EVOLUTION: L’AVENIR by Marco Santini Translation into French: Marie Michèle Hanine Preface: Vanderlei Martinianos Graphic project: Lilia Morales y Mori “Evolution: l’avenir” est l’édition du “Projet Alpha Centauri” dédiée aux passionnés de l’aventure. Revision March 17, 2013 Published by Marco Santini at Smashwords Copyright Marco Santini 2007-2013 Smashwords Edition, License Notes Standard Copyright License - All right reserved Le roman est disponible en anglais, espagnol, français et italien. Marco Santini http://www.smashwords.com/profile/view/AlphaCentauriProject/ http://www.singularityweblog.com/marco-santini-on-singularity-1-on-1/ Trailer: http://youtu.be/0jwpqsONFy4 Baixar atualizações de Smashwords Deixa teus comentários no Facebook mailto:books.msantini@gmail.com Vanderlei Gomes Martinianos http://www.facebook.com/groups/humanity.brazil http://www.about.me/matinianos mailto:martinianos@gmail.com Lilia Morales y Mori http://fractaldelaspalabras.blogspot.mx/ http://sincroniaenlared.blogspot.mx/ http://modulo16.wordpress.com/ http://elespejocautivo.blogspot.mx/ http://universofractal.blogspot.mx/ http://nowtowardthefuture.blogspot.mx/ http://poesiafracesptiempo.blogspot.mx/ http://raborauniverso.blogspot.mx/ mailto:li@scientist.com DEDICACE A ceux qui explorent de nouveaux horizons, afin que la connaissance n'ait pas de limites; A ceux qui tentent de nouveaux chemins, afin que les rêves deviennent réalité; A ceux qui poursuivent la fraternité, parce que la paix n'est pas une chimère. PREFACE La capacité d’abstraction de Marco Santini est remarquable. Le thème de la Théorie de la Singularité Technologique, proclamé par Ray Kurzweil, se dégage de toute sa littérature. Son roman de science- fiction vous transporte dans l’avenir avec du réalisme, de la passion et de l’élégance. L’auteur vous conduit à travers le binôme temps – espace vers une lecture agréable et émotionnante dans un monde qui a complètement changé. Au cours du développement de cette trame de fiction futuriste, vous êtes accompagnés pour expérimenter les possibilités infinies que réserverait un avenir avec des machines plus intelligentes que l’homme. La science-fiction est elle-même un terrain fertile pour transformer les rêves en réalité. Il n’y a aucun doute que la technologie tend à organiser le monde, en lui éliminant jour après jour son chaos intrinsèque, en transformant ensuite les données en information et en leur donnant un sens nouveau, en créant de nouveaux paradigmes. Depuis que l’homme s’est libéré du mysticisme de son passé, il s’est introduit dans une marche à pas accélérés vers la transformation de son propre avenir. Ce parcours à ce propos ouvre le chemin à l’instauration de la science, en créant un développement dont l’évolution semble au premier abord ne pas avoir de fin. Nous assistons chaque jour à l’accélération technologique, poussée par la loi de Moore qui donne une idée claire de l’entité de cette vitesse. La Singularité peut être plus proche qu’on ne peut l’imaginer. Les hommes se fondent avec les machines, des intelligences plus hardies que les humaines et des corps altérés. Une nouvelle société, une nouvelle éthique. La connaissance humaine est un chemin sans retour. Les nouvelles technologies et la puissance de calcul des ordinateurs modernes ouvrent un monde de possibilités inimaginables auparavant. L’homme du futur crée non seulement cette technologie, mais il satisfait aussi les conditions qui lui permettent de devenir conceptuellement plus intelligent et plus puissant que l’homme même qui l’a créé. Et c’est dans ce cycle presque sans fin que cet homme cherche sans cesse à suivre le pas, en se fondant avec les machines et en devenant ainsi plus qu’humain: un super humain. Il utilise des pratiques technologiques pour obtenir avant tout la longévité mais aussi l’immortalité de sa propre existence. Dans ce roman, la colonisation et la conquête de l’espace sidéral de la part de l’homme lui donne un sens de puissance auquel il avait toujours aspiré depuis la nuit des temps. Le désir de conquête appartient à la race humaine. De toute façon, selon la trame qui se développe ici, notre civilisation dans l’avenir ne sera pas seule dans cet univers. Elle devra donc combattre contre ce qui fut l’ambition de sa création même : l’intelligence donnée aux machines. Vanderlei Martinianos, MBA, MSc (Maîtrise ès Sciences 2012-2014) à l’Université de Poitiers, France Conseil en Technologie de l’Information et Chercheur dans l’Education du Futur. http://www.about.me/matinianos INDEX INTRODUCTION PERSONNAGES A travers le système solaire Urgence Dans le réseau Tentations Un endroit à la mode Contact Révélation Confidences Idéaux Première fois Suspects Enfer Les Iles Merveilleuses Un type étrange Enquêtes Débarquement Séparation Séduction Présentation Carnaval Assassinat Complot Hommages Alliance Incursion Cauchemar Départ En action Révolte Apocalypse Attaque Enfin seuls Vengeance Etat Major Un plongeon dans le passé Institut des Sciences Informatiques Tous ensemble Près du ciel Combat final Ombres Pour toujours Big Bang BIBLIOGRAPHIE VOS COMMENTAIRES SONT LES BIENVENUS! INTRODUCTION Selon de récentes études, le monde sera bientôt dominé par des technologies révolutionnaires qui feront émerger l’Humanité dans une ère de progrès accéléré. De principaux résultats seront la conquête de l’immortalité, la création d’Intelligences Artificielles supérieures à l’Homme et la colonisation de l’univers de la part de la nouvelle race. “Evolution: l’avenir” est une histoire époustouflante qui se déroule dans un avenir prochain rendu presque méconnaissable par les nouvelles technologies. Si on désire approfondir ces scénarios, le “Projet Alpha Centauri” est disponible. XXIVème siècle. Les humains habitent la Terre et la Lune, dernières forteresses du pouvoir passé. Mars et le Réseau sont peuplés par les intelligences artificielles et par les âmes. Ces dernières sont obtenues en digitalisant le cerveau après la mort. La réalité virtuelle permet aux deux races de communiquer. Leurs différences sont profondes, leurs intérêts inconciliables. Les humains ont renvoyé la mort réelle à un avenir indéterminé avec la digitalisation mais ils ne se sentent pas heureux: ils éprouvent de l’admiration mais aussi de l’envie et un sens d’infériorité envers les êtres virtuels. Les créatures digitales par contre ne supportent pas d’être reléguées dans des mondes trop petits pour leurs ambitions sans limites. Elles ont développé les compétences pour des milieux extraterrestres pendant l’expérience martienne. Elles ont surtout acquis la sécurité indispensable pour affronter la colonisation d’autres systèmes solaires. Les humains financent le projet Alpha Centauri en échange du renoncement des êtres virtuels à s’épandre sur la Terre. La Sécurité Terrestre, avant le départ, intercepte un message suspect provenant de l’Agence Spatiale. Terrorisme? Les indices conduisent aux Elus, une secte entrée dans le Réseau avec un suicide collectif cinquante ans auparavant… Eve et Victoire, les protagonistes, sont des “âmes”, des êtres digitaux dont le cerveau a été digitalisé après la mort. Elles se déplacent dans un contexte de changements d’époque, restant toujours impliquées au point de fondre leur destin à celui du peuple digital. PERSONNAGES Adam Intelligence artificielle, membre des Elus, fils d’Eve Dirac, Victoire et Martin Wing C573Y Intelligence artificielle, officier de la Sécurité Eve Dirac Ame, membre des Elus, savant informatique James Humain, compagnon de Victoire Marcus Rand Humain, général de la Défense Martin Wing Ame, conseiller des Elus, défenseur des droits civils Nicole Humain, amie de Victoire Nihil Ame, Grand Maître des Elus Victoire Ame, compagne de James. Les scènes qui se déroulent dans le Réseau sont indiquées par @. A TRAVERS LE SYSTEME SOLAIRE Ils voulaient marquer le début du nouveau siècle avec des vacances hors du commun. Ils pouvaient choisir, comme par les années précédentes, parmi les nombreuses propositions