’appelle bien « Laura » ; ça fait deux fois que j’entends Patrick l’appeler ainsi. — Elle s’appelle « Laura » ? *** Deux jours auparavant, Maxime, Daniel et Jean-Marie s’étaient rassemblés dans la petite chambre pour assister à ce que Maxime considérait être un événement : le rendez-vous de son personnage avec la jeune femme blonde dans un café du jardin du Luxembourg. Pour l’occasion, Maxime avait acheté des chips et des boissons gazeuses, et seuls ces agréments avaient permis de faire patienter les invités jusqu’à l’arrivée de l’intéressée. Elle s’était présentée au café après presque une heure de retard et les deux personnages du jeu se trouvaient désormais l’un en face de l’autre. — Je vais lui faire resservir du thé et lui faire dire une belle phrase à la demoiselle, déclara Maxime. Daniel, qui désapprouvait l’interventionnisme de son camarade, fronça les sourcils. — Laisse-le se débrouiller tout seul ! Il a l’air d’être assez à l’aise avec… Comment s’appelle-t-elle déjà ? — Ludivine ou Laura ; un truc comme ça. Je ne me rappelle plus exactement. — Laura ? Maxime, j’ai une idée : zoome sur son bras gauche s’il te plaît. — Pourquoi ? — Fais-le, tu verras bien ! Maxime délimita un périmètre à l’aide de la souris puis double-cliqua. — Regarde, elle a une gourmette. Zoome encore. Voilà, c’est écrit dessus : elle s’appelle « V.T. » ; du moins ce sont ses initiales. — V.T. ? Ah bon. J’aurai parié qu’elle avait un prénom commençant par « L ». — Tiens lis-ça ! Daniel tendit à Maxime une feuille de papier que celui-ci déplia. — « Sa réelle identité est gravée dans l’or ». C’est quoi ? — Un e-mail que j’ai reçu jeudi soir. C’est ce qui m’a donné l’idée de zoomer sur le bras ; sur la gourmette. — Ah… — C’est le quatrième email que je reçois de la même personne, reprit Daniel. Les deux premiers, je les ai jetés sans les regarder et le troisième disait quelque chose comme « qui perd recommence ». Et je ne sais absolument pas d’où viennent ces emails. Maxime, les coudes sur le bureau, se prit le visage entre les mains, aplatissant alors ses deux grosses joues, et fixa son regard sur le clavier de l’ordinateur. Immobile, le front plissé, le jeune homme sembla partir dans un profond moment de réflexion qui, en fait, ne dura que quelques secondes. — Daniel, demanda alors Maxime, tu te souviens que tu m’avais dit que tu connaissais Patrick ; enfin, que tu l’avais déjà vu ? — Oui. — Tu connaissais même son prénom. — Oui. — Et maintenant tu arrives à repérer des détails presque invisibles. Et tu reçois, en plus, des e-mails mystérieux. — Oui, et alors ? Où veux-tu en venir ? demanda Daniel agacé. — Tu ne trouves pas ça bizarre toi ? C’est comme si tu avais déjà joué à ce jeu. Daniel parut surpris par la suggestion de son camarade ; il n’avait absolument rien à cacher et, s’il disposait d’informations supplémentaires, il les aurait communiquées à Maxime. — Non, tu sais bien que c’est la première fois que j’y joue ! Comme toi. Et puis je ne vois vraiment pas comment j’aurais pu connaître ce Patrick. Je l’ai peut-être croisé un jour dans la rue et son image est restée gravée. Quant à son prénom, je ne sais pas. — C’est bon, je te taquine ! Quoi qu’il en soit, je suis bien content de cette rencontre et je trouve Patrick déjà plus épanoui qu’il y a quelques jours. J’imagine que cette « V.T. » lui plaît bien. *** Daniel sortit de sa torpeur. — « VT » s’appelle donc Laura ? Tu es sûr ? — Oui… Toi aussi tu trouves ça bizarre ? — Un peu.  CHAPITRE 33 Soudain, elle se souvint. D’un bond, Valérie se leva du siège en PVC et, perçant la foule, bousculant les plus récalcitrants, elle se dirigea vers la sortie du souterrain métropolitain. Le rendez-vous de ce soir ! Comment avait-elle pu oublier ? Et pourquoi ne l’avait-elle pas noté dans son calepin ? Enfin arrivée à l’escalier de sortie, Valérie posa le pied sur la première marche mais s’arrêta net. Elle resta ainsi immobile, pendant un court instant, dans cette position d’équilibre. Puis se retourna et rebroussa chemin. Jusque-là, Valérie, après une longue journée de travail à l’UAC, attendait le métro de la ligne six pour rentrer se reposer chez elle. Le souvenir brutal du rendez-vous l’avait, dans un premier temps, désemparée. Sa première réaction fut alors d’abandonner le siège qu’elle avait obtenu avec tant de mal et se diriger vers la sortie avec l’intention de marcher jusqu’à la rue Froidevaux, son lieu de rendez-vous. Ce ne fut qu’au moment de monter l’escalier qu’elle se rendit compte que la meilleure option était, en fait, de prendre la ligne six du métro et de descendre au prochain arrêt. Elle rebroussa donc chemin et, ne trouvant plus de place libre, elle resta debout sur le quai. — 20, oui c’est ça, 20, rue Froidevaux… Tout de même, quelle barbe ce rendez-vous ! Valérie aurait voulu rentrer chez elle ce soir-là. Elle se sentait fatiguée, d’une mauvaise fatigue. À l’UAC, une nouvelle liste de clients à contacter lui avait été fournie en fin de matinée et sa supérieure, qui commençait à s’apercevoir que la jeune femme n’était pas son employée la plus enthousiaste, avait alors exigé que la liste entière fût traitée avant six heures. Valérie s’était donc vu forcée de s’appliquer à la tâche et n’avait même pas pris le temps de déjeuner. À six heures, la liste était terminée. Mais à quel prix ! Un bruit sourd se fit entendre. Faible, au départ, le rugissement grandit, fit vibrer le quai et se transforma enfin en un court crissement. Le train immobilisé, les portes s’ouvrirent et on laissa passer ceux qui souhaitaient sortir. Ensuite, ce fut une bousculade, d’interminables grognements, des jurons contre ceux qui n’allaient pas tout au fond de la voiture. Et puis le train repartit. Il faisait chaud dans le wagon, de fortes odeurs se répandaient, faites du parfum synthétique des femmes et de la sueur de tous. Valérie, la tête acculée à la barre métallique, tâchait, sans succès, de garder patience. La chaleur la poussait à la violence ; elle rêvait d’administrer une gifle au gros personnage qui semblait prendre plaisir à la presser contre la barre. — En plus, ce genre de réunion, c’est du travail supplémentaire ! Le train arriva enfin à la station. Valérie se dégagea de son bourreau et quitta le wagon. Dehors, la jeune femme retrouva la petite brise qu’elle avait quittée depuis peu. Le contraste entre l’enfer du métro et la douceur du dehors lui fit promettre de ne plus jamais reprendre le transport souterrain. Lasse, Valérie fit confiance à son instinct et se laissa guider par lui. Elle traversa au niveau de l’avenue du Maine et s’engagea mollement rue Edgard Quinet. — De toute façon, je donnerai bientôt ma démission ! Retourner en province, oui. Valérie arriva bientôt en face de la rue Emile Richard et traversa un peu en dehors du passage piéton. Une voiture, qui allait à toute vitesse, s’arrêta à temps. En face, se trouvait une des entrées du cimetière du Montparnasse. Le lieu lui paru étrangement accueillant, les arbres étaient en fleurs, les dalles brillaient au soleil et une agréable odeur végétale se répandait bien au-delà de l’enceinte. Valérie eut, pendant une fraction de seconde, la curieuse idée de regretter de ne pas être riche ou célèbre, non pas pour l’argent, non pas pour la gloire, mais pour être enterrée dans ce cimetière tranquille, quand son tour viendrait. Rue Froidevaux. Elle y était. Valérie chercha le numéro vingt et sonna. On entendit bientôt une voix masculine. — Vous vous êtes fait attendre, agent Tomczak.  CHAPITRE 34 Rochas traversa le couloir d’un pas pressé et porta l’interphone à son oreille. — Vous vous êtes fait attendre, agent Tomczak. Troisième étage, à gauche. Valérie soupira et, au signal d’ouverture, poussa la lourde porte d’entrée de l’immeuble. Dans le hall, se trouvait immédiatement à droite l’ascenseur dont la cage, au rez-de-chaussée, était prête à partir. La jeune femme hésita puis, dans un élan incompréhensible, teinté de courage et d’entêtement, opta pour l’escalier. Elle le regretta presque aussitôt. Consciencieuse, grimpant au départ marche par marche, Valérie se rendit bientôt compte de son erreur ; elle avait chaud et n’avançait pas. Elle décida d’écourter son calvaire par des enjambées plus lentes mais nettement plus amples. Premier étage. Valérie appelait ça « faire l’araignée », car, en montant trois ou quatre marches à la fois, les jambes ressemblaient aux pattes de l’insecte. C’était une expression qu’elle avait inventée dans sa jeunesse et qui était restée dans son vocabulaire. Deuxième étage. Rochas se saisit de son peigne qu’il gardait sur la table de chevet et se posta devant le long miroir de l’entrée. Il arrangea ses cheveux en bataille, fit une raie sur le côté et, désolé de trouver un cheveu blanc, le cacha tant bien que mal. Il ne savait pourquoi il faisait cela ; peut-être parce que, collègue ou pas, l’agent Tomczak était, après tout, une belle femme. Rochas jeta un coup d’œil dans le salon et vit, à son grand dam, que les magazines n’avaient pas été rangés. Ils formaient, sous la table de verre, une masse informe de papier froissé et de couvertures déchirées, prête à envahir la moquette. Rochas allait les ranger quand la sonnerie se fit entendre. Vite, il se rua sous la table et, rassemblant les magazines, à l’aide de ses deux bras, les plaqua contre son torse et les transporta, l’échine courbée, jusqu’à sa chambre. La sonnerie retentit encore. Il se donna un air sérieux et alla ouvrir. — Entrez ! Un temps indécise, Valérie franchit le seuil. — Allons dans le salon. Oui, asseyez-vous ici, c’est parfait. Rochas se racla la gorge et adopta une voix plus grave que d’habitude. Elle sonnait faux et trahissait un peu son embarras. — Bon, savez-vous pourquoi vous êtes ici ? La jeune femme allait répondre mais Rochas ne lui en donna pas l’occasion. — Vous êtes ici, parce que je souhaite, tout d’abord, vous féliciter. Valérie eut un mouvement de surprise. — Oui, j’ai conscience que le travail que vous faites actuellement à l’UAC n’est pas facile et que, pour l’instant, vous êtes toute seule. Rochas observa l’effet sur le visage de sa collègue et parut satisfait. Il continua. — Et vous avez réussi, malgré ces conditions difficiles, à obtenir des documents importants pour notre enquête. Donc, bravo ! — Merci, dit Valérie timidement. — Cependant il faudra en faire plus car l’enquête arrive à un tournant. — Comment cela ? dit Valérie qui savait pertinemment que Rochas ne l’avait pas conviée dans le seul but de la féliciter. — Laissez-moi vous expliquer. Euh… Avez-vous les documents ? — Oui. Tenez. Valérie tira de son sac à main trois feuilles dont Rochas se saisit et qu’il examina en silence. La jeune femme jeta un vif coup d’œil autour d’elle : la table basse, la porte de la salle de bain entrouverte, les étagères du fond. Elle s’attarda plus longtemps sur le piano. Valérie n’aurait pas cru que Rochas fût musicien. Cela le rendait un peu moins sévère à ses yeux. L’appartement était plutôt bien tenu ; un appartement de célibataire à peu près ordonné. — Bon, reprit Rochas, voici le fax que vous m’avez envoyé la semaine dernière. Regardez les noms que j’ai surlignés en fluo, ici et là. Il s’agit des entreprises que l’on soupçonne d’appartenir au réseau : ces entreprises bénéficient de l’argent provenant des comptes suisses ; c’est sur ces mêmes comptes suisses que les dealers déposent le fruit de leur vente de drogue. Le fax montre que ces entreprises d’Europe de l’Est sont clientes de l’UAC qui est, en toute légalité, leur compagnie d’assurances professionnelle. Voici maintenant les documents que vous avez imprimés. Ces documents sont censés faire apparaître les sommes d’argent perçues par les assurés de l’UAC en cas d’accidents couverts par leur police d’assurance. Si on regarde ces relevés de plus près, on note que, contrairement à la plupart des autres détenteurs de police, ces entreprises de l’Est n’ont rien reçu de la part de l’UAC pendant ces cinq dernières années, pas un centime. Vous me suivez jusque-là ? — Oui. Mais je ne comprends pas où est le problème. Ça veut juste dire que ces entreprises n’ont pas eu d’incidents pendant cinq ans. Et si elles n’ont pas eu d’incidents, il n’y a pas de raison pour que l’UAC leur rembourse quoi que ce soit. Voilà tout ! — C’est ce que j’aurais pensé aussi à votre place. Mais regardez un peu ce que j'ai trouvé sur l'Internet. Il lui tendit une feuille ; un sourire de contentement aux lèvres. — Vous lisez le polonais ? — Non. — Ah, bon. Je croyais… à cause de votre nom. Bref, voici le même article en anglais. Lisez-le. Valérie se mit à déchiffrer l’article. Rochas observa sa collègue et attendit une réaction de sa part. Celafaisait quelques années qu’il connaissait Valérie Tomczak, depuis qu’elle était arrivée à la Troisième Division. Il l’avait remarquée pour sa capacité à prendre des initiatives, malgré sa jeunesse, et aussi pour une certaine intuition dont elle avait fait montre à plusieurs reprises. Valérie ne paraissait pas être le policier le plus motivé de la Troisième Division, mais elle se comportait, en toutes circonstances, d’une manière professionnelle. Voilà pourquoi Rochas avait choisi de faire appel à elle pour cette enquête — Il s'agit d'un incendie, n'est-ce pas ? finit-elle par dire. — Oui, répondit Rochas un peu déçu, mais pas n'importe où : dans un entrepôt appartenant à Tibilnitch, l'une des cinq sociétés. La police d'assurance de l'UAC couvre le dégât par le feu. — Or l'UAC n'a fait aucun transfert d'argent pour cet accident, déclara Valérie satisfaite d’avoir enfin compris ce qui préoccupait Rochas depuis leur appel téléphonique du matin. — Exactement Tomczak ! Ce qui veut dire que, soit ces entreprises ont oublié de faire appel à leur assurance, ce dont je doute fort, soit ce sont de faux clients de l'UAC. Car tout client normal aurait demandé à l’UAC de rembourser les pertes occasionnées par l’incendie. — Mais alors à quoi servent les cotisations que ces sociétés versent à l’UAC tous les ans ? demanda Valérie. — Je ne sais pas. Mais ce qui est sûr c’est qu’elles ne servent pas à payer une police d'assurance ! CHAPITRE 35 — Tu pars ? Sur le lit, reposait une grosse valise ouverte, déjà à moitié chargée, que sa femme en tailleur mauve remplissait à l’aide de multiples allers-retours vers la commode et la salle de bain. Patrick, qui venait de rentrer de l’UAC, l’observait. Un jour, elle avait été presque belle ; mais à présent son visage montrait quelques rides et elle avait grossi. Ses cheveux étaient désormais secs comme de la paille et ses jambes déformées par les varices. — Oui, je viens de te le dire, je te le répète : je pars en vacances, je l’ai bien mérité. — En vacances ? Et combien… ? — Je ne sais pas, dit la petite brune avant qu’il ne puisse finir sa phrase. Deux semaines, au moins. — Mais, écoute-moi, on peut en… Il s’arrêta net. Quelque chose l’empêcha de continuer sa phrase. Apparemment calme, Patrick était assiégé de pensées contradictoires. Il était réellement peiné du départ de son épouse et avait donc voulu lui demander des explications. Mais, avec ce chagrin, coexistait une irrésistible envie de manifester sa joie. D’où venait-elle ? Était-elle réelle ou feinte, cette joie qui, à chaque instant gagnait du terrain ? Il avait besoin de parler, il devait parler. Patrick tenta de résister, se concentra, fixa un point droit devant lui. Mais, battu, il céda. — Deux semaines ? C’est très bien, Martine, dit-il insistant autant sur l’adverbe que sur le prénom. Tu devrais partir plus longtemps, ça te fera le plus grand bien. — Quoi ? Elle parut surprise et le dévisagea. C’était le premier regard qu’elle daignait lui adresser depuis plus de vingt minutes. Elle tenta de trouver une explication à la curieuse réplique de son mari mais tout ce qu’elle saisit dans son expression c’était de la sympathie et de la franchise. Pas une nuance d’ironie, pas le moindre sarcasme. — Oui, Paris est une ville fatigante, ajouta-t-il. Elle n’avait étrangement plus envie de partir. Elle partirait quand même, sa décision était prise. Mais elle trouvait son mari transformé, et ce changement, tout récent, le rendait plus attirant et éveillait en elle de la curiosité. Patrick n’avait jamais été heureux avec son épouse, une femme aigrie qui, progressivement, était devenue méchante. Jusque-là, il lui était resté fidèle, mais, à ce moment précis, il sut avec certitude qu’il ne l’aimait plus et qu’il ne ressentait plus rien pour elle. C’était comme une page de son histoire qui venait d’être tournée. — Allez, bonnes vacances ! finit-il par dire. Sans attendre une éventuelle réponse, il la laissa seule dans la chambre et se rendit au salon. Il prit dans le placard une bouteille de whisky et versa dans un large verre une dose du liquide brun. Il replaça la bouteille, s’assit confortablement sur le sofa, et, remuant lentement la boisson, la tête en arrière et le dos légèrement tassé, il ferma les yeux. Il se sentait paisible, dépourvu de tensions et d’objets de querelles, et, pour la première fois, en harmonie avec lui-même. Il était paisible…Ou presque. En fait, quelque chose d’a priori négligeable, presque imperceptible, le préoccupait. Il devinait un danger. Cela restait confus, encore en gestation dans son esprit. Mais le danger semblait bien là, bien présent. Il se leva et se resservit un verre qu’il avala d’un trait. La boisson lui brûla la gorge puis l’estomac. Il regagna le sofa et reprit ses réflexions. À quoi sa crainte pouvait-elle être liée ? Son épouse, sa fille, sa famille ? Non. Sa situation financière alors ? Non plus. Son travail ? Toujours pas. Quoique… Peut-être… Oui, c’était bien ça ; ça avait un rapport avec son travail ! Pourtant, tout se passait bien, il n’avait plus de problème avec son patron, traitait ses dossiers à temps et n’était plus contrarié par ses collègues. Il avait même récemment fait la rencontre d’une personne. Il s’agissait d’une jeune femme. Elle venait d’être embauchée à l’UAC. Elle était assez sympathique, plutôt jolie et... c’était elle ! Oui, il le sentait, de plus en plus clairement à présent, il devinait que cette jeune personne, jolie et sympathique, avait un rapport avec son inquiétude. C’était étrange car, a priori, rien dans sa conduite ne justifiait une quelconque méfiance. Non, rien. À part peut-être quelques phrases. Le matin même, par exemple. Oui, le matin même dans l’ascenseur. Elle lui avait semblé bizarre. Lorsque Patrick lui avait posé des questions, elle avait paru gênée. Et sa réponse… oui, quelque chose n’allait pas dans ce qu’elle lui avait répondu. Quelque chose n’allait pas dans les propos de cette jeune femme.  CHAPITRE 36 La tête collée à la fenêtre, Valérie regardait défiler le paysage matinal et urbain. Le couloir était libre et le compteur du taxi tournait vite. — Prenez par le boulevard Raspail s’il vous plaît. Le réveil, qui aurait dû sonner une heure plus tôt que d’habitude, n’avait pas fonctionné ce matin-là ou peut-être ne l’avait-elle simplement pas entendu. Une courte douche, un brossage de cheveux sommaire et des vêtements enfilés prestement avaient été ses seuls préparatifs. Elle avait pris pour petit déjeuner un reste de tartine et du café réchauffé, puis était descendue. La jeune femme était pressée. Ainsi avait-elle décidé de héler un taxi. Et tout ça pour aller s’enfermer dans une tour. — Oui, par là. Valérie était une femme d’action. Aussi, travailler dans un bureau n’avait jamais fait partie de ses plans. Nantaise, fille d’une institutrice et d’un directeur d’agence bancaire, elle avait toujours fait preuve d’un goût pour l’aventure. Ce fut donc pour fuir la perspective d’une vie monotone et réglée qu’elle prépara le concours d’entrée à l’école de police. Elle fut admise à Paris, ce qui lui permit très tôt de quitter le domicile familial. Valérie obtint son diplôme, fit ses premiers pas dans un commissariat d’arrondissement et, après un passage obligatoire aux tâches subalternes, elle se distingua par son habileté contre la délinquance organisée : elle s’occupa de vols à la tire, de pillage de parcmètres, puis, plus tard, de réseaux de receleurs. Elle aimait ces missions de terrain, elle appréciait la liberté qu’elles lui procuraient. Cependant, Valérie avait, depuis peu, pensé à démissionner ; une série de missions peu attrayantes, une mauvaise entente avec ses collègues ainsi qu’une certaine nostalgie l’avaient poussée à considérer un retour à Nantes auprès de ses parents. Ce fut dans ce contexte qu’elle rencontra, par hasard, lors d’une mission, l’inspecteur Rochas. — Ça fera dix-sept euros, tout rond. Le taxi venait de se garer devant une des entrées de la tour et le chauffeur s’était déjà mis à la recherche de son prochain passager. La jeune femme laissa en pourboire une des trois pièces qu’on lui rendit, sortit de la voiture et marcha en direction du haut bâtiment. Sa mission à l’UAC avait débuté lors d’un coup de fil nocturne du lieutenant Rochas. Il lui avait, en des termes flous, demandé son aide et lui avait fait savoir qu’il s’arrangerait avec ses supérieurs pour lui obtenir une période de deux semaines vacantes. Dès lors, tout fut organisé pour que Valérie soit embauchée à l’UAC : son CV trafiqué, ses vêtements d’entretien habilement choisis et son discours appris par cœur. Enfin, quelques contacts obscurs avaient permis de conclure l’affaire. Valérie se trouva donc employée au département marketing de l’Union Assurance Corporate. Bien que ce ne fut pas le département qui permît l’accès le plus facile aux informations nécessaires à l’enquête, le département marketing était celui qui, de fait, nécessitait le moins de compétence. Ainsi la jeune femme pouvait-elle espérer faire durer l’illusion et parvenir à se faire passer pour ce qu’elle n’était pas. Son rôle au sein de l’UAC était, en effet, peu qualifié : elle était chargée d’appeler les détenteurs de police d’assurance qui venaient de résilier leur contrat et, à l’aide d’un argumentaire préétabli, de les faire revenir sur leur décision. Valérie était alors jugée sur sa vitesse d’exécution et sur le nombre de clients conquis. La policière travaillait à l’UAC depuis dix jours à présent et ce travail quotidien commençait à lui peser. Valérie se trouvait déjà à l’étage vingt-trois. Mais que faisait-elle à l’étage vingt-trois ? Son bureau n’était-il pas un étage en dessous ? La policière fit inconsciemment quelques pas à travers les bureaux vides puis se souvint. Ah oui, la salle des archives ! Elle s’engagea dans une petite allée déserte. Rochas souhaitait que Valérie effectuât une recherche sur des entreprises qui blanchissaient les recettes d’un réseau de trafic de drogue. D’après ce que Valérie avait compris, ces entreprises étaient toutes clientes de l’UAC à laquelle elles payaient de fortes cotisations mensuelles. L’UAC détenait, donc, peut-être, des informations permettant de retracer le parcours de l’argent sale. Sous couvert de travailler pour le département marketing, le but de Valérie était alors d’accéder à ces éventuelles informations et de les communiquer à Rochas. Mais elle avait eu du mal à poursuivre ses recherches. La base de données qu’elle devait consulter pour l’enquête n’était pas accessible depuis son poste. Aussi, la jeune femme avait-elle dû prendre des risques en entrant dans le bureau d’un collègue et en utilisant son ordinateur. Ne s’était-elle, d’ailleurs, pas faite surprendre et n’avait-elle pas dû accepter un rendez-vous afin d’obtenir le code d’accès à la base de donnée ? Mais à présent, les doutes de Rochas étaient confirmés ; l’argent reçu par l’UAC ne servait pas à payer la police d’assurance. Les recherches devaient donc s’intensifier. Or Valérie n’arrivait pas à concilier son travail quotidien d’employée et sa mission d’enquêteuse. Les recherches demandaient du temps et de la patience alors que la liste d’anciens assurés qu’il fallait appeler ne faisait que s’allonger. Peut-être que Rochas avait raison et qu’il faudrait, à terme, demander de l’aide à une personne de confiance, quelqu’un qui travaillait depuis longtemps à l’UAC. Peut-être. Valérie franchit le seuil de la salle des archives et fut saisie par une forte odeur de renfermé. Elle regarda autour d’elle. La salle était longue, étroite et haute de plafond. Sur de nombreuses étagères s’empilaient des boîtes d’archives, plus ou moins épaisses, plus ou moins poussiéreuses, toutes étiquetées. Çà et là, au sol, des cartons entrouverts avaient été laissés à l’abandon. Adossés au mur du fond, on devinait un balai et un escabeau, seuls gestionnaires du lieu. C’était tout le passé d’une multinationale qui s’étalait là devant les yeux de la jeune femme, un passé que l’informatique n’avait pas encore digéré, un passé qui tardait à être réduit en séries de uns et de zéros. Valérie referma la porte et se mit à parcourir l’allée principale à petits pas lents et réguliers. La hauteur des étagères et l’étroitesse du passage obligeaient sa tête à effectuer un mouvement de va-et-vient afin de pouvoir apprécier l’étendue des archives. L’agente Tomczak se trouvait manifestement dans la section réservée aux dossiers des entreprises assurées par l’UAC et elle savait que si des informations existaient sur les cinq entreprises du réseau de blanchiment, elles seraient là, dans cette section. Cependant, la tâche était tellement vaste, les boîtes tellement nombreuses, qu’une recherche méticuleuse aurait pris des semaines voire des mois. Aussi, Valérie attendait-elle un miracle, celui de croiser du regard une étiquette portant l’un des cinq noms. Le miracle ne vint pas. Lorsqu’elle fut arrivée au bout de l’allée, la jeune femme prit à gauche et s’engagea dans un passage encore plus étroit et qui contenait des dossiers dont l’étiquette comportait des noms de famille. Elle était sur le point de revenir à la section précédente quand elle fut attirée par un nom ; un nom qui lui était connu : « Viaud ». Lorsqu’elle vivait encore à Nantes, Valérie s’était liée d’amitié avec un garçon de son âge, Guillaume Viaud et, bien qu’il fût fort improbable que le dossier correspondît à cette même personne, Valérie entreprit de le parcourir. Elle alla donc chercher l’escabeau au fond de la pièce et s’aida de la première marche pour atteindre la boîte de carton marron. Assise sur ce même support, Valérie ouvrit, feuilleta rapidement les différents formulaires archivés et s’arrêta sur une feuille volante, écrite à la main. Il s’agissait d’une lettre de réclamation, qui datait de mars 2007, adressée au service Clientèle, et dans laquelle l’expéditeur se plaignait d’une hausse des franchises, en plein milieu d’année. Valérie n’était pas étonnée que l’on se plaignît de l’UAC pour des raisons financières ; en fait, beaucoup de particuliers changeaient d’assurance à cause des tarifs. En revanche, ce qui l’étonnait beaucoup plus était que, contrairement à ce que disait la lettre, l’UAC n’avait pas augmenté ses tarifs depuis longtemps. Valérie était bien placée pour le savoir: c’était écrit dans son argumentaire de vente. Donc, officiellement, aucun tarif n’avait été augmenté par l’UAC en 2007. Intriguée, elle remit le dossier dans la boîte, le replaça sur l’étagère, sans manquer de subtiliser la feuille manuscrite qu’elle plia et mit dans la poche de son pantalon. Soudain, des pas se firent entendre dans le couloir. Une porte claqua. Et puis plus rien. Valérie, qui s’était réfugiée contre une étagère dans le fond de la pièce, resta un moment immobile. Lorsqu’elle fut sûre que personne ne cherchait à entrer, elle remit l’escabeau à sa place, entrouvrit la porte et sortit.  