du Réseau, mais ils désiraient cette fois-ci se mettre à l'épreuve dans le monde réel. Ils avaient opté à la fin, pour les satellites de Jupiter. Europe, la destination la plus prisée du tourisme spatial. Une vue magnifique de la majestueuse planète sillonnée par de profondes rayures et par des tempêtes continuelles. Elle prend une grande partie du ciel. Une interminable banquise souillée de temps en temps par d'amples cassures d'où jaillit de l'eau volcanique. Au-dessous, des cavernes de glace d'une dizaine de kilomètres de longueur et encore plus en profondeur, un océan habité par de rares créatures luminescentes. Io, l'antichambre de l'enfer. Des fleuves de lave, des panaches de cendres et des lacs de soufre bouillonnants. Les mines aériennes de Jupiter. Des fabriques colossales pendues à des ballons aérostatiques qui extraient de l'atmosphère un isotope d'hélium utilisé comme combustible nucléaire. A quelques semaines de leur départ, des occupations de travail étaient intervenues. Ils s’étaient repliés sur des vacances beaucoup plus brèves, seulement de trois jours, en mesure toutefois de garantir des émotions intenses. Ils escaladeraient un canyon de Mars. Pas n'importe lequel: le plus profond du système solaire. Malgré le peu de temps qu’ils avaient à leur disposition, ils avaient étudié les préparatifs dans les moindres détails. En ce qui concerne l'équipement, leur choix s'était orienté sur le dernier modèle d'androïde de roche: un corps de deux mètres de hauteur, d'un matériel ultraléger renforcé par des nanotubes de carbone; le rêve de tout grimpeur. Les voilà sur Mars transportés par des faisceaux laser. Dans leurs nouveaux corps alignés contre le mur d’une pièce pleine de machines. Du froid, un seul bruit, celui d’un sifflement des machines. Ils échangent quelques mots puis ils se mettent en marche le long du couloir désert, en suivant les indications d’un plan qui avait paru sur le champ visuel. Leurs pas résonnent de façon monotone contre les murs métalliques; on entend de temps en temps des échos lointains. Ils entrent dans un garage. Un ovoïde(*) s’approche en volant. Les portières glissent sur le côté. Ils montent à bord. Des sièges mous. Des bras semblables à des tubes flexibles les enveloppent au niveau des épaules. Le pilote automatique souhaite un bon séjour. La carlingue s’allume de couleurs. Une accélération puissante. Le véhicule gicle hors du garage à travers une ouverture circulaire et pointe vers le désert. Derrière, la tache blanche de la base de plus en plus lointaine, se détache au milieu du rouge du sable comme un diamant tombé du ciel. C573Y lève les yeux vers Phobos, une des deux petites lunes martiennes. Sa forme oblongue n’a jamais cessé de l’étonner. A côté, trois nouvelles étoiles brillent: Niña, Pinta et Santa Maria, les astronefs du projet Alpha Centauri, des sphères d’un kilomètre de diamètre, en orbite autour de la planète, à vingt mille kilomètres de hauteur. D’autres lumières plus petites les couronnent: les stations d’assemblage du chantier spatial – pour l’instant inactives après dix ans d’intense activité – et les bateaux citernes occupés à transvaser le combustible nucléaire, extrait de l’atmosphère de Jupiter et Uranus, depuis d’énormes réservoirs. L’ovoïde survole le désert à basse altitude, surmonté de ci et là de nuages effilochés d’anhydride carbonique. Une heure après, il vire à l'intérieur de la Vallée Marineris, vaste blessure de la croûte martienne. Sur les côtés, des parois à pic et des criques. Dans le fond, une interminable extension de roches et de sable. L’avion survole un village en construction – des chantiers remplis de machines et de robots qui assemblent des modules préfabriqués – et il effleure une succession de grandes dunes sur lesquelles le vent a dessiné de fines vagues. Il pointe vers un grand canal. Il atterrit à deux cents mètres environ d’une paroi. Quand les portières s’ouvrent, les voyageurs enfoncent leurs bottes dans le sable mou et léger, presque de la poussière. Un air glacial, raréfié. Un peu plus loin, un tourbillon de poussière court le long d’une dune. Les androïdes lèvent le regard vers la paroi. Ses limites se perdent à l’horizon et les couronnes de roche qui l’entourent semblent des griffes qui saisissent le ciel. Elle est recouverte de sédiments friables, un véritable piège même pour les grimpeurs les plus experts. A éviter, pour ne pas être contraints à faire des changements de parcours difficiles. C573Y prend un clou de son sac à dos. Un simple clou. Cela ne pourrait en être différemment: les grands défis requièrent l’absence de moyens et une habileté hors du commun. C’est comme cela que les titans de l’antiquité faisaient. Les androïdes montent rapidement comme des araignées. De minuscules silhouettes sur un drap ocre. Des gestes mécaniques, mètre par mètre, toujours avec la même concentration. Le regard tourné vers le ciel parce que c’est bien là qu’ils auront l’impression d’être, une fois arrivés au sommet. Aucun problème pendant plus d'une journée. Jusqu'au moment où ils entendent un retentissement lointain. Des hurlements agités. Des gestes frénétiques, quelqu’un indique un renforcement. Ils se précipitent à l’intérieur. Il vient du haut en dévorant la paroi au fur et mesure. Il emporte les saillies avec lui, le long de son parcours, un front sombre de sable et de roches. Une menace que même les androïdes d’escalade – joyaux technologiques du XXIVème siècle – ne sont pas en mesure d’affronter. Ils restent immobiles en fixant le mur de poussière qui s’introduit dans le renfoncement en recouvrant les cuirasses d’une couche épaisse. La nuit. Interminable. Passée à échanger leurs impressions et leurs vies. Illuminés par la lumière d’une torche qui fait émerger depuis les ténèbres des visages et des corps pour les réabsorber ensuite à chaque mouvement. De temps en temps des brisements lointains. Des tonnerres? des avalanches? Toute la nuit. Une alternance de sifflements et de chuchotements annoncent le jour. Une rengaine plaintive et nostalgique. Le chant d’une femme qui pleure son compagnon parti pour un long voyage… Les androïdes mettent la tête hors du refuge. Des aiguilles de toutes les dimensions s’avancent nettement des grands canaux jusqu’à l’horizon. Le ciel est rosé sans taches. Une mélodie envahit l’air. “Regardez!” s’exclame C573Y en montrant du doigt les quatre ombres, les traits fins et les cheveux au vent. Il ne l’espérait pas. Il se tourne ensuite vers la direction opposée. “Venez!” A nouveau dans le précipice, agrippés aux cordes, le dos dans le vide, ils sautent le long de la paroi. Ils montent sur une plaque de basalte. Ils la franchissent rapidement. “Le chant des dames!” annonce C573Y. “Il y a très longtemps, à l'aube de la colonisation un membre d'une expédition raconta qu'il avait vu justement dans cette zone certaines figures féminines...” Ils se montrent depuis un rocher. Devant une rangée de roches surmontées de longs filaments qui se détachent du soleil bas. “Des plantes qui ont survécu à l'assèchement de la planète, il y a plusieurs milliards d'années. Le son est provoqué par le passage du vent à travers les roches.” Le soir. Les voilà au sommet, assis les uns à côté des autres, sur le bord du précipice, les yeux tournés vers les lumières de la petite colonie. Elle se situe à de nombreux kilomètres plus bas. Ils célébreront sous peu le nouveau siècle. Mais C573Y se tait. Un message sur son champ visuel est apparu: REUNION D'URGENCE COMITE EXECUTIF SUR LA TERRE DANS DEUX HEURES, VOTRE PARTICIPATION EST REQUISE. Il se retourne vers ses compagnons: “J’ai reçu une communication. Je dois partir.” Il lance un coup d’œil nostalgique aux ténèbres, vers la nature aliène qui l’a séduit pendant deux jours avec ses spectacles suggestifs, qui n’avait pas hésité à attaquer, en le braquant jusqu’à l’intérieur du refuge. Un défi dans lequel il avait plongé sans hésitation. Un compagnon lui donne un petit coup sur l’épaule. “A bientôt alors! ” Les trois arrivent