CHAPITRE 37 — Mais, franchement, que fait-elle là ? Maxime, debout dans sa chambre en compagnie de Daniel, marchait à présent depuis le lit jusqu’à l’écran de télévision, en de violents allers-retours étonnamment rapides pour ses courtes jambes. — N’avait-elle pas dit, reprit Maxime, qu’elle était employée dans le département marketing ? Assis sur le lit, le dos contre le mur, Daniel qui n’avait pas cours et s’était levé tôt, avait décidé de rendre visite à Maxime et de constater l’avancée du jeu. Patrick, le personnage, se trouvait au bout d’un long couloir, les yeux rivés sur la porte d’en face. — Oui, répondit Daniel, elle travaille au département marketing. Mais en principe, n’importe quel employé peut avoir besoin de consulter des archives, non ? — Peut-être mais, cette fille, elle est louche ! — Pourquoi ? — Elle est entrée dans la salle des archives en regardant à droite et à gauche ; comme si elle ne voulait pas être aperçue. Patrick était alors caché. Il l’a vue. — Et alors ? — Et bien, répondit le petit roux, si elle avait vraiment le droit d’être dans cette pièce, elle prendrait moins de précautions. — Maxime, c’est juste parce qu’elle paraît prudente qu’elle te semble bizarre ? — Oui. Et aussi parce qu’elle a demandé à Patrick les codes d’accès d’une base de données. Réfléchis, pourquoi faire appel à Patrick quand elle peut s’adresser à son chef ? Maxime interrompit sa marche et resta un instant immobile, les mains dans les poches de son jean, le dos courbé, devant l’écran qu’il voyait sans regarder. De sa marche effrénée, seul son pied, tapant la cadence sur le linoléum usé, gardait le souvenir. Brusquement, il se redressa, tendit les bras vers Daniel et ajouta à sa démonstration : — D’ailleurs, je te signale que toi aussi tu trouvais louche que son prénom ne colle pas avec son bracelet ! Vrai ou faux ? — C’est vrai, au départ ça me choquait. Mais sans plus. — Non, non, je te dis que c’est bizarre. En fait, mis bout-à-bout tout commence à avoir du sens. — Qu’est-ce qui commence à avoir du sens ? — Et bien, tu ne devines pas ? Faux nom, recherches illégales… — Non. — Ça me paraît évident pourtant : c’est une espionne ! Daniel sursauta. — Quoi ? — Oui, elle fait sûrement de l’espionnage pour le compte d’un concurrent. Ça se fait entre concurrents. — De l’espionnage ? Qui voudrait faire de l’espionnage dans une compagnie d’assurances ? Daniel se leva à son tour et, trouvant la pièce encombrée par la présence de Maxime, se dirigea lentement vers le couloir de l’entrée. — Il n’y a pas de prototype, reprit-il, pas de technologie brevetée, pas de donnée technique… Il n’y a rien à voler dans une compagnie d’assurances ! — Peut-être mais il y a des informations ! — Quelles informations ? demanda Daniel. — Eh bien, le genre d’informations auxquelles elle a pu accéder dans la base de données, et auxquelles elle accède, en ce moment, dans la salle d’archives ! — Des informations sur les clients de l’UAC ? — Exactement ! Ces données pourraient être utiles à des rivaux afin de voler des clients, par exemple. Daniel se laissa tomber entre les deux murs du couloir, ramena ses longues jambes au plus près de son corps et mit sa tête entre ses genoux. Là, dans la relative obscurité, il pensa à la succession des événements, à tout ce qui était arrivé depuis qu’ils avaient trouvé le jeu. Comment était-il possible que la seule personne avec qui Patrick était entré en contact par leur intermédiaire soit une espionne ? Plus il réfléchissait et moins il aimait ce jeu. Quelque chose de néfaste allait sortir de tout ça. Il en était convaincu. — Bon, finit-il par dire, supposons qu’elle vole ce genre d’informations. Après tout, c’est possible. Supposons que ce soit une espionne. Que comptes-tu faire ? — Euh… — Tu t’imagines appeler la police et leur dire qu’il y a un espion dans une compagnie d’assurances et qu’on le sait grâce à un jeu vidéo ? — Non… — Bon, on est d’accord. — Pourtant il faut faire quelque chose ! rétorqua Maxime. Il faut, non seulement, que Patrick rompe tout lien avec elle, mais aussi qu’elle puisse être empêchée de voler quoi que ce soit. — Mais comment l’empêcher ? Maxime haussa les épaules en guise de réponse. Il reprit sa course, mais, inconsciemment, en changea l’itinéraire, partant du lit, traversant le couloir, enjambant son camarade resté au sol, avant de revenir. Les traits de son visage rond étaient crispés, son front sévère, ses lèvres pressées l’une contre l’autre. Oui, il fallait intervenir, cela était inévitable. Il s’arrêta au niveau du bureau, se saisit d’un verre, le remplit de limonade qu’il avala d’un trait. — Ça y est, annonça-t-il, ça y est, j'ai une idée ! Mais je te préviens, ça ne sera pas fair-play…  CHAPITRE 38 Devant la porte du fond, au bout du couloir, il aperçut une silhouette de dos, longue et fine. Il n’y avait aucun doute, c’était elle. Patrick tenta de se rapprocher, mais la jeune femme, hésitante jusqu’alors, tourna la poignée, entra et referma derrière elle. Patrick, parvenu à l’endroit où, un instant auparavant, se trouvait la silhouette, s’arrêta et, le flanc gauche contre le mur, les bras le long du corps, il resta là, à son insu, comme hypnotisé. Patrick était arrivé tôt à la tour du Montparnasse ; le confort sommaire du sofa ne lui ayant pas permis de dormir assez. Il s’était levé de bonne heure et, comme pour quitter au plus vite le lieu de sa nuit agitée, était parti en oubliant de prendre son café. Depuis la veille au soir, depuis l’annonce du départ de son épouse auquel il ne pensait même plus, Patrick était préoccupé par un danger qu’il percevait de plus en plus clairement et qui était, d’une manière ou d’une autre, lié à cette Laura. Une série de détails la rendait suspecte à ses yeux ; suspecte de quoi ? C’était dans cet état d’esprit que Patrick était arrivé dans le couloir et qu’il avait aperçu, au loin, la forme qui le hantait. Patrick revint à lui. Il quitta le seuil de la salle des archives, prit à droite et, au niveau du bureau du patron, accéléra le pas. Un dernier virage, une porte ouverte aussitôt refermée, et Patrick se trouva seul, en sécurité dans son bureau. Il alluma l’ordinateur. Un crépissement puis une série de sons erratiques se firent entendre et entraînèrent, chez Patrick, le début de la mécanique matinale habituelle. Il rapprocha d’abord les dossiers du centre de la table, les étala et les compta ensuite, s’empara de son bloc-notes sur lequel il nota le nom des clients ainsi que le niveau d’urgence de chacun des cas à traiter et, enfin, à partir de ces éléments, composa en détail son emploi du temps. L’ordinateur était à présent tout à fait opérationnel. Patrick consulta sa messagerie et décida de se mettre immédiatement à la première tâche de la journée. Parmi les dossiers étalés, il sélectionna le seul à avoir une couverture rose et en subtilisa la première page. Celle-ci résumait l’avancement du cas en cours et devait être photocopiée avant chaque reprise en main. Patrick, qui pendant ces préliminaires était resté debout, tourna le dos au bureau et, après s’être assuré d’être en possession de sa carte de photocopieuse, quitta la petite pièce. Dans le couloir, le trafic s’était intensifié. C’était une procession rapide et désorganisée de chemises blanches et de pantalons sombres, dont les propriétaires faisaient parfois montre d’un zèle excessif visant à faire oublier leur retard. Patrick retraversa une partie du couloir et, ne recevant pas plus de salutations de ses collègues qu’il n’en donna lui-même, s’engagea dans un petit renfoncement désert et calme qui, donnant sur la porte de la salle des archives, abritait un distributeur d’en-cas et un photocopieur jaunâtre. Il s’approcha de la machine, glissa la feuille sous le grand couvercle et appuya sur un des boutons latéraux. Un faisceau lumineux parcourut alors le plan, accompagné d’un court vrombissement, et donna naissance à une feuille dont seuls le grain du papier et la température différaient de l’original. Patrick saisit la copie et allait repartir lorsqu’il entendit des pas lourds et pressés se diriger vers lui. Un être chétif, au dos courbé, presque bossu, apparut et, saluant à peine, entra dans la pièce d’en face dont il claqua la porte derrière lui. Surpris par l’apparition soudaine de son supérieur, il resta un instant immobile, le dos appuyé contre le photocopieur. Mais, Patrick quitta bientôt le renfoncement. Ce fut alors qu’il aperçut à nouveau la jeune femme, Laura. Elle sortait de la salle des archives et se dirigeait vers les ascenseurs. Il la regarda s’éloigner. Son allure gracieuse, sa démarche déterminée, tout rappelait en elle, à la fois, la femme moderne, exigeante et désirable. Subitement, alors que la jeune femme venait de disparaître de son champ de vision, Patrick devint tout rouge et, adoptant une marche saccadée, presque mécanique, il alla frapper, d’une main tremblante, à la porte d’en face. Son cœur marquait un rythme effréné, il se sentait sur le point de défaillir. Le petit chauve lui ouvrit. — Que veux-tu ? — Euh, j’ai à vous parler, dit-il haletant. — Pas le temps. — C’est à propos d’une nouvelle employée. Elle… elle espionne dans nos fichiers. — Entre ! Je t’écoute.  CHAPITRE 39 — Allô, Tomczak. — Oui allô, un instant s’il vous plaît, répondit la jeune femme d’une voix douce et mécanique d’hôtesse téléphonique. Valérie sortit de son box et trouva refuge dans une salle de réunion vide et sombre, près des ascenseurs. — Je peux parler à présent, fit-elle en s’asseyant autour de la table ovale jusqu’à laquelle la lumière de cette fin d’après-midi. — Parfait. J’ai bien reçu votre document. Mais…l’enquête piétine. — Je sais, soupira la jeune femme, mais le travail de marketing est lourd et me laisse peu de temps pour mener l’enquête. — Je comprends bien. C’est pour cela, je vous le répète, qu’il vous faut une aide ! — Une aide ? Valérie n’était pas vraiment surprise ; déjà à plusieurs reprises, Rochas avait évoqué cette possibilité de faire appel à une aide en interne. Seulement, elle pensait qu’il avait fini par renoncer à cette idée qui, selon Valérie, loin d’être bénéfique, allait être une source supplémentaire de stress et d’incertitude. — Oui, une aide en interne. Quelqu’un qui aurait accès à tous les documents qui nous intéressent. — Mais faire appel à quelqu’un de l’intérieur, c’est peut-être faire appel à quelqu’un impliqué dans l’affaire. — Seulement s’il appartient à la direction, fit Rochas, lentement, en appuyant sur toutes les syllabes, agacé de devoir répéter ce qui avait déjà était largement exposé auparavant. Seulement s’il appartient à la direction, reprit-il, pas s’il se trouve tout en bas de la hiérarchie. Un silence se fit. Valérie savait qu’elle n’était pas en position de questionner les méthodes de l’inspecteur : elle était sa subordonnée et il avait beaucoup plus d’expérience qu’elle. Valérie n’obtiendrait jamais gain de cause : ce n’était pas la première fois qu’elle travaillait avec lui ; aussi avait-elle appris, à ses dépens, que Rochas ne permettait aucune incartade. — Alors, se risqua-t-elle enfin, il faut trouver une personne de confiance ; quelqu’un qui ne nous trahirait pas. — Oui et c’est votre rôle de dénicher une telle personne ! Avez-vous une piste ? — Oui Monsieur, soupira-t-elle. Rochas pensait qu’elle allait donner plus de précisions. Mais la jeune femme resta silencieuse. — Vous savez donc déjà qui ? finit-il par demander. — Oui, oui. Enfin… je crois.  CHAPITRE 40 Dehors. Enfin. La lumière, quoique faible, l’aveugla, ou plutôt la surprit. Il était tard, mais il faisait jour, un jour d’une lumière blanche, uniforme, sans rayon. Il faisait jour, comme la nuit il fait nuit. Un parfum lourd de camélia et de violette pesait dans l’air déjà troublé par les cris stridents des klaxons venant mourir sur la place en un dernier écho. Valérie remonta la rue de l’Arrivée et déboucha sur le boulevard du Montparnasse. Hésitant devant la bouche de métro, elle finit par traverser le boulevard et gagna la rue de Rennes. La chaleur quasi-estivale, encore perceptible en ce début de soirée, avait attiré les passants. Les hommes cherchaient une occasion de montrer leurs femmes ; les femmes, une occasion de dépenser leur argent. Elles s’arrêtaient brusquement, sans prévenir, devant les vitrines ; ce qui créait une situation où, non seulement les maris, mais aussi quiconque se trouvait derrière elles, subissaient leurs caprices. Le trottoir n’étant pas large, des queues finissaient par se former, rendant la circulation lente et saccadée. Valérie suivait la foule, à petits pas. Non pas qu’elle appréciât ce rythme de promenade mais, laissée sans force par une longue journée de travail abrutissant, elle n’était plus capable de transformer en action ce que son cerveau lui ordonnait. Elle voulait doubler les passants mais son corps n’y consentait pas. Il en résultait, chez elle, une profonde irritation. En outre, sa fatigue commençait à altérer sa perception du monde extérieur en lequel elle semblait détecter une malice, un complot dont elle était la victime. La circulation lente, les cris, les bousculades, tout lui paraissait sciemment dirigé contre elle. Cette paranoïa se traduisait aussi par une vague impression d’être suivie, d’avoir été suivie depuis la tour de Montparnasse. Elle sentait une présence. Elle sentait que derrière elle, se trouvait quelqu’un qui n’était pas là par hasard. Les aléas de la foule la firent s’arrêter devant la vitrine d’un magasin d’électroménager dont un large pan exposait des écrans de télévisions, tous réglés sur le même canal. Valérie tenta de résister, mais, trop faible, abattue, elle tourna mécaniquement la tête vers les écrans. Les images, d’abord nettes et ordonnées, finirent par se confondre dans son cerveau et par fusionner, devenant alors de larges cercles lumineux et fuyants. Entre ces cercles, des bulles noires faisaient leur entrée et grandissaient avant d’éclater en une pluie de deuil. Çà et là, de minuscules grains colorés venaient s’agglutiner au premier plan et tentaient d’instaurer le bleu et le vert là où l’ocre régnait. Valérie restait là, hébétée, hypnotisée par ce ballet de lumière. La foule, elle, étrangère à ce spectacle, continuait son mouvement compact. Valérie reprit peu à peu ses esprits. À sa droite, quelqu’un lui parlait. Elle ne comprit pas tout de suite de quoi il s’agissait, elle allait partir lorsqu’elle nota une vive douleur au pied droit. Elle comprit : on venait de lui marcher sur le pied et on lui présentait donc des excuses. C’était une grande et jeune femme, brune, en robe blanche, chemisette bleue et qui aurait sûrement fait peu de cas de Valérie si elle n’avait pas trouvé son égale en la belle employée de l’UAC. Aussi, insistait-elle pour que Valérie lui pardonnât. Elle n’obtint qu’un vague signe de la main et dut se résoudre à continuer son chemin, au grand dam de l’homme, apparemment épuisé, qui l’accompagnait. Valérie quitta enfin la vitrine du magasin d’électroménager. Elle n’avait pas fait vingt pas qu’elle s’arrêta. Quelque chose la préoccupait. Elle tourna lentement la tête à droite et à gauche, observa autour d’elle, les arbres, les vitrines, les gens puis, subitement, découvrit la cause de son inquiétude. Pendant le monologue de la grande femme brune, elle avait aperçu, par-dessus son épaule gauche, dans la foule, une tête qui lui semblait familière et dont l’image venait à peine de lui parvenir au cerveau. Elle était bien incapable de mettre un nom à cette tête ; cette personne faisait sûrement partie des gens que l’on croise en silence et que l’on voit sans regarder. Mais, si Valérie devait se fier à ses sens, cette tête sans nom, cette personnalité inconnue se trouvait à présent à quelques pas derrière elle, et la jeune femme devinait qu’il ne s’agissait pas d’une coïncidence. Peut-être la suivait-on. Valérie reprit sa route. Loin d’avoir cessé, les douleurs et nausées se firent plus intenses ; la policière ayant, certes, trouvé la source de son inquiétude mais n’ayant ni pu en venir à bout, ni en diminuer l’ampleur. Valérie décida, tout en marchant, de réfléchir à la conduite à adopter. Elle se garda bien, en outre, de se retourner afin de ne pas alerter son éventuel suiveur. La jeune femme atteignit l’angle de la rue Coëtlogon. La rue, tranquille, étroite, offrait peu de lumière ; et seuls s’y trouvaient un vieil homme ainsi que quelques lycéens attardés devant une épicerie. Valérie s’engagea dans la rue. Presque au même moment, une voiture apparut en face, roulant à vive allure. La berline bleue arriva au niveau de Valérie, ralentit un instant, puis reprit son rythme de croisière avant de disparaître dans la rue de Rennes. Le demi-silence reprit son droit. Ce fut alors que Valérie distingua, derrière elle, des bruits de pas réguliers qui se rapprochaient. La jeune femme s’arrêta. Les pas cessèrent aussitôt. Elle comprit. Valérie, paralysée, sentit son cœur doubler en cadence. Se retourner, d’un air menaçant, pour faire fuir son suiveur ? Quiconque aurait suivi cette ligne de conduite. Mais Valérie était de la police ; elle ne se contentait pas de se protéger, mais souhaitait aussi découvrir l’identité de l’individu qui la suivait. Le but était de faire semblant de n’avoir rien remarqué. Elle aurait ainsi un avantage sur ses adversaires. D’ailleurs, échapper à un individu ne voulait pas dire qu’il n’y en ait pas d’autres, cachés, attendant le moment opportun pour agir, en un endroit encore plus sombre et plus désert. Oui, il fallait à tout prix qu’elle joue la comédie, que cet individu ne sache pas qu’il avait été surpris. Mais cela ne suffisait pas. Faire semblant, d’accord ; mais pendant combien de temps ? Jusqu’où ? Peut-être l’attendait-on à son domicile. Non, elle ne pouvait pas se contenter de faire semblant ; il lui fallait un plan de défense. Malheureusement, rien ne lui venait à l’esprit, et s’arrêter trop longtemps, ainsi, sur le trottoir, attirerait l’attention de l’individu. À quelques pas, devant elle, la façade de l’épicerie exposait des étalages de fruits et légumes abrités par une devanture verdâtre. Un vieil homme tâtait les produits, les pesait, examinait une offre somme toute peu variée. Il se pencha une dernière fois, souleva un dernier fruit puis, prenant le parti de ne rien acheter, saisit la poignée de son caddie vide et se mit lentement en route en direction de Valérie. Alors qu’il allait croiser la jeune femme, une sonnerie se fit entendre. Le vieillard s’arrêta, lâcha son caddie et, toujours à l’aide de gestes lents, tira de sa poche de pantalon un téléphone portable. Il tenta de déchiffrer l’affichage de l’écran, chercha la touche et répondit à l’appel. L’homme fut bref, comme pour épargner à l’émetteur une trop grande dépense, et continua son chemin. La policière regarda le vieil homme la dépasser et trouva, subitement, par un obscur et complexe travail de l’esprit, la solution à son problème. Il était temps de mettre son plan à exécution et de quitter la position stationnaire qu’elle gardait depuis trop longtemps déjà. Mais au moment de se remettre en route, elle se rendit compte que ses jambes tremblaient. Elle, l’agent de police, n’était donc maîtresse ni de son corps ni de ses émotions. Pourtant, la jeune femme parvint à se transporter jusqu’à l’entrée de l’épicerie. — Bonsoir. Valérie répondit d’un hochement de tête. Elle emprunta l’allée centrale, passa devant les boîtes de conserve et se dirigea instinctivement vers le fond du magasin. Elle était l’unique cliente dans l’épicerie et seuls s’y trouvaient le caissier et un assistant qui rangeait les rayons. Arrivée au niveau des produits frais, elle prit à droite et s’arrêta près du rayon cosmétique, là où l’épicerie prenait fin. Ainsi cachée dans son repaire, au fond à droite, elle ne pouvait être aperçue de personne qui se trouvât dans la rue. Valérie jeta un regard autour d’elle puis, de sa poche de tailleur, saisit son téléphone portable et commença à taper un message au clavier. Dans un premier temps, le caissier, en voyant entrer Valérie, avait voulu rester professionnel et avait donc décidé de ne pas courir après cette jeune et belle femme. Néanmoins, les secondes passaient et la jeune personne ne revenait pas. Peut-être avait-elle besoin d’aide ? L’homme quitta donc son poste et retraçant le chemin emprunté par Valérie, il la trouva de dos, légèrement recroquevillée et presque immobile. — Puis-je vous aider ? Elle sursauta. Valérie, sans qu’elle puisse se l’expliquer, s’empressa de cacher son téléphone, puis se retourna vers son interlocuteur. — Euh, c’est que…. Je cherche des serviettes hygiéniques. Le caissier, gêné, lui dit qu’il n’y en avait plus, puis s’empressa de retourner à sa caisse. Elle finit d’écrire son sms qu’elle envoya aussitôt. Valérie n’avait désormais plus rien à faire dans l’épicerie. Cependant, elle décida de ne pas sortir sans achat, afin de ne pas alerter l’attention. Elle se saisit alors d’une boîte de conserve et la présenta à la caisse. L’homme encaissa en silence la pièce d’un euro qu’on lui tendit. — Au revoir. Valérie sortit de l’épicerie. Parvenue au bout de la rue Coëtlogon, elle hésita un temps puis entreprit de remonter la rue d’Assas que la rue du Cherche-Midi coupait, plus loin, en un angle obtus. Valérie consulta sa montre. — Trop tôt. L’agente Tomczak voulait retarder le plus possible son arrivée à l’intersection. Elle devait donc chercher un prétexte pour ralentir. Ne trouvant ni boutique ni affiche, elle tira la boîte de conserve du sac plastique et fit semblant d’en lire les ingrédients. Valérie connaissait par cœur la proportion des condiments lorsqu’elle dut se résoudre à s’engager dans la rue du Cherche-Midi en direction de l’hôpital Laennec. Bientôt, elle croisa le boulevard Raspail, passa la rue du Regard puis aperçut, à sa droite, une perpendiculaire : c’était la rue Dupin. Valérie jeta, à nouveau, un furtif coup d’œil à sa montre. — Parfait. Elle prit à droite et, au lieu de remonter la rue Dupin, se plaqua immédiatement contre le mur angulaire. La jeune femme était désormais hors du champ de vision de quiconque marchait derrière elle. Ainsi cachée, immobile, elle observa les alentours. — Personne ! Ce n’est pas possible ! Elle porta son regard aussi loin qu’elle put. Rien. Pas un signe. Pas une tête familière. Son portable n’affichait, en outre, aucun message. Elle dut se rendre à l’évidence : Rochas n’était pas venu au rendez-vous ! Ses jambes se remirent à trembler ; et de grosses gouttes froides coulèrent depuis son dos jusqu’à sa taille. Ce n’était pas ainsi que le plan devait se dérouler ! Que faire ? S’enfuir ? Non, trop tard ! Elle n’avait plus le temps. Déjà quelqu’un s’engageait dans la rue. Regardant droit devant lui, l’individu passa à côté de Valérie, et la frôla presque, sans la remarquer. C´était lui. C’était l’homme de la rue de Rennes. Comme sentant une présence, l’homme se retourna. Rapidement, Valérie se jeta sur ses jambes et le fit tomber au sol. Le coup était violent. L’homme se trouva à moitié assommé et incapable de tout mouvement. Valérie l’observa. — Mais…. Vous… Vous êtes l’homme du service client. Patrick répondit par un son qui ressemblait à un râle. — Mais qu’est ce qui vous a pris de me suivre ? — Je… — Qu’importe ! Venez, j’ai quelqu’un à vous présenter. QUATRIEME PARTIE Mercredi 17 juin- lundi 22 juin CHAPITRE 41 — Ça y est ! J’ai imprimé tout ce que j’avais à ma disposition sur les clients de la liste. Patrick récolta la pile de feuilles et voulut la poser sur la table ronde mais la vue des tasses de café et des miettes de pain l’en dissuada. Aussi décida-t-il de consulter les documents sur ses genoux. Il s’assit et jeta un regard autour de lui. C’était la première fois qu’il se trouvait dans l’appartement d’une femme si jeune. Beaucoup de choses s’étaient passées depuis la veille et il ne comprenait pas encore très bien ce qu’il faisait ici. Il savait juste qu’elle avait besoin de son aide et que sa cause lui semblait juste. Mais pourquoi lui et pas un autre ? Valérie remarqua la position inconfortable que Patrick avait été forcé de prendre. Elle rapporta les tasses dans la cuisine puis se saisit d’un torchon qu’elle utilisa pour faire ce qu’elle faisait toujours le soir : débarrasser la nappe des restes de petit-déjeuner. Elle fit tout cela le plus silencieusement possible afin ne pas déranger Patrick dans son analyse. — Au fait, reprit Patrick sans lever les yeux de ses documents, elle vient d’où cette liste de clients ? C’est vous qui l’avez tapée ? — Oui. Ce sont les noms de tous ceux qui ont reçu la lettre. — La lettre ? — Celle que j’ai trouvée dans les dossiers de la salle des archives, celle envoyée par l’UAC et qui disait que les franchises avaient été augmentées. — Mais je croyais que vous n’aviez trouvé que des lettres manuscrites de réclamation dans laquelle le client se plaignait de l’augmentation ? — J’ai en effet trouvé des lettres manuscrites. Mais pas seulement. Les dossiers contenaient aussi la copie des lettres envoyées aux clients par l’UAC… — Je vois… Patrick, que les petits caractères fatiguaient, prit une paire de lunettes dans la poche intérieure de sa veste, la mit et, au stylo, traça un cercle sur la première page de la pile. Il la sépara du reste du paquet et, après une brève lecture, fit de même avec la page suivante. La pile des pages marquées était devenue presque aussi haute que celle des pages vierges quand Valérie, qui le regardait faire et qui attendait de lui qu’il partageât ses trouvailles, finit par perdre patience. — Alors ? Quelle est la conclusion ? Patrick acheva de marquer la première page du paquet vierge puis posa ses lunettes et leva la tête vers la jeune femme. — Et bien…Rien de vraiment frappant. À part que tous ces gens-là étaient en validation au moment où ils ont reçu la lettre d’augmentation des franchises. — C'est-à-dire ? — Ils avaient tous été responsables d’un dégât ou d’un accident, et avaient donc une demande en cours. — C’est logique…pour chaque demande où le client est responsable, celui-ci doit payer une franchise. Donc ils ont tous payé le montant indiqué sur la lettre ; c'est-à-dire un montant supérieur au tarif normal ! conclut Valérie pour elle-même, à mi-voix. — Exactement ! La jeune femme se saisit d’une cuillère et en appliqua doucement le côté bombé contre sa joue. Elle la retira puis répéta l’opération mais cette fois-ci en y mettant plus de force. Le choc du métal contre la chair provoqua un son étouffé, presque sourd. — Et vous confirmez qu’officiellement les tarifs n’ont jamais augmenté ? demanda-t-elle. — Pas depuis cinq ans. Les tarifs sont restés les mêmes. — Donc cette lettre est un moyen pour l’UAC d’augmenter son bénéfice tout en continuant à être, officiellement, la moins chère du marché… Voilà qui est clair : l’UAC arnaque certains de ses clients ! Patrick resta silencieux, assis, hypnotisé par la pile de documents. — J’ai du mal à y croire quand même, finit-il par dire en relevant la tête. Et puis, quel rapport y a-t-il entre cette prétendue arnaque et le réseau de blanchiment ? — Je ne sais pas encore. Mais vous allez m’aider à saisir le lien. Patrick se leva. — Et si je refuse d’aller plus loin ? dit-il d’une voix manifestement altérée. — Vous êtes libre, non ?  CHAPITRE 42 — Bon, résumons. Qui vote pour ? La voix de Maxime peina à percer le bruit général du réfectoire et arriva distordue à l’oreille de ses camarades qui durent s’aider du mouvement des lèvres afin de capter le message qui leur était destiné. Autour d’eux, des corps s’agitaient, des bouches riaient, des yeux se cherchaient devant un dîner qui semblait trop médiocre pour être ingéré en silence. Maxime, aussi bien pour désigner les modalités du vote que pour exprimer sa voix, leva la main. Jean-Marie fit de même. Seul Daniel hésitait. Pour ne pas faire passer son absence de réaction pour une réponse négative, il posa le coude gauche sur la table, pencha la tête et, ainsi, prit la position d’un homme qui pense. — Daniel, on vient d’en parler. Tu as dit que tu étais d’accord. — Oui mais… je ne sais pas ! Je ne suis pas sûr que ce soit une bonne idée. — Ah non ? — Ça va un peu trop loin, tu ne trouves pas ? — Trop loin ? Il s’agit juste de le faire contribuer à une enquête. Maxime prononça le dernier mot à voix basse. Il venait de se rendre compte qu’un groupe d’élèves, plateaux en main, arrivait au niveau de la table. Ces derniers saluèrent et, comprenant que leur présence n’était pas la bienvenue, s’en allèrent poser leurs plateaux deux rangées plus loin. — C’est juste une enquête, c’est tout, reprit-il. — Maxime, pourquoi nous demandes-tu notre avis alors que tu sais très bien que, de toute façon, tu feras ce dont tu as envie ? — Non, c’est faux ! Et puis… je veux vous impliquer un peu plus dans le jeu. Voilà tout ! Maxime, la tête baissée, racla le fond du pot de yaourt qu’il avait, depuis longtemps, fini de manger. Dehors, la pluie commençait à tomber ; une pluie fine qui peinait à laisser des traces sur les hautes vitres du réfectoire. Les gouttelettes, loin d’emporter la poussière accumulée sur la surface transparente, venaient cohabiter avec les grains de terre pour former un ensemble solide et liquide ; de la noirceur hydrogénée. Daniel observa un instant ce statu quo naturel. — C’est très bien que tu veuilles nous impliquer, finit par répondre Daniel. Je te donne donc mon avis : notre personnage devrait aller voir ce Rochas et lui dire que, finalement, il ne souhaite pas participer. — Pourquoi ? — Ça implique l’entreprise dans laquelle il travaille ! — Et alors ? — C’est dangereux ! Il risque sa place ! Et puis…toute cette histoire de réseaux de drogue, ça paraît un peu gros. — Sa place ? C’est un risque à prendre. — C’est pas toi qui le prends ce risque ! Maxime se leva et arriva ainsi à hauteur de Daniel. — Non. C’est vrai. Mais je suis sûr que ça vaut le coup. C’est pour le bien de Patrick, ajouta-t-il. CHAPITRE 43 Patrick referma derrière lui et se dirigea, à gauche, vers les étagères dédiées aux clients particuliers. À peine eut-il fait quelques pas à travers la pièce qu’on ouvrit puis referma la porte. Malgré l’heure matinale, il n’était donc plus seul dans la salle des archives. Le nouvel arrivant regarda autour de lui et, après une brève hésitation, se rendit dans l’une des deux allées consacrées aux archives des grandes entreprises, à l’extrême droite de la vaste salle. Patrick, qui avait juste eu le temps