à un espace une dizaine de mètres plus loin. Ils s’embrassent fortement. “Nous nous occuperons de remettre l’androïde”, lui dit un compagnon. C573Y recule de quelques pas. Il lève le regard vers le ciel, vers une lumière vive, au centre d’une couche d’étoiles. Un menu apparaît sur son champ visuel. Il met en marche la connexion avec le satellite. Il envoie un message: DEMANDE DE TRANSFERT IMMEDIAT DESTINATION: QUARTIER GENERAL SECURITE – TERRE. Il sent qu’il s’évanouit. En quelques secondes, les programmes dont il est composé sont retransmis au satellite et à partir de là, à travers un faisceau laser, ils commencent leur voyage vers la Terre. Le corps de l’androïde est rigide comme une statue, les yeux voilés d’indifférence. C573Y se réveille une demi-heure après dans un ordinateur de la Sécurité. Son assistant le met au courant de la situation avec précision et efficacité et il lui fournit la documentation. C573Y l’étudie, prépare une proposition puis il met en marche le transfert. Il est assis maintenant dans une salle blanche, envahie d’une lumière uniforme, à côté des autres participants autour d'une table. URGENCE @ Quartier Général de la Sécurité, Terre – ordinateur quantique QC1723S. Expressions concentrées, visages fatigués. La convocation du comité, en plein milieu de la nuit, juste à la veille de la nouvelle année ne préannonce rien de bon. Ils sont tous tournés vers la place d'honneur où C573Y attend en silence les derniers arrivés. Un officier qui se distingue pour son charisme et pour ses capacités innées, un point de repère important pour eux tous. Même l'actuelle organisation de la Sécurité qui a moissonné tant de succès dans la lutte contre la criminalité est une de ses œuvres. “Nous pouvons commencer”, annonce C573Y. “ Notre satellite a intercepté il y a trois heures un message chiffré avec une technologie secrète.” Il passe en revue les dix membres. La tension monte. “Il s’agit du système qui devait remplacer ceux qui sont utilisés actuellement. Absolument impénétrable”. Un frémissement les parcourt: dorénavant les super ordinateurs les plus puissants ne seront même plus en mesure de reconnaître les criminels durant les déplacements dans le Réseau. Ils ne pourront même plus déchiffrer leurs messages. De nouveaux virus envahiront le monde digital, en épiant les habitants, pour les tromper ou déclencher des attaques dévastatrices. Impossible de les individualiser. “Le vol est arrivé dans notre centre de cryptographie. Juste là où on le considérait impossible”,poursuit C573Y. “Cela signifie une seule chose…” Il s’interrompt un instant. “Tout le système de sécurité de la Confédération est à risque! J’ai informé le Président. Ils ont alerté la Défense et les Services Secrets.” “Quelque idée sur les auteurs? ” demande un officier. “Le message a été envoyé par l’Agence Spatiale”, scande C573Y. Le pire des cauchemars est en train de s’avérer. L’agence est occupée dans le projet Alpha Centauri. Trois énormes astronaves – les Caravelles – transféreront le peuple digital sur une planète habitable du système solaire le plus proche. Une entreprise historique, l’argument préféré des médias, discuté dans le Réseau par des milliards d’individus. En mesure de susciter des émotions fortes, de mettre en marche des contrastes profonds, d’exaspérer les esprits. Comme rien d’autre. Les officiers s’échangent des regards songeurs. “Selon les derniers compte-rendus, le nombre d’extrémistes impliqués à faire naufrager le projet est en croissance rapide… ” “Les Caravelles voyageront dans un mois. S’il s’agit de terroristes, le compte à rebours a déjà commencé.” Comme il y a cinq ans quand une cellule éversive a effacé des serveurs la ville de Net Heaven et les copies de réserve de la population. Aucun rescapé. “Il s’agit de professionnels. Je me demande si ce sont vraiment des terroristes. ” “Vous avez préparé une liste? ” “Elle sera disponible d’ici peu”, répond C573Y. “Nous considérons que les criminels font appel à des informateurs.” Il se retourne vers celui qui est son bras droit. “Vous pouvez nous tenir au courant des enquêtes?” L’assistant se lève. “Nos agents ont rejoint l’Agence Spatiale et le centre de cryptographie.” Il déplace l’attention sur l’hologramme qui s’est matérialisé au milieu de la table avec les dernières mises à jour. “Les programmes d’intelligence artificielle sont en train de faire de rapides progrès dans le contrôle des banques de données et du personnel.” Il pointe l’index vers le mur. Trois visages apparaissent: un homme de la cinquantaine et deux jeunes femmes. Il les fixe un instant, en silence. “Voici les principaux mis en cause: Le premier suspect est Paul Widman, sous-directeur de l'Agence. Un excellent état de service. Le successeur naturel du directeur actuel qui partira à la retraite dans deux ans. Une vie irréprochable, jusqu’à peu de temps en arrière. Il a été impliqué récemment dans certaines spéculations erronées. Nous soupçonnons que le message a été envoyé depuis son ordinnateur. Linnh Yung, responsable des nouvelles technologies. Une charge dans la sécurité informatique. Ils étaient tous convaincus que c’était à elle qu’on confierait la direction du projet Alpha Centauri mais au dernier moment on a choisi un externe. Elle a confié à un collègue qu'elle était particulièrement attristée. C'est la plus étroite collaboratrice de Widman, et il est probable que ce soit aussi sa maîtresse. Elle a participé, pendant les années d’université, à des actions de piraterie informatique. Nous l'avons su au cours de l'interrogation de certains hackers.” Il s’interrompt. Au dernier moment, peu avant la réunion, il avait ajouté un dernier nom. Aucun indice, c’était seulement le fruit de son intuition. “Eve Dirac n'a aucun rapport avec l'Agence, mais c’était la compagne de chambre de Linnh Yung à l’université et elle est parmi le peu de personnes qui possèdent les connaissances informatiques des criminels. Après une parenthèse dans l'armée, elle s'est dédiée à la recherche, en se distinguant dans le secteur de l'intelligence artificielle. Elle a assuré le poste de conseiller dans la commission qui certifie les programmes pour les âmes, jusqu'au moment où un scandale a explosé. Elle avait favorisé certains producteurs de logiciels. Puis le suicide, il y a une trentaine d’années. Après l'entrée dans le Réseau, elle a disparu.” Il a les yeux tournés vers les militaires. “Widman et Yung sont sous surveillance. Il ne sera pas facile de retrouver la trace d’Eve Dirac.” @ Scène qui se déroule sur le Réseau. DANS LE RESEAU @ La veille de l'an 2300. Les commentaires d'un présentateur suivis d'éclatements de rire proviennent de la salle à manger. Le chef de salle accompagne Victoire dans un endroit plein de clients en habits élégants. Des rayons laser s'entrecroisent en une joyeuse danse autour du gigantesque hologramme d'un arbre de Noël aux reflets iridescents, qui peu de temps avant minuit disparaîtra en laissant la piste libre pour la fête. Sur le côté, trois musiciens de couleur en habit blanc exécutent des compositions d'autrefois. L'endroit renommé pour le raffinement de ses plats, le service excellent et les noms fameux des artistes, est situé dans une des zones exclusives du Réseau et il reproduit le cadre et l'atmosphère d'une époque lointaine quand le monde virtuel n'était pas encore né. Victoire commande un apéritif et elle observe son aspect dans un miroir placé devant elle. Ses yeux de jade ressortent de son visage gracieux. Ses cheveux noir corbeau couvrent ses épaules nues et sa robe de dentelle bleue, sobre mais provocante, révèle ses seins parfaits. Le solo d’une trompette endiablée semble être une mélodie lointaine. La chaise qui est devant elle est vide. Elle ouvre sa pochette de cuir. Elle scrute à l’intérieur quelques instants, les lèvres fermées. Puis elle se concentre sur les clients à l’entrée. Le voilà! Une stature massive, des cheveux noirs et des traits fins. Smoking avec une ceinture couleur argent qui entoure sa taille, le