de se cacher parmi les dossiers et les cartons, ne quitta sa position statique que lorsqu’il se fut assuré de ce que l’homme, apparemment intéressé par les archives des entreprises, ne viendrait pas à sa rencontre dans la section des particuliers. Ne sachant où trouver l’information qu’il était venu chercher, n’étant même pas vraiment sûr de ce dont il était à la recherche, il se mit à arpenter l’allée. La plupart des noms affichés sur les boîtes d’archives lui étaient inconnus ; certains dossiers devaient dater de plus de dix ans, avant même qu’il n’entre au service de l’UAC. Son regard s’arrêta néanmoins sur une archive : le dossier Gougeon. Patrick connaissait bien cette dame, elle avait été sa cliente depuis des années. Son nom figurait d’ailleurs sur la liste confectionnée par la jeune policière. Il ouvrit la boîte et se saisit du dossier. Les pas, jusqu’alors confinés à la partie Est de la salle, changèrent subitement d’orientation et se rapprochèrent rapidement du centre. Patrick, laissant alors la boîte vide, emporta le dossier avec lui et, par une allée transversale, s’enfonça dans l’aile occidentale. Il trouva ainsi refuge dans la section PME, composée de deux grandes étagères formant un angle dont l’un des côtés pointait vers l’Est et l’autre vers la sortie. Là, nul ne pouvait aller plus loin ; tout pas supplémentaire entraînant un retour au centre. Patrick entreprit alors d’examiner le dossier à partir de la fin. Il retourna la dernière page. Elle était datée du douze juillet dernier et correspondait à la lettre d’augmentation que Valérie avait trouvée deux jours auparavant. Il la relut brièvement et la remit à sa place. Patrick fut davantage surpris par le deuxième document, daté du deux août de la même année. « Madame, Suite à votre courrier, nous avons le plaisir de vous annoncer que votre demande a été acceptée. Afin d’accélérer les démarches, veuillez nous faire parvenir, dans les plus brefs délais, une franchise dont le montant est indiqué ci-dessous par le symbole « X». Contrat de type A : 250€ X Contrat de type B : 325€ Veuillez croire etc. Signé x, directeur du Service Clients». Patrick lut à nouveau le document. Puis une troisième et une quatrième fois. Oui, c’était bien cela. La lettre contenait une erreur. Madame Gougeon n’avait jamais signé un contrat de type A, mais un contrat de type B. Il ne s’agissait que de soixante-quinze euros de différence, certes. Mais, en général, lorsqu’il s’agissait d’encaisser, l’UAC ne se trompait jamais. Du moins, jamais en sa défaveur. Patrick dut refermer le dossier. L’homme venait de le rejoindre dans la section PME. Il portait des chaussures marron cirées, un costume bleu foncé, une chemise au col ouvert, sans cravate. Il était grand, blond et au moins de dix ans son benjamin. — Bonjour, vous cherchez quelque chose en particulier ? demanda l’homme d’une voix étrangement grave. — Ça y est, j’ai trouvé merci, répondit Patrick en montrant l’archive et en tâchant d’en cacher l’intitulé. — Vous êtes…. ? — Patrick Perrin. Je travaille au… — Service client n’est-ce pas ? — Oui, tout à fait. L’homme n’avait pas attendu la dernière réponse de Patrick. Il s’était déjà retourné et avait pris le chemin de la sortie. — À bientôt alors, lâcha-t-il, au loin. Quelques instants plus tard, la porte claqua. Patrick, désormais seul, ouvrit à nouveau le dossier et, ne trouvant ni fauteuil ni chaise, s’assit par terre en tailleur. Il étala devant lui les documents. — Pourquoi ignorais-je donc l’existence de ces lettres, moi, responsable client ?  CHAPITRE 44 Les participants, qui suivaient avec une attention inégale l’enchaînement des données projetées sur l’écran de toile, détournèrent tous en même temps leur regard vers la porte centrale. Certains inspectèrent les hors d’œuvre qui venaient d’apparaître, les autres s’intéressèrent à la jeune assistante qui apportait le plateau garni. Et tous trahirent, ainsi, l’importance relative qu’ils accordaient soit à la bonne chère soit à la bonne compagnie. Des instructions furent données. Le plateau passa le seuil de la porte, prit à droite de la longue table ovale et s’arrêta à quelques pas derrière six des douze directeurs exécutifs de l’UAC ; ceux-ci furent alors privés de la vue du tailleur un peu trop court et des mets beaucoup trop riches. Le président se rendit compte de l’agitation de son auditoire. « Avant de pouvoir profiter pleinement du déjeuner, je vous demande un peu d’attention pour notre dernier volet : la sécurité. Comme vous le savez, l’information est, de nos jours, un actif fort prisé. L’information est coûteuse et stratégique. Perdre de l’information, la partager avec la concurrence, ou avec toute autre tierce partie, peut donc représenter un dommage pour l’UAC. Nous avons des raisons de penser que des personnes non autorisées ont pu, dans un passé proche, accéder à certaines données sensibles de la salle des archives. Nous ne sommes pas en mesure, aujourd’hui, de donner des détails sur la nature de ces données, ni même de vérifier nos affirmations. Mais nous n’excluons pas une éventuelle complicité en interne ». Un petit son aigu se fit subitement entendre et l’écran s’éteignit. L’orateur se retourna et, constatant la situation, fit appeler un technicien. Un petit homme en salopette grise entra, se saisit de la télécommande, fit réapparaitre l’image puis se retira. « Très bien. Reprenons. Un rapport a été commandé au directeur technique. Ce rapport aura pour objet d’établir un diagnostic de notre système de sécurité et d’en déterminer les failles. Le système de cryptage sera testé ainsi que les divers moyens d’authentification. Les pouvoirs d’accès de certains employés seront également analysés et leur pertinence mise à l’épreuve. Seule l’information indispensable à la tâche quotidienne devra pouvoir être accessible. Un second rapport a également été demandé au directeur de clientèle qui…. » Il fut atteint d’une quinte de toux qui rendit la voix grave de l’orateur aiguë et perçante. « Ce deuxième rapport, je disais, visera à accélérer la numérisation de nos données clients. Trop d’information concernant nos clients se trouve, encore aujourd’hui, sous forme papier. Il suffit pour cela de visiter notre salle d’archives ». « Cette salle est d’ailleurs, à tort, à la disposition de chacun ».  CHAPITRE 45 Maxime descendit deux à deux les marches, poussa la lourde porte et se trouva dehors. À droite, au loin, s’élevait, jaune et rongé par le lierre, le bâtiment E. Une étendue de hautes herbes séparait le jeune homme de cet immeuble. L’emprunter était l’option la plus rapide. Cependant, bien que pressé, Maxime fut immédiatement rebuté par l’idée que des plantes épineuses et autres insectes pouvaient se cacher dans cet espace champêtre. Aussi, s’engagea-t-il sur un chemin goudronné qui, arc-bouté, passant par la cafétéria, le mènerait sans avoir à entrer en contact avec la nature. Une heure. Les rayons du soleil tapaient contre le bitume qui, en échange, envoyait des bouffées d’ondes chaudes aux visages déjà rougis. Mais, cela, Maxime ne le sentait pas. Il ne voyait pas non plus les têtes qui se dressaient sur le chemin, les sourires qui lui étaient destinés. Il courait. Il se devait d’annoncer la bonne nouvelle et, pour l’instant, cela seul comptait. Arrivé au niveau de la cafétéria, le jeune homme s’arrêta et, essoufflé, le front envahi de gouttes de sueur, il considéra la distance restante. Il n’en avait parcouru guère plus de la moitié. Oubliant alors les raisons qui l’avaient amené à emprunter cette route, il sortit du chemin et s’introduisit dans les hautes herbes. Maxime ne sentit alors aucune aiguille ni épine l’importuner, seul le toucher rugueux des touffes sauvages contre ses courtes jambes. Bientôt, le vert cessa et laissa la place aux graviers. Il était arrivé. Maxime grimpa l’escalier, plus qu’il ne le monta, tourna à droite dans le couloir du troisième étage, et frappa à la dernière porte. — Daniel, c’est moi ! Ouvre ! Rien. Maxime frappa à nouveau, cette fois-ci plus fort et plus longtemps, puis attendit. Toujours rien. Il approcha alors l’oreille et écouta. Pas un bruit, à part le vague cliquetis des gouttes d’eau échappées du robinet de douche. Maxime dut en conclure que Daniel n’était pas chez lui. Il n’avait pas prévu cette éventualité et se trouva, un temps, désemparé. Que faire ? Rester sur le seuil jusqu’à ce que Daniel rentre ? Attendre le déjeuner pour lui parler ? Non, il ne se sentait ni la force de rester ni celle d’attendre. Il avait un besoin urgent de partager sa trouvaille. Tant pis, Daniel aurait été son interlocuteur privilégié mais, puisqu’il n’était pas là, un autre ferait l’affaire. Alors, il traversa à nouveau le couloir, descendit les escaliers, courut sur les graviers, vola à travers l’étendue d’herbe, monta les escaliers de son immeuble, traversa le couloir de son étage et s’arrêta deux portes avant la sienne. La porte de Jean-Marie, comme de coutume, était grande ouverte. Aussi, Maxime entra-t-il sans prendre la peine de frapper. — J’ai trouvé ! — Tu as trouvé quoi ? répondit avec nonchalance Jean-Marie qui n’avait pas l’air surpris d’une telle visite. — J’ai trouvé comment fonctionne le blanchiment ! Je te préviens : il s’agit de ma propre théorie. Mais j’en suis sûr que l’enquête arrivera à la même conclusion que moi. — Vas-y ! Raconte ! Jean-Marie laissa de côté le puzzle qui l’occupait jusqu’à présent, posa ses lunettes sur le bureau, se tourna tout à fait vers son invité et lui fit signe de s’asseoir sur l’une des deux chaises adossées au mur. Le petit roux préféra rester debout. — Et bien, le réseau utilise les clients de l’UAC pour blanchir son argent sale ! Avec la bénédiction de l’UAC, bien sûr. — Comment ? — En trois étapes. Première étape, le réseau verse de l’argent sale à l’UAC sous forme de fausses cotisations. Deuxième étape, l’UAC arnaque ses clients. Troisième étape, le client de l’UAC, victime de l’arnaque, verse à son insu de l’argent propre sur le compte du réseau… Mais laisse-moi t’expliquer. Maxime alla au bureau de Jean-Marie et but une gorgée d’une canette de soda ouverte. Jean-Marie allait protester mais se rétracta, trouvant bon marché de récompenser une histoire intéressante par une boisson vieille de deux jours. — La première étape est claire.Les entreprises d’Europe de l’Est appartenant au réseau versent régulièrement des sommes d’argent à l’UAC. Ces sommes sont enregistrées dans les comptes de l’UAC comme cotisations. Or, ces entreprises ne sont pas plus clientes de l’UAC que toi et moi ! La preuve : un entrepôt d’une de ces entreprises a brûlé et l’UAC n’a pas déboursé un centime. Donc ce sont bien de fausses cotisations qui sont versées à l’UAC. Jusque-là, tu me suis ? — Oui. — Deuxième étape : l’arnaque. L’arnaque consiste à sélectionner les clients les plus crédules et à leur envoyer une notification d’augmentation de franchise. La lettre stipule que, dorénavant, si le client subit un accident, il aura à régler une franchise majorée de soixante-quinze euros. Cette augmentation est illégale car ne se retrouve nulle part dans les contrats des clients et est en contradiction avec les tarifs officiels de l’UAC. Il s’agit donc bien d’une arnaque. — Une question : comment sélectionnent-ils les clients ? — Je ne sais pas exactement. Mais tous ceux qui ont reçu la lettre d’augmentation ont le même profil : ce sont des particuliers, assurés depuis plusieurs années, principalement des personnes âgées et ayant tous subi un dommage récent dont le dossier est en cours d’acceptation. — D’accord. Continue. — Troisième étape : le versement du produit de l’arnaque au réseau. Lors de cette ultime étape, les clients sélectionnés reçoivent une autre lettre. Cette lettre demande à ceux qui viennent de subir un accident d’envoyer un chèque correspondant au montant de la franchise. Or cette lettre comporte une erreur : elle indique un montant correspondant aux contrats de type A alors que ces clients ont signé un contrat de type B. On leur demande donc de payer une franchise inférieure. Et comme par hasard, la différence entre la franchise de type A et celle de type B est de soixante-quinze euros. En outre, on compte sur le fait que le client, content d’avoir à payer moins, ne rapportera pas l’erreur… — Attends, je ne comprends pas : on augmente les franchises de soixante-quinze euros. Puis on se trompe et demande au client de payer soixante-quinze euros en moins. Donc, il n’y a pas d’arnaque. — Si ! Écoute ! On attend que le client paye pour lui envoyer une dernière et ultime lettre qui dit qu’il y a eu une erreur et que le client doit régler la différence. Mais cette fois-ci, on ne demande pas d’envoyer directement le chèque à l’ordre de l’UAC mais à l’ordre de quelque chose comme « Trésorerie Assurance ». Le client pense qu’il s’agit d’un département de l’UAC et paye les soixante-quinze euros. Mais cette société appartient, en fait, au réseau de trafic de drogue. Le client verse donc, sans le savoir, le produit de l’arnaque à un compte du réseau. On répète l’opération sur des centaines de clients tous les mois. Et l’argent sale du réseau est à présent blanchi ! — Pas bête ! Mais l’UAC ne gagne pas de sous dans l’affaire… — Faux ! L’UAC garde pour elle l’argent des fausses cotisations que lui payent les entreprises du réseau chaque mois ! Seul le produit de l’arnaque est reversé… — Ingénieux ! Maxime célébra la fin de son histoire en achevant le reste de la canette de soda. — Toutes les preuves n’ont pas été apportées. En outre on n’a pas encore trouvé de troisième lettre. Mais ça ne saurait tarder, conclut-il en reposant la canette vide sur le bureau. — Au fait, où est Daniel ?  CHAPITRE 46 L’ascenseur s’immobilisa et laissa les deux passagers sortir. Patrick s’approcha de la porte blindée et, lentement, tira de sa poche un petit trousseau de clefs dont il se servit pour ouvrir. Il s’inclina légèrement vers Valérie, la jeune femme entra la première. Au pied du vieux portemanteau, tordu comme un arbre sec, elle déposa ses chaussures, avant de s’enfoncer dans le long couloir. La policière contempla, un instant, les motifs représentés sur les murs, en particulier l’image d’une statue de femme nue au visage énigmatique, puis elle se dirigea vers le salon. D’ordinaire, Valérie se montrait méfiante, craintive lorsqu’elle entrait dans l’appartement d’un homme, regrettant presque toujours d’avoir accepté l’invitation. Mais là, c’était différent. Était-ce dû à l’appartement ? Au contexte ? À Patrick ? Elle ne le savait pas. Mais, elle s’y sentait en sécurité et comme propriétaire des lieux. Patrick, derrière, en retrait, la laissait évoluer dans l’appartement et n’osait parler de peur de la brusquer. Il s’arrêtait lorsqu’elle s’arrêtait, et rendait ses pas légers, presque imperceptibles. Arrivé au salon, cependant, il reprit son rôle d’hôte. — Installez-vous, dit-il en lui désignant la table ronde et les chaises du séjour. Mettez-vous à l’aise, je reviens avec du thé. Valérie n’aimait pas le thé, mais se garda d’en faire la remarque, par politesse. D’ailleurs, il était l’heure du thé et le moment était peut-être venu d’apprécier cette boisson. La jeune femme vint s’asseoir sur une des deux chaises qui faisaient dos à la porte du séjour, posa sa sacoche sur la table et tira trois dossiers, un calepin et un stylo. Cela faisait peu de temps que Valérie et Patrick collaboraient officiellement mais, soit par chance, soit par efficacité, l’enquête avait progressé vite et les documents trouvés permettaient de connaître de mieux en mieux l’organisation du réseau de trafiquants. En outre, une séparation implicite du travail s’était opérée au sein du tandem : Patrick fréquentait volontiers la salle des archives, tandis que Valérie se chargeait de la communication avec l’inspecteur Rochas. Aujourd’hui, Valérie et Patrick avaient réussi à se libérer tôt et avaient décidé d’organiser une séance de recherche dans l’appartement de Patrick d’où il était possible d’accéder au réseau intranet de l’UAC. Patrick avait, depuis peu, une intuition sur les liens entre l’UAC et le réseau de drogue, et souhaitait se mettre à la recherche de documents qui pouvaient étayer ses soupçons. En revenant de la cuisine, il trouva Valérie, au fond de la pièce, regardant les cadres photos alignés sur les étagères. Patrick plaça les tasses et la théière au centre de la table et, sans dire un mot, sans que Valérie ne l’entende, s’assit. Ces dix derniers jours avaient été très mouvementés pour Patrick. Son altercation avec son supérieur, la rencontre d’une mystérieuse femme, le rendez-vous au Luxembourg, ses soupçons, sa décision de la suivre, sa participation à une enquête policière, les séances de travail, les fouilles de documents et, à présent, la présence de cette femme chez lui. Étrange série d’événements pour cet homme introverti dont les habitudes rigides imposaient un rythme de vie monotone. Lui, Patrick, avait su se défendre contre ses collègues, parler à une femme autre que son épouse, changer son trajet quotidien, vaincre sa peur et s’engager dans des activités risquées. Il n’était plus lui-même. Il était un autre homme. Mais comment en était-il arrivé là ? Qu’est-ce qui l’avait poussé à changer ? Patrick sembla apercevoir Valérie, pour la première fois depuis son retour de la cuisine. Elle était belle. Ses jambes étaient fines. Sa poitrine révélait des formes rondes qu’épousait la pointe de ses longs cheveux blonds. Elle était belle. Et cela Patrick l’avait remarqué dès sa première rencontre à la cafétéria de l’UAC. Et si…. Et si c’était l’amour ? L’amour qui avait transformé Patrick ? Mais oui, c’était bien ça ! C’était l’amour qui mettait les mots dans sa bouche, c’était l’amour qui commandait ses jambes, ses bras, ses pensées ! L’amour avait pris le contrôle de Patrick, l’avait privé de sa liberté, l’avait enchaîné. Voilà pourquoi, maintes fois, il avait été surpris par ses propres paroles, par ses propres actions ! Il n’avait pas conscience de ce qu’il faisait ni de ce qu’il disait car il était sous l’influence d’une force supérieure. Qu’il était doux d’être prisonnier de l’amour ! Patrick se leva et s’approcha doucement de Valérie. Son cœur battait, ses jambes tremblaient, mais il ne s’arrêtait pas. Il avançait irrémédiablement vers sa cible. Qu’allait-il faire ? Sûrement quelque chose de grand, d’extraordinaire. Subitement, alors que Patrick n’était qu’à quelques pas d’elle, la jeune femme se retourna. Elle crut voir alors, dans ses yeux, une flamme, comme une lueur de folie. Elle devina les intentions de son collègue, rougit, le contourna par la droite et rejoignit la table. — Mettons-nous au travail ! Mon copain m’attend. Tous deux furent surpris de cette confidence.  CHAPITRE 47 Un oiseau survola le lac transformé en une mosaïque de miroirs par le vent et le soleil déjà faiblissant, et atterrit sur la rive opposée en soulevant quelques grains de terre. Sur la rive, une colonie de fourmis transportaient des vivres douteux jusqu’au pied d’un chêne. Autour de l’arbre, dans les hautes herbes voisines, sauterelles et grillons se livraient une guerre sonore. Daniel voyait sans regarder, entendait sans écouter, mais fut bientôt tiré de sa rêverie par une voix familière. — Ah ! Daniel, tu es là ! s’exclama Maxime en tâchant de reprendre haleine. Je t’ai cherché partout ! Ce n’est pas dans tes habitudes de venir ici. — Non, c’est vrai, répondit le jeune homme encore un peu rêveur. J’ai à te parler, Maxime. — Et moi donc ! Les deux jeunes hommes se trouvaient à présent tous deux assis par terre ; Maxime le dos courbé et Daniel toujours adossé au chêne. Daniel se redressa et prit la parole le premier. — Ce que nous faisons n’est pas bien. — Quoi ? Qu’est-ce qui n’est pas bien ? — Rendre prisonnier cet homme. — Prisonnier, s’étonna le Maxime ? Tu plaisantes ? Nous le rendons meilleur, plus heureux, plus apte à la vie en société. Nous sommes ses sauveurs ! Nous faisons le bien ! — Chacun peut jouir de sa vie comme bon lui semble. On n’a pas le droit de décider à sa place. D’ailleurs, la mission est terminée. — La mission n’est pas tout à fait terminée. Patrick est encore fragile… — Justement ! Il est fragile parce qu’un étudiant avec une manette de jeu vidéo est en train de lui dire où aller et quoi faire ! Patrick est fragile psychologiquement. Un seul choc, une seule émotion et c’est le drame ! — Daniel, arrête les exagérations, veux-tu ? Patrick n’a pas encore complètement confiance en lui. Il lui faut donc remporter plus de victoires. Une conquête féminine par exemple…Et puis… — Et puis quoi ? — Il y a l’enquête. — Écoute, à propos. Cette enquête est bizarre. Elle est mal faite. Elle n’a pas de sens. Et ce Rochas me paraît ne pas savoir ce qu’il fait. Il est louche et se comporte en amateur… — Eh bien, moi, je crois en Rochas ! Et je crois en cette enquête, répliqua Maxime en haussant involontairement le ton. Et j’ai trouvé comment l’UAC blanchissait l’argent. Tu sais comment ? Je vais te le dire ! L’UAC utilise les clients comme... comme … Maxime s’arrêta. Daniel tenait à la main une pile de brochures qu’il venait d’extraire de son sac à dos. — C’est quoi ces documents ? Daniel prit la première brochure du tas et la jeta aux pieds de Maxime. — AMF : Autorité des Marchés Financiers, se contenta-t-il de dire. — Quoi ? Daniel jeta la deuxième brochure puis la troisième. — CESR : Comité européen des régulateurs de marchés de valeurs mobilières. CEIOPS : Comité européen des Régulateurs de compagnies d’Assurance et de Fonds de Pensions. Maxime ramassa les trois brochures et commença à en lire la couverture. — J’ai trouvé ces brochures à la bibliothèque. Tu sais combien de contrôles subit une compagnie d’assurances cotée en bourse ? poursuivit Daniel après avoir laissé son camarade prendre connaissance des documents. L’UAC ne peut pas bouger le petit doigt sans en demander la permission. — Je sais. Où veux-tu en venir ? — Il est quasiment impossible que l’UAC arnaque ses assurés et encore moins qu’elle blanchisse de l’argent ! — Ah oui ? Et le scandale Enron qui était inimaginable en 2001 ? Et celui du broker de la Société Générale, encore impensable en 2008 ?Et celui du fond Madoff ? — Ces trois cas étaient réels. Celui de l’UAC est de la pure fiction ! Tu crois que je n’ai pas deviné ta théorie ? Hein ? Celle qui consiste à penser que les assurés de l’UAC, à leur insu, aident à blanchir l’argent ? N’est-ce pas ça, ta théorie ? — Oui, répondit Maxime qui, surpris de ce que Daniel avait deviné, fit un pas en arrière, comme pour s’éloigner de son camarade. — Mais pour blanchir, ne serait-ce, qu’un million d’euros, à raison de soixante-quinze euros par client, l’UAC aurait à escroquer mille cinq-cents clients par mois ! C’est impossible ! Tu entends ? Impossible ! — Tu verras bien quand, dans quelques jours, tu liras les gros titres des journaux. — Tu penses donc pouvoir être le sauveur de Patrick et le héros de la République ? — Oui ! Ça te gêne ?  CHAPITRE 48 Le colis, toujours porté par l’homme à la combinaison orange, fit son entrée dans le bâtiment de la troisième division territoriale de la police judiciaire, au 114 Avenue du Maine. Il fut brutalement arrêté par la réceptionniste qui, lorsqu’elle lut le nom du destinataire, indiqua d’un signe presque gracieux le département de courrier et ajouta, à l’attention du livreur, un sourire forcé en guise d’excuse. La boîte cartonnée traversa alors un vaste espace de bureaux sans murs où seules des cloisons séparaient les quelques agents de police présents, certains occupés à la rédaction de rapports, et tous pressés de rentrer chez eux. Çà et là, des tables accueillaient des petits comités de policiers discutant des dossiers en cours pour la dernière fois de la journée. En ces lieux, aucun civil, aucun suspect et, somme toute, peu d’agents. Le colis arriva au lieu indiqué où, derrière un comptoir, un homme maigre, flottant dans son uniforme, demanda le nom du destinataire. — Capitaine Deraismes, lui répondit-on. À l’annonce de ce nom, l’homme s’inclina très bas devant le colis, signa la feuille de réception et allait déposer la boîte dans un des casiers destinés au courrier quand un agent vint à lui. — Laissez ça, Colet. Je m’en occupe. — Merci, lieutenant stagiaire. Le lieutenant stagiaire porta le colis jusqu’au bout d’un couloir débouchant sur un bureau privé. Une plaque dorée indiquait, gravé, le nom du destinataire du colis. L’homme frappa doucement, caressant presque le bois de la porte. — Entrez. L’agent obéit et fit un pas dans le bureau avant de s’immobiliser. — Oui Bussac ? Des nouvelles ? — Un colis pour vous, mon capitaine. — Mettez ça sur mon bureau. Le capitaine Deraismes était un homme d’une cinquantaine d’années dont la barbe fournie et le visage rond auraient fait de lui un personnage a priori sympathique si les plis de son front et ses larges sourcils grisonnants n’avaient donné à sa physionomie un soupçon de sévérité et un je-ne-sais-quoi d’inquiétant. Avant que le lieutenant stagiaire n’entrât dans son bureau, l’homme était occupé à signer une pile de documents administratifs qu’il ne lisait guère, se contentant d’officialiser son accord par un grand « R » difforme. L’agent s’exécuta et posa le colis sur le bord du bureau avant de regagner le seuil de la porte. — Dîtes donc, lieutenant stagiaire, reprit le capitaine en levant la tête de sa pile de document pour la première fois depuis le début de cet entretien. — Oui, mon capitaine. — Que fait le lieutenant Rochas en ce moment ? — Rien, il est en congé. Aux îles Canaries, à ce qu’il paraît. Le capitaine fronça les sourcils et parcourut de sa main droite l’ensemble de sa barbe. — Bizarre. J’étais sûr d’avoir aperçu Rochas récemment aux alentours du jardin du Luxembourg. — Vrai, mon capitaine ? — Et votre collègue féminin, l’agent Tomczak ? — Elle est en congé également. C’est Rochas qui a signé sa demande de congé, mon capitaine. — Ah oui ? Le gradé passa à nouveau la main dans sa barbe. — Vous aussi vous trouvez ça étrange, capitaine ? Vous pensez que… L’agent marqua une pause. — Mon capitaine, vous pensez que Rochas et Tomczak forment un couple ? — Non, non. Et cela ne nous regarde pas. Mais… je pense que le lieutenant Rochas nous cache des choses. Encore une fois. Le capitaine, dont l’esprit commençait à analyser une série de faits récents tirés de sa mémoire, observa une longue pause qu’il n’abrégea que lorsqu’il sembla se souvenir de la présence de son subordonné. — Prenez vos renseignements ! conclut-il. — Oui, mon capitaine. Le lieutenant stagiaire Bussac laissa Deraismes seul, lequel, agité, ne put reprendre son exercice administratif.  CHAPITRE 49 Ceux qui avaient attendu le dernier moment pour aller dîner venaient de partir, faisant de la bibliothèque un endroit presque désert où seuls restaient les élèves les plus affairés. Les lumières électriques s’en allaient peu à peu, elles aussi, et confiaient donc aux rayons solaires agonisants la lourde tâche de soulager les yeux des travailleurs nocturnes. Daniel regarda autour de lui. Son voisin, l’unique qui lui restait, venait de partir, et l’ampoule du haut de s’éteindre. La source de lumière et la source humaine les plus proches étaient désormais toutes deux à plus d’une dizaine de mètres et consistaient en une lampe de chevet de faible puissance et une fille qui n’avait pas levé la tête depuis plusieurs heures. Peut-être cette fille dormait-elle. Peut-être. Daniel revint à son écran d’ordinateur. Les informations qu’il avait trouvées sur le site Internet de la Police Nationale étaient semblables à celles qu’il avait pu consulter dans les encyclopédies en ligne : à Paris, la Police Judiciaire avait bien un caractère bicéphale, ou plutôt disposait d’un centre et d’une périphérie. Le centre regroupait, en trois lieux proches, des brigades phares telles que la Brigade Criminelle, la Brigade des Stupéfiants, la Brigade de Répression du Banditisme ou la Brigade de Protection des Mineurs. Gravitaient autour de ce centre trois divisions territoriales dont les compétences étaient limitées à un territoire précis : la première division s’occupait du centre et de l’Ouest parisien, la deuxième division était cantonnée à l’Est, et la troisième au Sud. Les divisions territoriales assuraient, grâce à leur connaissance de la zone géographique, un complément indispensable aux efforts de certaines brigades spécialisées en matière de criminalité et de délinquance organisée. Néanmoins, jamais ces divisions territoriales ne menaient seules les enquêtes, en particulier lorsque des réseaux de trafiquants de drogue ou des grandes entreprises étaient en cause. Or, dans l’enquête de l’UAC, pas de Brigade des Stupéfiants. Pas de Brigade d’Investigation Financière. Juste un lieutenant de la Troisième Division Territoriale de la Police Judiciaire : le lieutenant Rochas. Daniel se leva. Depuis un instant déjà il avait faim, ce qui l’empêchait de se concentrer. Il passa devant la fille endormie, laissa à gauche le bureau de retour