mouchoir blanc dans la petite poche. Un serveur court vers lui et il lui indique sa table. L’homme s'approche d’un bon pas. Il se penche vers elle et il lui chuchote: “Cette soirée sera toute pour nous.” “Je craignais que tu ne m'aies oubliée...” L’homme commande un apéritif. Il parcourt le menu et quand on lui porte son cocktail, il poursuit la lecture en buvant de temps en temps. Il relève enfin les yeux: “Un plat d'époque? Qu’en dis-tu ?” “D'accord.” “Cuisine française?” Elle acquiesce. Ils passent leur commande. Victoire fixe le serveur en silence pendant qu’il sert un bordeaux dans des verres de cristal, qu’il tourne ensuite avec délicatesse. Couleur rubis, arôme fruité. Sur les lèvres, un sourire triste. “Ça ne va pas? ” demande James. “Pour toi, tout est plus simple: tu passes tout ton temps dans le monde réel. Moi par contre, je suis là, à t’attendre toute la journée…” James tend le bras le long de la table. Pendant ce temps Victoire poursuit: “Quand je t’ai revu dans le Réseau après l’accident, J’étais convaincue que notre amour était indestructible. La mort, même pas elle, n’avait réussi à nous séparer! J’ai renoncé à la déshumanisation pour rester celle que tu avais aimée. Mais maintenant je me demande si j’ai bien fait. ” “Tu sais combien ici tout est difficile.” “Je pensais m’intégrer quand même dans le monde digital. Mais je suis si différente des autres âmes sans la déshumanisation!” “Tu devrais retourner dans le monde réel” dit James en caressant la main de Victoire. “Je t’achèterai un ginoïde (1). Tu pourras t’installer à l’intérieur. ” “Nous pourrons dormir finalement ensemble! Mais si la loi qui rend la déshumanisation obligatoire passe, que ferons-nous?” James éfleure de son index le nez de Victoire. “Je pense qu’elle ne passera pas. L’opposition est très forte. Mais maintenant profitons de notre soirée. Je veux te voir sourire! ” (1) Robot aux ressemblances féminines dans lequel les êtres digitaux peuvent s’installer. TENTATIONS @ Victoire est allongée sur le lit, la tête installée sur un coussin confortable. Elle rêve de sa vie future sur Terre, avec James, finalement. Encore quelques semaines et tout deviendra réalité. Elle est distraite par une musique. Le visage souriant d’une jeune femme aux cheveux cuivrés et sa peau aux taches de rousseur apparaît sur le champ visuel: Nicole, une australienne qu’elle a connue quelques jours auparavant en chattant sur le Réseau. “J’ai une proposition à te faire”, annonce Nicole. “Qu’en dis-tu de venir me voir le week-end prochain?” Victoire écarquille les yeux. “A Sydney?” “On a ouvert un endroit super. C’est aussi une boîte”, explique Nicole. “On pourrait y aller samedi soir.” “Je ne suis plus revenue sur Terre depuis mon accident…” “Et alors? C’est arrivé il y a énormément de temps! Moi je te donnerai l’adresse d’une bonne agence où tu pourras louer un ginoïde. Ils ont énormément de modèles.” “Je ne pensais pas que ce soit si simple” commente Victoire. Elle ne garde que de vagues souvenirs du monde matériel. C’était encore une petite fille au moment de l’accident. Elle fait toujours recours à la réalité virtuelle pour les rencontres avec ses parents et James. “Il me faut un passeport?” “L’agence te fournira toutes les autorisations”, explique Nicole. Victoire a l’air satisfaite. Les robots reproduisent fidèlement l’aspect et les sensations des humains. Elle pourra finalement manger un sandwich, boire un café au lait, marcher pieds nus dans un pré, pendant une journée de soleil. A Sydney: soleil, mer, divertissement. “Malheureusement je serai occupée dans la journée. Tu devras visiter la ville toute seule”, conclut Nicole d’un sourire captivant. Sydney, Terre. Le grand jour, finalement. Au réveil, un technicien souriant l’invite à sortir du lit. Victoire est un peu gauche mais elle se met debout à l’aide d’une infirmière et elle arrive devant un miroir. Elle endosse un chemisier blanc, un pantalon à rayures et des baskets exactement comme elle les avait commandées. Elle se retire dans la salle de bains et elle embellit ses lèvres d’un rouge rubis. Elle passe dans la salle d’accueil, elle retire un sac à dos avec le change de vêtements. Elle enfourche des lunettes bleues, elle se met un foulard sur la tête et elle se dirige vers le hall. Le concierge lui souhaite un bon séjour. Le portail s’ouvre. Victoire se bloque devant les marches. Elle ferme les yeux, elle respire profondément. Elle descend ensuite les marches d’un pas rapide. Une luminosité aveuglante. Une brise chaude. Des rues pleines de gens de tous les âges. Les haut-parleurs diffusent une musique joyeuse. Elle arrive à une plage pleine de baigneurs. Elle prend une chaise longue et en s’allongeant, elle ferme les yeux. La même tiédeur que quand elle était petite, elle jouait au sable au bord du rivage. Le clapotis du ressac. Elle commande une boisson glacée et elle la boit lentement à petites gorgées en appréciant l’arôme de menthe. Elle reprend sa promenade en longeant le bord de mer jusqu’à une construction aux immenses voiles blanches. A l’intérieur, un orgue aux longues cannes de cuivre, le plus grand du monde. Elle continue sa visite toute la matinée. Elle achète ensuite à l’heure du repas, un sandwich chez un vendeur ambulant et elle entre dans un parc. Elle le déguste assise sur un banc. De grosses tranches de jambon blanc. Une salade croquante. Des tomates acidulées. Elle observe, à l’ombre d’un tilleul, les arbres séculaires, certains peuplés d’énormes chauve-souris, d'autres avec de longues feuilles pointues semblables à des plantes préhistoriques. Elle écoute le cri provenant d’un pré. Au fond certains gratte-ciel aux formes bizarres avec de grandes superficies recouvertes de miroir se jettent dans le ciel. Elle entre dans un quartier en style anglais: deux rangées de villas en briques rouges. Des jeunes bavardent à la terrasse d’un café et un peu plus loin un collectionneur expose des livres. C'est la première fois qu'elle tombe sur ces rares reliques du passé. Victoire extrait un volume d'un rayon. Pendant qu'elle le feuillette, le vendeur s'approche et lui présente un exemplaire usé par le temps. “Regardez celui-là. Une rareté”. Elle le prend en main. Elle fixe le revêtement de cuir et elle passe la main sur la superficie pleine de crevasses. Elle le feuillette avec délicatesse. Le papier rugueux répand dans l'air une odeur de moisissure, l'encre forme des auréoles jaunies autour des caractères. Des images d’un monde lointain: des dames et des chevaliers du XVIIIème siècle, des dentelles, des talquées, des velours. Victoire repose le livre et elle reprend sa promenade. Le soir. Une petite foule est regroupée autour d'un spectacle de sons et lumières. Une fille danse au rythme des tambours, en dessinant des figures lumineuses avec des torches. Le public applaudit. Elle arrive une demi-heure après devant une église de style néo gothique dont la façade donne sur une place. Elle observe les boucles en grès et les flèches inondées de lumière qui se découpent nettement sur le fond nocturne. Elle baisse le regard sur la masse de personnes à l'entrée. Ils sont jeunes. Ils endossent des vêtements jaunes, rouges, verts, certains d'entre eux, même provocants. UN ENDROIT A LA MODE La Cathédrale, le cœur de la vie nocturne de la ville. A l'intérieur, des discothèques et des lieux dédiés à la réalité virtuelle. Victoire passe à côté d'une fille aux formes gracieuses, occupée à distribuer de la publicité. Elle rentre dans la nef principale, un cadre dépouillé et sévère, rendu encore plus suggestif par les nervures allongées qui amplifient l'espace et par le kaléidoscope de lumières qui filtre des vitraux colorés. Nicole est devant le banc, elle endosse un vêtement de latex transparent. Une fille à la peau mate, impeccable dans son ensemble bleu, indique une liste: “Vous pouvez choisir parmi ces divertissements ou alors...” Elle s'avance, en allongeant le bras vers une petite porte. “En entrant dans ce labyrinthe, vous pourrez assister aux spectacles