des livres et sortit de la bibliothèque avant de descendre les marches en marbre qui isolaient la grande pièce sombre du reste du bâtiment. Là, il trouva, immédiatement en dessous de l’escalier, un distributeur d’en-cas. En haut, les produits sucrés. En bas, les apéritifs. Le jeune homme tira de sa poche une pièce d’un euro et composa le code F28. Une barre chocolatée tomba. D’habitude, Daniel ne prenait jamais de sucré avant de dîner. Mais allait-il dîner ce soir ? Lorsque le svelte jeune homme fut de retour, il ressentit comme une décharge qui lui rendit sa lucidité. Il sortit l’ordinateur de veille, se rendit sur Google et tapa au clavier lieutenant Rochas police Paris Sud. Une liste de sites Internet apparut alors à l’écran. En haut de la liste, plusieurs offres de formations et de recrutements aux métiers de la police, suivis de quelques sites de marchands de livres ainsi que des forums de littérature policière. Apparemment, il n’existait aucune information publique sur l’inspecteur Rochas. C’était comme si l’homme ne s’était jamais distingué. C’était comme si rien, dans sa vie professionnelle ou privée, ne valait la peine d’être raconté. Cependant, Daniel était convaincu que, face aux nouvelles technologies de l’information, personne ne pouvait garder l’anonymat. Encore moins un lieutenant de police. Il s’agissait de mieux chercher et d’en savoir plus sur le protagoniste de cette enquête que Daniel jugeait improbable et l’œuvre d’un amateur. Parmi la liste, en fin de page, un site en particulier attira l’attention de Daniel. Ce site était celui d’un journal quotidien français et qui faisait la publicité d’un article intitulé « Souffrance Psychologique dans la Police». Le jeune homme cliqua sur le lien. « Souffrance Psychologique dans la Police  « L’année dernière, on a recensé une dizaine de cas d’agents de police atteints de troubles psychologiques liés, principalement, à la pression et au stress. Le cas le plus connu étant celui de cet agent grenoblois suspendu pour avoir menacé avec son arme de service un automobiliste récalcitrant à bout portant. « Cependant, selon le psychologue Alfred München, les policiers en contact quotidien avec la population ne sont pas les seuls à être affectés. L’expert cite le cas récent d’un lieutenant du Sud de Paris, spécialisé dans la criminalité organisée, qui « un jour, en pleine opération d’intervention, a retiré son gilet pare-balle, jeté à terre son arme et s’est mis en ligne de mire » s’exposant, sans raison apparente, au danger. Selon cette même source, cet homme, pourtant sans histoire médicale, aurait expérimenté des troubles du mouvement et du comportement. Il aurait été également suspendu provisoirement pour désobéissance et altercation avec son supérieur. Les cas similaires sont nombreux. Aussi, le ministre de l’intérieur… » Daniel arrêta là sa lecture et détourna ses yeux verts de l’écran. Actions incompréhensibles, blocages, changement soudain de comportement : l’article décrivait étrangement les mêmes phénomènes que Daniel avait remarqués chez Patrick, lequel avait subi une transformation soudaine et radicale depuis qu’il était personnage d’ « Avatar ». Oui, l’homme mentionné dans l’article aurait bien pu être Patrick. Sauf que Patrick était employé d’une compagnie d’assurances, pas policier. Et encore moins lieutenant dans le Sud Parisien. Contrairement à Rochas, lieutenant de la Troisième Division. Une ébauche de pensée parcourut alors l'esprit de Daniel, mais, rapidement, s'en alla avant qu'il eût pu la saisir. Le jeune homme, qui sentit l'importance du message qui venait de lui échapper, se concentra pour le retrouver. Cependant, tous ses efforts restèrent vains et se soldèrent par un léger mal de tête. C'est alors qu'il décida, un peu par ruse et vraiment par nécessité, de quitter la chaise qu'il occupait depuis trop longtemps déjà. Il se leva donc et se dirigea vers une porte qui comportait le symbole des toilettes. À l'intérieur, il opta pour l'urinoir. Comme il l'avait prévu, ce fut dans cette situation délicate que, quelques secondes plus tard, une fraction de l'idée qui lui avait si superbement échappé lui revint. Cette fois-ci, si petite que fut cette fraction d'idée, Daniel fit en sorte de la retenir. Il aurait dû s'en douter : cela concernait Rochas ! Il retourna s’assoir aussi vite que possible et lut à nouveau l'article. — Et si l’homme décrit dans l'article était Rochas ? Rochas était en effet inspecteur et, appartenant à la Troisième Division, il opérait dans le Sud parisien en qualité de spécialiste de la criminalité organisée. Tout comme l'homme de l'article. Daniel tenta d’avancer dans le raisonnement. — Si Rochas est l'homme de l'article, s'il a subi les mêmes troubles que Patrick, cela pourrait vouloir dire que Rochas est, lui aussi, comme Patrick, un personnage… Daniel frissonna. Voilà l'idée qui l'avait traversé et s'était probablement logée dans son inconscient ou tout autre endroit difficile d'accès. Une perle de sueur coula sur son front et fut de justesse arrêtée par son sourcil droit. — Non, je divague. Il n’y a qu’un seul personnage et qu’un seul joueur dans « Avatar »…Ou bien…  CHAPITRE 50 Patrick déchira le haut de l’enveloppe timbrée et en sortit une feuille de papier recyclé, pliée en quatre, qui laissait entrevoir une écriture qu’il connaissait bien. Il parcourut la lettre. Sa femme lui annonçait, en quelques phrases, qu’elle le quittait, qu’elle partait vivre près de Nice et qu’elle emmenait sa fille. Arrivé au bout de la missive, il replaça la feuille dans son emballage et l’adossa à une des deux statuettes en marbre du buffet comme il le faisait ordinairement pour les papiers importants dont il souhaitait se rappeler la présence. Il saisit ensuite un des magazines de son épouse et vint s’allonger sur le canapé. Patrick ouvrit le magazine à la page centrale et observa les photos. Cela faisait longtemps qu’il ne feuilletait pas ce genre de revue, aussi ressentit-il un vif plaisir en voyant ces chanteurs, princesses et milliardaires au bord de la plage, sur le pont d’un yacht ou descendant les marches de quelque soirée de gala. Il ne les enviait pas, mais trouvait distrayante l’histoire de leur vie, un peu comme un conte bien fait. Patrick se leva et, du placard, près de l’entrée, tira une bouteille de vieux Cognac qu’il déboucha et dont il commença à verser un échantillon dans un large verre. Les premières gouttes d’alcool touchèrent le fond, avant de s’écraser sur les parois du récipient en deux jets égaux, créant ainsi une musique dont les notes aiguës s’affaiblirent à mesure que le liquide marron emplissait le verre. Une vapeur âcre et puissante se répandit, enivrant par avance le buveur. Patrick apporta le verre avec lui jusqu’au canapé, le plaça sur la table de chevet, ajusta la forme de l’oreiller et reprit une position couchée. Il bailla. La journée avait été éprouvante. Il avait dû travailler mieux et plus vite que d'habitude afin de finir sa tâche quotidienne tôt dans l’après-midi et, ainsi, honorer son rendez-vous avec Valérie. En outre, deux nouveaux dossiers lui avaient été apportés en fin de matinée, rendant caduc le plan de travail élaboré la veille. À présent, Patrick était fatigué. Aussi laissa-t-il doucement ses paupières se refermer, ses muscles se détendre et sa respiration ralentir. Il s’endormit. Le son métallique des cloches de l’église Notre Dame des Champs sonna dix fois, à intervalles réguliers, telle la musique exacte d’une machine. La fenêtre entrouverte laissait échapper le bruit des véhicules qui cherchaient à se garer ainsi que celui des groupes s’acheminant vers les bars du boulevard Montparnasse. Patrick ouvrit les yeux. Hagard, la tête tournée vers le buffet du salon mais ne regardant rien, ayant trop et pas assez dormi, il resta ainsi prostré pendant quelques instants. Lorsqu’il émergea de son demi-coma, Patrick vit la lettre qu’il avait laissée, là-bas, sur le buffet, entre les deux statuettes. Il eut un moment d’hésitation et, se levant avec peine, le corps encore engourdi, fit quelques pas, se saisit de la missive et la lut, à nouveau, debout, près du canapé. « Patrick, Je pars m’installer chez ma mère, à Cannes. Adélaïde vient avec moi. J’ai trouvé une école pour elle. Tu pourras venir voir ta fille pendant les grandes vacances, si tu veux. Adieu. » Patrick posa la lettre sur la table de chevet, sans prendre la peine de la ranger dans son enveloppe, et se saisit du verre dont il vida, d’un trait, le contenu. Une vive brûlure se fit sentir puis fut rapidement suivie d’un léger vertige qui l’obligea à s’asseoir. — Et puis qu’est-ce que j’en ai à faire moi, hein ? Je suis très bien tout seul ! Ma femme s’en va avec ma fille ? Bon débarras !  Il but une nouvelle gorgée de Cognac. Patrick, sous l’effet de l’alcool, nota une chose étrange : alors que son esprit était calme et souhaitait le repos, son corps, lui, demandait à bouger. En effet, malgré une inertie totale, son corps se trouvait criblé de nombreux messages électriques, lesquels, toujours plus puisant, tentaient de contrecarrer la volonté du cerveau et de faire bouger ces muscles immobiles. De ce paradoxe, de l’indépendance de l’esprit et du corps, surgissaient des tensions extrêmes auxquelles Patrick, assis sur son canapé, le verre à la main, assistait en spectateur. Peu à peu, les tensions gagnèrent du terrain et se transformèrent en activité mécanique. Son cœur augmenta ainsi de cadence, doucement, progressivement, mais assez pour que Patrick s’en rendît compte. Sa main gauche, jusque-là immobile, fut atteinte d’un léger tremblement. Une douleur croissante se fit sentir au niveau de la pomme d’Adam, accompagnant la respiration d’un sifflement aigu. Patrick avait désormais du mal à contenir ses jambes dont les mollets se contractaient en vain et dont les orteils se crispaient. La contagion progressa et, bientôt, tout son corps se trouva en ébullition. Chose incroyable, le corps bougeait contre la volonté de l’esprit ! Patrick n’y tint plus. Il voulut mettre fin à cette insurrection. Brusquement, sans vraiment savoir ce qu’il faisait, Patrick se leva du canapé, courut à la fenêtre entrouverte, se cogna la tête contre le cadre en bois massif et tomba sur le marbre du sol. Lorsque Patrick reprit connaissance, un filet de sang séché souillait son visage.  CHAPITRE 51 Deraismes ne s’était pas douté un instant que Rochas pourrait aller si loin dans son insubordination. Assis derrière son bureau, le capitaine de la troisième division territoriale de la police judiciaire plongeait son regard dans celui de son lieutenant comme pour pouvoir y trouver la clef de cet énigmatique personnage. — Si, par le passé, il n’avait pas été un excellent élément, je l’aurais fait renvoyer depuis longtemps, pensa Deraismes. Rochas, lui, se tenait debout, de face, la tête droite et soutenait parfaitement le regard de son supérieur. Il avait demandé à voir Deraismes, tard, peu avant neuf heures, forçant le capitaine à repousser un peu plus encore la fin de sa journée de travail. Le silence régnait dans la petite pièce dont un des murs recevait l’ombre tremblante de Rochas tandis que la lampe du bureau révélait la face blême du capitaine. — Encore une fois, Rochas, je vous le répète, ce dossier est classé et ne sera pas rouvert. UAC ou pas UAC ! Et je vous demande de mettre fin à votre enquête illégale. Sous quarante-huit heures ! Entendu ? La voix ferme mais douce de Deraismes se perdit dans la petite pièce et le silence reprit. Le capitaine passa successivement les deux mains dans sa barbe, signe, chez lui, d’un extrême embarras, puis repoussa la lampe qui l’aveuglait. Rochas restait immobile, et son visage se trouvait figé, comme glacé. — Bon sang, Rochas ! Qu’est-ce qui vous a pris de mobiliser des ressources sans mon autorisation ? reprit Deraismes. Une véritable enquête souterraine ! Et, en plus, mêler Tomczak à tout ça ! Car elle n’est sûrement pas au courant de votre manège… N’est-ce pas ? Et pourquoi insister tant sur cette enquête ? Pourquoi celle-ci et pas une autre, hein ? Aucune réponse ne se fit. — J’avoue Rochas que je ne vous reconnais plus… Où est donc passé le lieutenant brillant que je connaissais ? CHAPITRE 52 — Il faut lui rendre sa liberté. Sinon, le pire arrivera ! Daniel, debout, au centre de la pièce, toisait son camarade et le menaçait de son index. Le soleil emplissait déjà la chambre de Maxime, chauffant le bois du bureau et agressant, par instants, les yeux des occupants. — On a déjà eu cette discussion, répondit Maxime, agacé. Notre mission ne sera achevée que lorsque l’enquête aura pris fin ! — Et pourquoi donc ? — Parce que, grâce à cette enquête, Patrick est une autre personne. Il est ce qu’il n’a jamais pu être. — C'est-à-dire un homme qui ne reverra plus sa fille ? Un homme dont la santé s’aggrave de jour en jour ? — Sa santé ? — Il s’est frappé la tête contre la fenêtre, bon sang ! Il s’est évanoui ! Tu étais là aussi hier soir. Tu as tout vu ! Maxime se leva du bureau sur lequel il était assis en tailleur, et passa une main sur sa barbe de trois jours. Il se tourna en direction de l’écran de télévision. — Il faut continuer ! lâcha-t-il avant de se tourner à nouveau vers Daniel. Cette enquête est non seulement importante pour Patrick mais aussi pour la société. — Non, c’est faux ! Cette enquête ne mène à rien et a probablement été inventée de toutes pièces. Patrick… Patrick n’est peut-être pas le seul avatar de cette histoire. — Quoi ? — Oh, ne fais pas comme si tu n’y avais jamais pensé ! rétorqua Daniel. Ce jeu a sûrement des dimensions qui dépassent celles du personnage et du joueur uniques. Tu n’es pas le seul à jouer à « Avatar ». Et tu le sais ! Maxime baissa les yeux. — Tu… tu dis n’importe quoi ! Il faut continuer l’enquête ! — Tu vas le tuer ! — Il faut continuer ! — Allez ! — Il faut continuer ! — Si c’est comme ça…. Daniel emprunta le couloir et franchit le seuil de la porte. — Que fais-tu ? cria Maxime. — J’y vais ! déclara-t-il, depuis l’extérieur, sans se retourner. — Où ça ? Daniel s’arrêta. Maxime venait de lui poser une question dont la réponse lui échappait. Il n’avait pas la moindre idée de l’endroit où il se rendait. Mais il était persuadé qu’il se devait de mettre fin au jeu. Et pas seulement parce que la vie d’un homme était en péril. Au-delà des obligations de charité, au-delà du sentiment de compassion, Daniel sentait qu’il allait de son propre intérêt d’arrêter tout cela. Daniel sentait que le sort de Patrick pouvait, pour lui aussi, être funeste. — Où est-ce que je vais ? Je ne sais pas, finit-il par répondre. Mais si tu ne veux pas arrêter ce jeu, je trouverai un moyen de l’arrêter moi-même ! Maxime courut à la porte. Daniel était déjà hors de portée.  CHAPITRE 53 Il observa une dernière fois le résultat. La planche en bois était débarrassée de toute trace d’activité : pas un crayon, pas un dossier ne frôlait la surface lisse du bureau. Les petites étagères, elles aussi, avaient été ordonnées, les livres redressés, le cadre photo aligné à l’horizontale. Dans l’enceinte du service, le brouhaha habituel s’était réduit à un imperceptible chuchotement ; et l’affairement quotidien, aux bruits légers de petits objets que l’on pose, prend et déplace. On distinguait même la sonnerie lointaine des ascenseurs arrivés à destination. Patrick consulta sa montre. 19h. Il était l’heure de partir. Il ferma son cartable et en enfila la sangle. Il était déjà dans le couloir, avait déjà son trousseau en main quand le téléphone sonna. Ne comptant pas y répondre, Patrick introduisit la clef dans la serrure. Il ne parvint cependant pas à fermer la porte ; ou, plutôt, changea d’avis. Il laissa le trousseau pendre, entra et saisit le combiné. — Allô ? — Patrick ? — Oui. — Ici Valérie. Je ne pourrai pas venir ce soir. On remet ça à demain soir. Même heure. D’accord ? — Oui. — Bien. Bonne soirée alors. — Bonne soirée. Patrick raccrocha et sortit. Dehors, sur la grande place, Patrick se retourna et leva la tête vers cette haute tour qu’il connaissait bien. Le soleil bas de cette fin de journée se reflétait sur le verre fumé des parois et donnait une couleur orangée au colosse noir. Les verticales grises qui transperçaient, à intervalles réguliers, la structure de métal, luisaient sous la clarté laiteuse, égayant ainsi par endroits cette robe de deuil. C’était comme si le morne invitait, le temps d’une danse, le clair et l’éclatant. Patrick fut étourdi par la hauteur du bâtiment et en perdit presque l’équilibre. Il se mit en route. Peu avant de s’engager sur le boulevard Edgar Quinet, on l’aborda et lui demanda du feu. Il s’agissait d’un homme jeune, de vingt-cinq ans tout au plus, grand, svelte aux yeux verts, portant un ciré et un chapeau malgré la chaleur, et qui semblait le dévisager. Patrick ne s’arrêta point, lui répondit qu’il ne fumait pas et tourna sur le boulevard. Le jeune homme attendit quelques secondes puis le suivit. Patrick avançait, le dos courbé, d’une démarche rigide. Il s’était réveillé en début de nuit sur le marbre du salon, une bosse sur le front et une autre en bas du crâne. Hormis la lettre de sa femme, il ne se souvenait de rien et n’avait pas cherché à comprendre. Après un soin rapide, il avait gagné son lit et s’était endormi. Seules quelques légères séquelles, notamment au dos, venaient à présent lui rappeler cet épisode bizarre. Patrick prit à gauche la rue du Montparnasse. À l’angle, un restaurant étalait une large terrasse où des serveurs, traversant les filets de fumée grise, commençaient à noter les commandes des premiers dîneurs de la soirée. Patrick, encore un peu fébrile, souhaitant se reposer et s’épargner la peine de cuisiner, entra dans l’établissement. Il opta pour une table à l’intérieur, accolée à une grande baie vitrée. Le garçon lui apporta la carte. Patrick la posa, sans la consulter, et plongea son regard à travers la vitre. Il vit alors un homme, seul, s’approcher du restaurant, hésiter puis franchir le seuil. L’homme regarda autour de lui, arrêta son regard sur Patrick et vint à sa rencontre. Patrick le reconnut. C’était le jeune homme aux yeux verts, le jeune homme à la cigarette. — Patrick ? — Que me voulez-vous encore ? — Vous êtes manipulé. — Comment ça ? Et qui êtes-vous d’abord ? — Cela n’a aucune importance. Je vous dis que vous n’êtes pas vous-même. Quelqu’un d’autre prend les décisions pour vous et vous contrôle comme une marionnette ! — Vous dites n’importe quoi ! Et je ne vous connais pas. Allez-vous-en ! Le jeune homme recula d’un pas et se tourna à moitié vers la sortie du restaurant. — Je m’en vais. Mais posez-vous les questions suivantes : pourquoi avez-vous donné rendez-vous à cette fille ? Pourquoi avez-vous accepté de participer à cette enquête ? Et enfin pourquoi avez-vous laissé partir votre femme et votre fille ? Le visage de Patrick prit subitement une teinte rouge vif et ses traits se tordirent. Ses mains tremblèrent, quelques sons aigus sortirent de sa bouche, quelques syllabes puis des mots sans sens, et enfin Patrick répliqua : — Daniel, tu t’approches encore de Patrick et ça ira très mal. T’as compris ? Le jeune homme, effrayé, autant par les paroles que par le masque affreux que venait de prendre le visage de Patrick, sortit en courant de l’établissement.  CHAPITRE 54 — Ayant constaté cette faute grave, nous avons décidé de ne pas vous garder au sein de notre entreprise. Patrick s’inclina. On lui fit signe de suivre l’assistante. La femme au tailleur gris emprunta un long couloir sans prendre la peine de vérifier la présence de l’intéressé. Elle était belle et son cou blanc dégagé et son mouvement de hanche hypnotisèrent Patrick. Sans le savoir, il marchait à contretemps et apportait ainsi une réponse grave et lointaine aux notes hautes sortant des talons de l’assistante. Alentour, les employés travaillaient, absorbés par leurs tâches quotidiennes, et de cet affairement sortait une musique confuse et répétitive, une berceuse improvisée. Ils arrivèrent enfin. Patrick s’assit sur le fauteuil qu’on lui proposa et jeta un regard autour de lui. La pièce était vaste, une baie vitrée donnait sur le couloir, et deux grandes fenêtres sur l’extérieur. Un large bureau de bois d’acajou le séparait de la femme. Elle, silencieuse, lisait un document sur l’écran de son ordinateur et, de temps en temps, tapait au clavier. Enfin, l’imprimante, posée sur un petit meuble derrière, se mit en marche et en sortirent une dizaine de pages. L’assistante se leva ; Patrick la regarda se saisir du paquet, le séparer en deux et lui en présenter une copie. — Signez à l’intérieur du rectangle blanc ; ainsi qu’en bas de toutes les pages. C’était la première fois qu’elle lui adressait la parole. Sa voix était étrangement rauque et jurait avec la sensualité de son corps. Patrick signa. Elle lui retira la copie autographiée et lui tendit une copie vierge. — Très bien. Comme convenu, vous devez, dès ce matin, ranger votre bureau, récupérer vos effets personnels et quitter les lieux. N’oubliez rien. Elle le raccompagna à la porte. CHAPITRE 55 Valérie emplit ses poumons de cet air doux, presque tiède. Elle s’enfonça un peu plus dans le boulevard du Montparnasse qui se trouvait, alors, sous un ciel crayeux infiltré par la lumière blanche du soleil. La jeune femme avait déjeuné tôt ce jour-ci, aussi avait-elle besoin d’une pause en milieu d’après-midi, une pause pour marcher un peu. La journée était loin d’être finie. Il lui restait un nombre non négligeable de clients à contacter d’ici la fin de la journée. En outre, un rendez-vous avec Rochas l’attendait le soir. Le lieutenant l’avait appelé au petit matin et lui avait dit qu’il devait la voir de toute urgence ; qu’il avait quelque chose d’important à lui dire... non, quelque chose d’important à lui avouer. Aussi avaient-ils convenu d’un entretien à 20h30, dans l’appartement de Rochas, rue Froidevaux. — La barbe. Et qu’est qu’il peut bien avoir à me dire ? Patrick, peut-être est-il convié, lui aussi. Valérie s’arrêta l’étal d’un marchand de crêpe à emporter et se mit à lire le menu. — Où est-il donc ce Patrick, quand même ? Tout le matin Valérie avait tenté de le contacter. Elle avait appelé et était même montée à son bureau, mais le téléphone avait sonné toujours occupé, et le bureau se trouvait vide. Dommage. Elle aurait voulu déjeuner avec lui. La jeune femme arrêta sa lecture. Elle décida de ne pas céder à sa gourmandise et continua alors de remonter le boulevard. Oui, ce Patrick était, tout compte fait, un homme intéressant. Il ne ressemblait pas aux hommes qu’elle connaissait. Il était différent. Eux étaient grands, beaux et forts. Lui était un peu maladroit, certes, mais il était doux et attentionné. Oui Patrick gagnait à être connu. Et Valérie était décidée à l’inviter, un de ces jours, à boire un verre. — En tout bien tout honneur, bien entendu Valérie arriva au niveau du métro Vavin. Elle hésita, sembla décidée mais changea d’avis. Finalement, elle n’emprunterait pas sur la gauche la rue Vavin mais prendrait à droite le boulevard Raspail. Il était d’ailleurs l’heure de rentrer à la tour. CHAPITRE 56 — Allô ? C’est qui ? — C’est moi ! Il est où ? — Je ne sais pas. J’ai perdu complètement le contrôle ! — Merde ! Je le cherche partout ! — Attends… Il est en train de courir. Apparemment il est dans le quartier. — Où ça dans le quartier ? — Je sais pas ! J’arrive pas à voir le nom des rues. Ça va trop vite ! C’est flou ! — Arrête-le ! Maintenant ! — Comment ? Je t’ai dit que je contrôle plus rien ! — Eh bien éteins le jeu alors, bordel ! — J’ai essayé. Ça ne marche pas ! — Merde ! T’as vu qu’il s’est fait virer, à cause de cette foutue enquête ? T’es fier ? Bon appelle-moi dès que t’arrives à voir où il est ! CHAPITRE 57 Rue Vavin. Il plongea une fois de plus sa main tremblante dans la poche intérieure du long imperméable et tâta la culasse puis la crosse de l’engin. Tout était en ordre. Patrick reprit sa course. La sueur coulait le long de ses côtes et la douleur commençait à se faire sentir à chaque nouveau mouvement de quadriceps. Il prit à gauche. Un couple surgit devant lui et bloqua le passage, forçant Patrick à emprunter la route avant de devoir se rabattre sur le trottoir, sous la huée des klaxons. Bientôt, le boulevard du Montparnasse s’étala devant lui, droit, plat, baigné d’une franche lumière. Il leva les yeux au ciel ; la tour Montparnasse apparaissait au loin, mais à chaque instant plus proche. Dans sa course, le paysage défilait, flou, sans contours précis, tordant les formes, mélangeant les couleurs et valsant derrière la loupe des perles de sueur. Enfin, il arriva à la tour. Patrick s’arrêta devant le tourniquet, tâta le revolver à travers l’imperméable puis entra. Le regard fixe, Patrick traversa le hall et gagna la borne d’accès aux étages supérieurs. Il plongea la main dans sa poche de pantalon ; la carte magnétique d’accès ne s’y trouvait pas. Il chercha dans l’autre poche, mais celle-ci ne contenait rien de plus qu’un vieux mouchoir en papier. Soudain il frissonna. Il avait oublié la carte dans sa sacoche. Que faire ? Déjà un gardien s’approchait pour s’enquérir du problème. Instinctivement, Patrick passa la main dans la poche intérieure de l’imperméable et serra la crosse de l’engin. Il sentit aussitôt, tout contre l’envers de sa main, un bout de plastique qui n’appartenait pas au revolver. C’était la carte. Que faisait-elle là ? Patrick la tira et l’introduisit dans la borne. Le gardien s’éloigna. Arrivé devant les ascenseurs, il appuya sur le bouton rectangulaire et patienta. Autour de lui, deux hommes en costume sans cravate et une femme en tenue décontractée discutaient. Aucun d’eux ne travaillait à l’UAC. Tant mieux. Une petite sonnerie retentit laissant apparaître une cabine vide. Les trois personnes entrèrent, suivies de Patrick. — Le 24, merci. L’ascenseur allait démarrer sa course lorsque Patrick appuya sur le bouton d’ouverture. La porte s’ouvrit, les occupants grognèrent. Patrick sortit de l’ascenseur. Non, ce n’était pas à l’UAC qu’il voulait se rendre. Ce n’était pas ça qu’il voulait faire. Il passa de nouveau par la borne, retraversa le hall et se retrouva dehors. Patrick reprit sa course. CHAPITRE 58 Daniel prit le parti de passer quand même. La petite fille le vit arriver à la dernière seconde. Trop tard. Elle tomba, la mère cria. Daniel se retourna et faillit heurter un panneau. Lorsqu’il reprit sa course, Patrick avait disparu. Il ne se trouvait plus sur le Boulevard. L’homme avait donc tourné rue Armand Moisant et continuerait sûrement rue Falguière en direction de l’Institut Pasteur. Daniel hésita. Au lieu de tourner, il continua sur le Boulevard Vaugirard. Prendre par le raccourci était sa dernière chance. Le jeune homme accéléra la cadence et, pour éviter les camions de livraisons, emprunta la piste cyclable. Il parvint bientôt à l’intersection et tourna boulevard Pasteur. Sa respiration était, à présent, de plus en plus irrégulière, chaotique et une douleur se fit sentir en bas de son estomac. Tant pis. Daniel courut de plus belle. Soudain, au croisement de Falguière, l’imperméable beige apparut. C’était lui. L’homme n’était plus qu’à une dizaine de mètres. — Arrêtez-vous ! Patrick se retourna et, voyant qu’il allait perdre son avance, sortit son arme et menaça le jeune homme. Il gagna ainsi quelques secondes et s’engagea dans l’impasse Mathieu. Là, rien ni personne. Le calme régnait. Patrick s’arrêta. Il reprit son souffle. Pour la dernière fois. Puis tira. À ce moment précis, Daniel arriva. Trop tard. Bientôt une mare de sang entoura le corps inanimé de Patrick. EPILOGUE Cela faisait déjà plus d’une heure que Daniel était rentré dans la salle H105 de l’aile ouest du Bâtiment des Etudes et semblait écouter attentivement le cours d’économie quand… Daniel revint subitement à lui. Il ne savait pas ce qui s’était passé, il savait juste une chose : il ne s’était pas endormi. Ah çà non, il ne dormait pas : ses yeux étaient restés grand ouverts pendant tout ce temps-là, tout ce temps pendant lequel il était parti, parti de la salle, parti ailleurs. Ailleurs mais où ? Ce moment d’absence avait probablement duré trois secondes, ou même moins, mais il lui semblait avoir vécu mille ans. Oui c’était ça, rien ne s’était arrêté pour lui pendant ces trois secondes. Bien au contraire : c’était comme si pendant ce court instant il avait vécu sa vie puis, bénéficiant d’une seconde chance, était revenu en arrière. — Bah, tout cela est très bête, pensa Daniel. Il s’agit juste d’un petit moment d’absence, cela arrive à tout le monde. Et ce n’est, d’ailleurs, pas la première fois que ça arrive. Soudain, une enveloppe bleue apparut à l’écran de son ordinateur portable. Daniel, encore un peu troublé, ouvrit le nouvel e-mail sans même regarder le nom de l’expéditeur. Ces quelques mots s’affichèrent alors : « Qui Perd Recommence ». FIN Copyright 2010 Jean-David Sigaux Email: jeandavid.sigaux@gmail.com Twitter: http://twitter.com/jdsigaux Facebook: Jean-David Sigaux (romancier)