qui sont disposés le long du parcours. Les surprises ne manquent pas.” Victoire s’approche. “Qu’en dis-tu du labyrinthe?” Après l'enregistrement, elles passent à côté de deux filles qui rient, une couverte d'une gaine vert électrique et l'autre d’une robe jaune citron. Elles se mettent en marche le long d'un couloir qui s'élargit à certains moments et se restreint à d'autres à tel point qu' il n’y a de l’espace que pour une seule personne. De temps en temps Victoire jette un coup d'œil sur les couloirs contigus à travers les meurtrières ouvertes dans les parois. Elles débouchent sur un endroit aux murs bleu ciel. Victoire regarde autour d'elle. “Un spectacle, ici? Mais la pièce est vide...” “Attends.” “De quoi s'agit-il?” Nicole hausse les épaules. Le chip neural prend possession de leurs esprits. Elles se retrouvent au milieu d'un laboratoire où des boîtes de peinture, des pinceaux et des palettes, des carafes et des faïences s'alternent confusément. Sur le côté, des fils de fer, des bidons et des cartons. Les murs sont tapissés de tableaux. “Eh, vous deux!” Un homme trapu aux yeux globuleux s’approche, avec une veste tachée de peinture, un béret basque incliné. Un morceau de carton dans les mains. “Vous êtes peintre?” demande Victoire. Il ébauche un sourire. “Je suis aussi un poète.” (2) Autrefois les œuvres d'art véhiculaient leurs messages à travers un sens à la fois, rarement plus. Un tableau frappait donc la vue, on pouvait admirer une statue et la toucher. Un poème attirait non seulement pour son contenu mais aussi pour sa sonorité. Un parfum enchantait pour sa flagrance et les chefs-d’œuvre de la cuisine pour leur saveur et leur présentation raffinée. L'auteur toutefois avec les moyens exigus qu’il avait à sa disposition, devait se limiter aux formes d’expression les plus simples. Une incommunicabilité qui dura des millénaires, jusqu'au XXIème siècle, quand avec la réalité virtuelle, les œuvres commencèrent à intéresser tous les sens simultanément. Ce n'était que le début. Moins d'un siècle après, l'installation d'un chip neural dans le cerveau permit d'accéder directement à l'esprit en excluant complètement la communication sensorielle. L'incapacité de partager son propre monde était devenue un souvenir du passé. L'art fut bouleversé à la base, il mourut et il ressuscita. Aujourd'hui l'œuvre d'art est constituée de programmes qui suscitent des sensations et des émotions. Elle est interactive, dans la mesure où elle se réalise seulement au contact de l’utilisateur. Les façons de dire sont emblématiques de ce changement: par le passé on admirait les chefs-d’œuvre, on les écoutait, dans quelques cas on les touchait; aujourd'hui on les vit tout simplement. D'habitude l'artiste insère dans son travail une sorte de génie, la plupart des fois avec son propre aspect qui accompagne l'utilisateur dans la jouissance de l'œuvre. “Comment vous appelez-vous, Monsieur?” demande Nicole. “Je m'excuse si je ne me suis pas présenté avant” répond-il en lui tendant une carte de visite. “Pablo Diego José Santiago de Paula Juan... Trinidad Ruiz Picasso”. La fille relève les yeux. “Quel nom à rallonge!” Une femme apparaît dans la pénombre. Elle porte une robe noire bordée de dentelle. Elle s'approche d'un pas léger. Ses cheveux châtains recueillis en un chignon à la nuque lui confèrent un aspect sévère et sa pâleur fait ressortir ses yeux marron. “Bonjour, je m'appelle Olga.” Un enfant de cinq ou six ans se précipite vers la femme. Il a l'aspect fragile avec son costume d’arlequin jaune et turquoise; elle l'accueille avec une caresse sur ses cheveux. “Voici notre fils, Paul.” Le petit regarde furtivement les invités, en révélant la même couleur des yeux que sa mère et il replonge tout de suite après dans les plis de sa jupe. Victoire sourit. “Vous vous ressemblez comme deux gouttes d'eau.” La maîtresse de maison se retourne vers l’entrée où une jeune fille aux cheveux dorés vient d’apparaître. “Excusez-moi.” Sans rien ajouter, elle s’éloigne, en tirant l’enfant vers elle. Les deux se croisent à mi-chemin mais elles ne se daignent même pas d’un regard. La jeune fille porte un chemisier d’organdi qui met en relief ses formes douces. Elle tient par la main une petite fille joyeuse avec des tresses attachées par deux nœuds. Elle se présente avec un sourire triomphant: “Moi c'est Marie-Thérèse. Maya, dis bonjour aux invités!” La petite continue à jouer avec sa poupée de chiffon comme si de rien n’était. Quelques minutes après une troisième figure féminine entre, une blouse noire brodée et une jupe à carreaux. Les traits réguliers, le regard fier et les mains bien soignées et laquées de rouge carmin. “Enchantée, Dora.” Les maîtresses de maison évitent de se parler, elles se lancent des regards empoisonnés. Le peintre s’éloigne d’un pas et il regarde la scène d’un air amusé: des corps prêts à bondir comme le moment précédant un affrontement… “Nous, nous devons partir!” hurle Victoire. Un échange rapide de coups d’œil. “Vous êtes venues pour voir mes œuvres, n’est-ce pas?” scande le peintre. Et sans attendre la réponse, il se dirige vers un tableau où s’alternent le noir, l’ocre et le blanc (3). Nicole le suit. “Je peux le toucher?” “C'est fait pour cela.” La jeune fille glisse avec son doigt sur les lignes noires qui délimitent la couleur puis elle passe à une zone ocre. Elle a l'impression d’effleurer un corps chaud et humide. Elle fait quelques pas en arrière pour voir l’ensemble. Maintenant les couleurs se mélangent en donnant la forme à deux amants étreints dans un baiser passionnel. “Qu'en pensez-vous?” demande le peintre. “Remarquable.” Nicole reprend l'exploration. Des détails réalistes. Des mouvements sinueux. Elle a l'impression de s'engloutir dans un monde animal. “Il vaut mieux peindre un visage, son expression, ou ce qu’elle cache?” (4), demande l’artiste. Une tête masculine au nez proéminent, la bouche réduite à une fissure verticale arrive à la surface du tableau. “Quelles formes étranges...” dit Nicole. Elle avance la main vers le nez. Elle le serre fortement mais un instant après elle lâche la prise dégoûtée. “C'est ce que je pense?” Le peintre acquiesce. Toute la toile est traversée par un frémissement. Les deux personnages qui jusqu'à peu de temps auparavant appartenaient à un monde plat, prennent forme. Les rondeurs, les angles des corps apparaissent. La figure masculine se penche vers l'extérieur avec sa poitrine, il allonge un bras, puis une jambe. Il touche le sol. Nicole le retrouve sur elle. Elle hurle. “L'art n'est jamais chaste” (5) commente l’artiste. Victoire qui parlait avec les maîtresses de maison se retourne. L’amie est dominée par le poids de l’homme. Elle se démène, elle cherche à l’éloigner en lui lançant une rafale de coups sur la poitrine mais elle est resserrée dans un étau d’acier. Dans l’intervalle, les autres personnages aussi se détachent des tableaux et ils commencent à déambuler dans la pièce… Victoire plante les deux femmes. Elle court vers Nicole. Le long du parcours, elle esquive d’étranges créatures aux corps absurdes ainsi qu’une chèvre de fil de fer et de carton qui bêle obstinément. Elle rejoint l’assaillant et elle lui lance une rafale de coups de pied dans les tibias. Elle vise et elle lui écrase les pieds avec ses talons en pressant de toutes ses forces. Pendant que l'homme hurle, elle attrape Nicole par un bras et elle la tire. Un, deux, trois fois. Libre! Les filles courent vers la sortie. Elles se précipitent le long du couloir. Elles s’appuient contre le mur. “Nous sommes encore dans la réalité virtuelle?” demande Victoire, pliée par l’effort. Nicole se retourne vers la porte. “Je dirais que non: personne ne nous a poursuivies.” “Je n’ai plus envie de continuer dans le labyrinthe. Et si on visitait la discothèque? Qu'en dis-tu? Là nous serons tranquilles” L'hologramme d'un steward au bronzage parfait se matérialise. “Je vous en prie, suivez-moi.” Quelques mètres plus loin, Victoire porte la main à son front: une sueur froide. “Tu vas bien?” demande Nicole. “J'ai eu un moment de panique, comme si quelque chose de terrible était en train de nous attendre.” “Courage, le pire est passé. Et maintenant je suis sûre qu’un garçon magnifique t’attend!” Elles se mettent à rire. Une musique assourdissante. La salle immergée dans la pénombre fourmille de jeunes qui se pressent sur les pistes où ils s'abandonnent à un rythme déchaîné. A une dizaine de mètres de hauteur, à l'intérieur de cubes transparents, certaines jeunes femmes s'agitent dans leurs gaines iridescentes alors que les images holographiques de chanteurs virtuels fluctuent tout autour. Victoire et Nicole se créent un passage dans la masse jusqu'à une piste où trois androïdes professionnels s'exhibent dans des danses acrobatiques. Elles prélèvent d'un plateau deux boissons colorées et elles s'immergent dans la mêlée. Nicole se bloque devant sa propre image réfléchie par un miroir. “Qu'est-ce qu'il m'est arrivé?” Son visage et ses mains sont devenus fluorescents. Un rire dans son dos. “C'est à cause de la boisson mais demain tu seras normale”, explique un jeune aux yeux bleus, avec une cascade de boucles blondes. Il indique sa table. “Vous voulez vous installer à ma table?” Les jeunes filles s'assoient. “Je m'appelle Abel.” “Enchantée. Nicole.” “Moi, c'est Victoire. Tu es là depuis longtemps?” “Depuis une heure.” Le jeune homme leur présente un plat de petits fours. “Servez-vous!” Ils commencent à bavarder. Lui, c’est un étudiant en dernière année de philosophie. “Je compose aussi des poèmes.” Il invite Victoire à danser. Elle accepte. Ce n’est qu’une danse en fin de compte. La jeune femme le tient par le cou tandis qu’il la serre à la taille. Ils commencent un slow. “Tu es une ginoïde, n’est-ce pas?” demande l’homme. “Comment tu fais pour le savoir?” “J’ai rencontré ton sosie il y a quelques jours.” “Je suis une âme. Je reviendrai vite sur Terre, mais cette fois-ci ce sera pour toujours.” Il reste en silence. Victoire pose sa tête sur l’épaule d’Abel. “A quoi tu penses?” “Je ne crois pas que tu aies fait le bon choix…” Elle écarquille les yeux. “La plupart des humains voudraient être une âme comme toi”, continue le garçon. “Le pas intermédiaire avant un autre de loin plus important: devenir une super intelligence.” “Pourquoi?” “L’avenir lui appartient.” (2) (4) (5) Phrase attribuée à Picasso (voir bibliographie).- (3) Le baiser, 1925. CONTACT @ Une semaine après. Victoire parcourt une rue mal éclairée d’un pas rapide. Elle regarde continuellement autour d’elle. Elle s’arrête devant un labyrinthe de ruelles. "Dans quelle merde j’ai été me mettre?" pense-t-elle. Elle reprend son chemin. Tout autour, des trottoirs pleins d’ordures. Des miasmes dégoûtants dans l’air. Des types bizarres lui lancent de temps en temps des coups d’œil menaçants. Elle se met au milieu de la chaussée et elle accélère le pas en suivant un sillon fétide. Impossible de retrouver son chemin. Elle ne devait pas prendre ce raccourci! Un ivrogne la heurte et il continue son chemin comme si de rien n’était. Elle se sent mal à son aise. Elle boutonne son imperméable. Puis un sifflement dans le lointain. Elle n’y fait pas attention. Un deuxième, un peu plus proche. Victoire se bloque. Elle regarde derrière d’un coup d’œil. Trois silhouettes sombres la scrutent sous un lampion. A une centaine de mètres. Rien d’autre. Elle bondit en avant le cœur serré. Des dépôts abandonnés. Des entrées fermées par des panneaux. Elle lance des coups d’œil à droite et à gauche. Rien. Encore rien. Elle s’arrête devant un mur qui bloque la rue. Impossible à franchir. Elle tourne la tête vers un coin sombre. Il y a une petite porte cachée derrière un tas d’ordures… Entr’ouverte! Elle se précipite à l’intérieur et la ferme avec le cadenas. Elle cherche l’interrupteur à tâtons. Ensuite elle regarde autour d’elle. Elle a atterri dans un dépôt. Sans fenêtre. Sans sortie secondaire. Une cage! Elle monte les marches qui la conduisent à un balcon interne. Dans l’intervalle, les trois ont rejoint la porte. Le chef, un individu au visage moitié bleu, moitié rouge indique les côtés de l’édifice. Ordres brefs. Il arrive ensuite à l’entrée principale. Il lève la main. Des demi-gants noirs. Des griffes aiguisées comme des lames en mesure d’interrompre n’importe quel programme. Quelques coups sur les gonds. La porte s’effondre. Victoire assiste à la scène depuis le balcon. Elle va et vient en courant. Derrière un coin, une sortie de secours. Elle l’ouvre grand. Elle regarde au-dessous. Un être carré, aux larges épaules l’attend sur le trottoir. De longs membres repliés semblables à ceux d’un crapaud. Sur le visage, des écailles iridescentes. Il émet un gargouillement. Il saute sur les marches, il en parcourt deux à la fois en s’aidant de la rampe. Victoire s’enferme à l’intérieur. Elle saute sur un tas de marchandise et elle se recroqueville dans les sacs. Dans l’intervalle, le chef a atteint le balcon. Il s’arrête, il regarde autour de lui. Il flaire. Des pas sonores. De plus en plus proches. Elle, elle retient son souffle. Silence. Maintenant il est devant. Des yeux injectés de sang. Les griffes le long des hanches. C’est fini. Puis un chuchotement: “Cours à droite. A cinquante mètres, j’ouvrirai une galerie.” Elle, elle fait un bond et avant même de toucher le sol, l’ouverture se referme derrière elle. Elle roule sur une superficie de cailloux. Elle a mal à une épaule. Victoire regarde autour d’elle: elle est dans une caverne. Une sombre silhouette se détache devant elle. REVELATION @ Victoire éclate en sanglots. “Ici, tu es à l'abri. ” L'inconnue aux cheveux couleur miel s'agenouille et la prend dans ses bras. Victoire retrouve son calme. “Je m’appelle Eve. Et toi? ” “Victoire. ” “Mais qu’est-ce qu’il t’a pris d’aller dans cet endroit?” “J’avais pris un raccourci pour rentrer à la maison mais je me suis perdue.” “Heureusement j’ai vu ces types…” “Mais comment tu as fait à m’amener ici? ” “Pour moi c’est une plaisanterie…” Victoire regarde autour d’elle. “Où sommes-nous?” “Juste sous le dépôt. J’habite ici avec mes amis.” Eve se retourne. A une dizaine de mètres trois personnes discutent tranquillement, illuminées par la lumière sautillante d’un brasier. “Viens avec moi! ” Ils s’approchent du groupe. “Je vous présente Victoire”, dit Eve. La jeune tend la main. “Enchantée.” “Bienvenue!” “Des malfaiteurs l’avaient assaillie, je suis intervenue juste en temps utile”, explique Eve. Puis elle se retourne vers Victoire. “Maintenant détends-toi. Qu’en dis-tu de dîner avec nous?” Elles se dirigent vers une porte. “Dehors c’est dangereux. Tu peux dormir ici cette nuit.” Elles s’assoient autour d’une table, sur un banc. Victoire s’installe à côté d’Eve. D’autres personnes arrivent, elles sont une dizaine maintenant. Sur la table du pain, des fruits et du vin. “Dîner insolite pour des âmes!” commente Victoire. “Ce soir nous fêtons ton sauvetage”, annonce un invité, en coupant le pain avec son couteau. “Et puis c’est la meilleur façon de revivre le passé.” Un garçon à la peau mate racconte un fait curieux qui lui est arrivé quelques heures auparavant. Une femme au visage criblé de taches de rousseur rit et ensuite elle raconte une blague. Victoire sourit. Au moment où les participants saluent pour se retirer chacun dans leur propre chambre, Eve s’approche de Victoire. “Il y a un petit lac près d’ici, qu’en dis-tu si nous allons faire une promenade?” CONFIDENCES @ Les deux femmes se mettent en marche le long d’un cunicule à travers des rochers pointus et en s’appuyant de temps en temps le long des murs. Dix minutes après elles débouchent sur un grand espace. De grosses stalactites pendent de la voûte. Elles s’assoient sur une pierre, en se tournant vers les eaux du lac souterrain dix mètres plus loin. Une étendue semblable à du pétrole qui se perd dans la nuit des enfoncements. La lumière faible de certaines torches pendues à un mur transforme les roches en fantasmes qui semblent émerger des ténèbres. Victoire se tourne vers Eve. Elle l’a sauvée, elle lui a ouvert sa propre maison sans rien lui demander. Eve se comporte avec elle comme si c’était sa meilleure amie. Elle lui a présenté ses compagnons. Qu’est-ce que c’est que ce monde, un rêve? Silence, interrompu seulement par le suintement des gouttes. Eve lance un caillou dans le lac. Un plongeon sourd. Des cercles concentriques qui s’allument de reflets bleus. “Qu'est-ce que tu en dis?” demande-t-elle. “Suggestif. Je n’imaginais pas qu’il existe quelque chose de semblable dans le Réseau.” “C'est moi qui l'ai créé. Je me suis inspirée d’une grotte de la terre.” Elles bavardent, elles sourient. Il y a de la complicité et du naturel entre elles, un fait insolite si on considère qu’elles se connaissent depuis peu. Et comment elles se sont rencontrées. “Tu as un compagnon?” demande Eve. “Oui, c’est un humain.” “Il ne sera pas facile de vous entendre.” “J’ai interrrompu la déshumanisation quand les premières disputes avec James ont commencé.” “Moi aussi je l’ai refusée…” dit Eve.“Vous vous connaissez depuis longtemps?” “Je l’ai rencontré à la mer, quand nous étions jeunes. Nous nous retrouvions tous les étés. Jusqu’à ce jour …” Victoire fixe la sombre étendue. “J'avais quinze ans. James était avec moi.” Atmosphère surréelle, beaucoup de paix; tout constitue une invitation à continuer. “La plage était déserte et la brise de la fin de l'après-midi portait un peu de bien-être après une journée de canicule. La mer bouillonnait d’écume après trois jours de tempête et nous, nous promenions sur le bord de l'eau en ramassant de temps en temps des coquilles pour ma collection. L'eau était encore chaude. Le moment idéal pour se baigner. Nous nous sommes déshabillés et nous nous sommes lancés sous les lames.” Eve reste en silence pendant que Victoire accélère:“J'étais sur le point de reprendre mon souffle, quand une vague plus forte est arrivée et elle m'a engloutie dans le tourbillon. L’eau était pleine de sable. J'ai tenté de remonter, mais en vain. Les courants étaient trop forts. Je ne me sentais toutefois pas épouvantée: j'avais déjà affronté des situations difficiles. Je devais maintenir mon sang-froid, retenir mon souffle et me laisser transporter vers une zone tranquille.” Eve se retourne. Elle hausse le ton de la voix: “Si cela te gêne d'en parler, laisse tomber!” Victoire toutefois ne peut que suivre le fil de ses souvenirs de plus en plus vifs: “J'étais sur le point d'émerger à nouveau quand une autre lame m'a poussée encore plus en profondeur. J'ai ouvert la bouche, l'eau est entrée dans mes poumons! J'ai lancé un signal à partir du localisateur avant de plonger dans le noir total.” Elle ferme les yeux. “On m'a raconté le reste. Les secours sont arrivés dix minutes après. On m’a trouvée dans le fond. On m'a ramenée à la rive. Tout a été inutile.” “J'imagine que James a assisté à la scène.” “Il a couru me secourir mais à son arrivée, j'avais disparu sous les eaux. Il a assisté à la tentative de me remettre en vie. Il est monté à bord quand on m'a installée dans l'ovoïde et il m'a répété pendant tout le voyage qu'il ne m'abandonnerait pas. Il était encore à mes côtés quand mes parents sont arrivés et il était présent aux funérailles.” “Une expérience terrible.” “Après la digitalisation, on a commencé les rencontres de réalité virtuelle avec ma famille et les psychologues. A la première visite de mes parents, on pleurait tous. J'ai vu James la fois suivante. Nous sommes restés enlacés pendant toute notre rencontre sans rien dire. La reprise a été lente mais maintenant je vais bien.” Elles restent tous les deux en silence en fixant le lac, puis Eve reprend: “C’est à moi maintenant. C'est arrivé pendant le pire moment de ma vie. Je rentrais d'un entretien avec le Président de la Commission de certification.” “Tu travailles dans la Commission qui autorise les améliorations des êtres digitaux? ” Eve acquiesce. “J'étais recherchée pour corruption. Les preuves contre moi semblaient écrasantes. Lui, il craignait que ma présence ne discrédite la commission. Il a demandé ma démission. Je lui ai expliqué que j’étais innocente mais j'ai accepté sa demande.” Son front se crispe. “Les preuves étaient fausses mais personne ne me croyait. Je suis montée sur la falaise de Long Cape. Le ciel était limpide. La mer paresseuse à vingt mètres au-dessous. Je sentais que c’était le bon moment. J’ai fermé les yeux. J’ai fait seulement trois pas. Je n’ai rien senti. Mais on m’a vue. Coma profond, pendant une semaine. Puis j’ai rencontré un psychologue dans le Réseau, une fois seulement. J’étais trop dégoûtée du monde.” “Pourquoi ont-ils falsifié les preuves?” “Je défendais des produits nouveaux qui pouvaient créer de sérieux problèmes à l'industrie.” “Ici tu as trouvé des amis!” “Sûrement et à présent je suis sereine.” Elles se lèvent en se prenant par la main et elles se mettent en marche vers la lumière. IDEAUX @ Les rochers se dissolvent au fur et à mesure et la pénombre est remplacée par une luminosité uniforme. Elles entrent dans un espace sans limites, en marchant dans le vide. Des créatures diaphanes s’avancent de toutes les directions, elles ont des mouvements si harmonieux qu’on a l’impression qu’elles dansent. Les femmes s’arrêtent. A présent, elles sont entourées de fantasmes aux profils indéfinis sur lesquels giclent de petites flammes dorées. Victoire sent leur chaleur. Elle ne voit pas les yeux mais elle sait qu’ils la regardent. “Où sommes-nous?” “Dans le premier des anneaux internes.” Un lieu inaccessible aux humains, parce qu’il est scandé par un temps trop rapide, dans lequel elle n’avait jamais pénétré, trop attirée par la Terre; utilisé par les intelligences pour réfléchir sur le monde matériel. Creuset de leurs projets les plus prévoyants admirés et enviés des humains. “Moi aussi, j’ai contribué à la création de ce lieu quand je travaillais à l’Institut Supérieur d’Intelligence Artificielle.” “Vraiment?” “Je coordonnais le projet. A dire vrai, la carrière ne m’a jamais intéressé.” Des rides apparaissent sur le visage décharné d’Eve. “J’étais dans l’armée avant de collaborer avec l’ISIA. J’ai participé à de nombreuses missions dans les Red Helmets, le corps d’élite de la Défense. Mais après j’ai opté pour l'autre grande passion de ma vie: la recherche. Un choix longtemps médité.” Eve contemple les milliers de lumière suspendues dans la nuit. “Je désirais donner un but à ma propre vie qui ne soit pas une simple satisfaction de mes intérêts personnels, je voulais contribuer au développement de la civilisation. Mes études m'avaient convaincue que pour évoluer, les âmes devraient surpasser leurs limites humaines. Elles devraient s’intégrer avec des logiciels d'intelligence artificielle pour obtenir cela et je voulais participer à leur amélioration. La Défense m’avait demandé de rester mais j’avais poursuivi mon chemin sans hésitation.” Eve baisse la tête. “Les années passées à l’ISIA furent magnifiques, jusqu'au jour où elle avait reçu l'offre de faire partie de la Commission de Certification. L'organisme même qui devait se distinguer pour son impartialité se soumettait aux intérêts des grands groupes industriels. Mes collègues avaient accepté la situation, certains pour être tranquilles, d'autres par intérêt. Mais moi non. Je ne voulais pas céder, c’était une question de principe. J’avais des idéaux à défendre et je ne voulais pas perdre le respect pour moi-même. Ainsi avais-je défendu à l’intérieur de la Commission certains programmes d’innovation proposés par la Communauté Source Ouverte dont la diffusion était contrecarrée par les sociétés multinationales. Le Comité Ethique auquel on avait confié la tâche de diriger les choix d'évolution de l'espèce, avait tenté de soustraire la question à la Commission en affirmant qu'elle relevait de sa compétence.” Eve ferme les yeux. “Une accusation infamante était arrivée en plein milieu de la bataille: corruption. Le reste, tu le sais.” “Comment tu es arrivée ici?” demande Victoire. “Quand je suis entrée dans le Réseau, je n’ai pas fourni mes coordonnées à l'Archive Générale, et je ne me suis même pas présentée au procès.” “Tu es recherchée par la Sécurité!” “C'étaient des années obscures jusqu'à la rencontre”, continue Eve, en acquiésant. “Le chef d'une organisation secrète, les Elus, m'avait cherchée. J’avais rencontré certains disciples. Un d'eux, un noir, m’avait félicitée pour le courage et la ténacité avec lesquelles j’avais défendu mes propres idées. Martin Wing, le défenseur des droits civils, un homme avec un immense charisme qui, après la mort causée par la main d'un fanatique une quarantaine d'années auparavant, avait continué sa bataille avec la même vigueur dans le Réseau. Wing et ses compagnons étaient passés tout de suite à l'argument qui les tenait le plus à cœur. La répression de la Sécurité se faisait de plus en plus intense, à présent leurs jours étaient comptés. Ils avaient besoin d'une technologie très avancée pour la combattre et moi seule étais en mesure de la développer.” Son visage s'adoucit. “Dès le premier instant, j’avais éprouvé une grande sympathie pour eux. Il s'agissait de personnes de valeur, poursuivies comme moi par la Sécurité. Depuis, je passe mes journées à créer des programmes pour nous protéger.” “On t’a donné une grande responsabilité.” Eve hoche la tête. “Je ne crois pas que nous réussirons à fuir longtemps. Les Elus sont préoccupés, ils veulent porter leur mission à terme.” “E toi?” “J’aime mon travail et les Elus me laissent tranquille. Le reste ne m’intéresse pas.” Les femmes sont en silence, l’une en face de l’autre, entourées d’un tourbillon de lumiere. Tout à coup, elles se retrouvent dans le tunnel. Une expérience brève, à peine une seconde qui leur avait semblé de longues heures. Une manifestation de grande amitié. PREMIERE FOIS @ Un noir à la stature imposante parle à un homme aux cheveux blancs. “Nihil ne s’est pas présenté à l’entretien.” “Qu’est-ce qui peut lui être arrivé?” “Je n’en ai aucune idée.” “Tu as récupéré le plan?” “On doit me le donner aujourd’hui.” “On a plus de temps à présent: les Caravelles partiront dans un mois.” “Je le chercherai.” Ils sont pensifs. Eve à ce moment, s’approche et les salue. “Tu lui as déjà parlé?” demande le noir au compagnon. L’autre hoche la tête. A présent Eve est devant. “Le prochain rite de re production est prévu pour jeudi”, annonce le vieux. “J’ai demandé au Conseil. Tu auras l’honneur de porter dans ton ventre l’enfant qui va naître.” Eve rougit. “Non, je n'en ai pas le courage. Pour moi, ce serait la première fois.” Les trois restent en silence quelques secondes. “Nous t’aimons tous beaucoup et nous sommes tous sûrs que tu éprouves le même sentiment. Mais tu ne t’es jamais insérée dans la communauté, nous te voyons mécontente. Tu dois oublier ton passé, Eve.” “Certaines blessures ne pourront jamais se refermer.” “Nous t’avons demandé de participer au rite pour ce motif aussi, annonce le vieux conseiller. “Dans les conditions actuelles nous ne réussirons pas encore pour longtemps à fuir à la Sécurité. Toute ton experience nous est utile. Mais c’est seulement en t’intégrant complètement dans la communauté que tu pourras donner le meilleur de toi. Quand Victoire arrive, Eve lui fait signe d’attendre. La jeune femme se met de côté et elle les observe. Quelques jours seulement se sont écoulés, et pourtant elle a l’impression de les connaître depuis toujours. Ils la traitent amicalement comme une des leurs, et avec respect. Illusion, peut-être. Mais au fond elle sent que tout est vrai. Victoire se retrouve, sans le vouloir, en train de penser à James. Elle éprouve le remords de ne pas l’avoir contacté depuis plusieurs jours, c’est la force impétueuse d’une enfance partagée qui réapparaît à la surface. Eve salue le groupe et elle la rejoint. “Excuse-moi si je t'ai fait attendre mais nous étions en train de traiter la naissance d'un nouvel être.” Victoire sursaute. “Vous parliez de la déshumanisation?” “C’est la même chose.” Eve est pensive. “On m’a proposé d’être la génitrice.” “Qu’est-ce que tu leur as répondu?” “Que ça ne m’intéressait pas.” “J’ai souvent entendu parler des rites de reproduction”, poursuit Victoire. “Qu’est-ce qu’on éprouve?” “On m’a parlé de sensations inimaginables.” “Ils seront combien?” “Je pense une vingtaine.” “Ils ont déjà choisi la génitrice à ta place?” “Je ne pense pas. Tu veux l’être?” “Mais tu veux plaisanter?” Elles se remettent en marche le long du tunnel. “Je ne connais pas suffisamment cette communauté”, explique Victoire. “Et en plus il y a James. Il comprendrait peut-être, mais à coup sûr, ce serait la fin de notre liaison.” “Tu es sûre d’avoir choisi la bonne personne?” Victoire ne répond pas. “Tu ferais bien de ne pas en parler à James”, suggère Eve. “Moi je t’attendrai ici.” SUSPECTS @ Quartier Général de la Sécurité. Il y a au milieu, une table de cristal éclairée par des points lumineux qui concentrent leurs faisceaux sur la marqueterie centrale représentant un serpent doré. C573Y lève la tête de son bureau. Un message est apparu sur son champ visuel. Rouge, pulsant, si envahissant qu’il s’étend sur toute la vue: WIDMAN ET YUNG TUES VOITURE WIDMAN EXPLOSEE 3.45 P.M. Un instant après le visage de l’assistant se matérialise. “L’explosion est arrivée dans le parking de l’Agence Spatiale. Widman est mort sur le coup, la femme pendant le transport à l’ hôpital. Il n’y a pas de blessés. Notre équipe est sur place.” “A quel point en est l’enquête?” demande C573Y. “Le micro espion nous a confirmé que c’étaient eux les informateurs. Eve Dirac les a contactés pour leur présenter son ami. Il semble que ce dernier ait pénétré dans le système informatique de l’Agence....” “Dans les archives du Projet Alpha Centauri?” “Il a effacé les traces. Nous sommes en train d’essayer de les reconstruire.” “Où en est-on avec la digitalisation du cerveau?” “Elle commencera dans dix minutes. La police scientifique vient de me le confirmer.” C573Yest pensif. “Tu as découvert le motif?” “Eux deux ne savaient rien. Mais Widman était préoccupé, très préoccupé. Un jour, je l’ai entendu parler de terrorisme. Seulement des suspects.” “D’après toi, il s’agit d’un virus?” “J’ai fait contrôler le logiciel des Caravelles. Aucune anomalie pour le moment.” L’être virtuel prend une pause. “Widman est allé aux Iles Merveilleuses, samedi dernier. Je l’ai fait suivre. Il s’est rendu à la Overseas Bank, pour retirer un virement envoyé par une société qui a été détenue il y a cinquante ans par Nihil.” “Le chef des Elus!”, s’exclame James. “Voilà le complice d’Eve Dirac!” On dirait que le suicide collectif a eu lieu hier. Un cas sensationnel qui a collé quarante milliards de spectateurs devant l’écran pendant un mois et sur lequel la Sécurité a concentré sa propre force investigatrice. On découvrait chaque jour de nouveaux massacres un peu partout dans le monde: Amérique, Europe, Chine. A la fin on a dénombré plus de mille cadavres. Tous décapités. Digitalisation du cerveau évidemment. Une chasse à l’homme sans précédent commença dans le Réseau. On les arrêta presque tous, mais quand l’opération semblait se conclure par un succès complet peu d’entre eux qui étaient encore libres se volatilisèrent. Un mystère, comme le motif de leur transfert. “Nihil est réapparu de façon éclatante. Je crains que ce ne soit pour commencer une nouvelle phase de leur plan”, scande C573Y. Son assistant prend un air perplexe. “J'ai demandé des informations à la Défense sur Eve Dirac. J'ai dû les menacer d'avoir recours au Président pour avoir une réponse: la femme faisait partie des Red Helmets!” Les Corps Spéciaux de l’armée. Entraînement parfait. Technologie sans pareil. Succès éclatants. Les meilleurs du Système Solaire. ENFER Le visage est entouré de boucles foncées et d'une barbe qui se termine en pointe sur le menton, les yeux sont noirs comme du charbon. Nihil tourne en rond dans la pièce, puis il s'assoit à une table et tapote la surface de verre. Quelqu’un frappe à la porte. Un jeune entre la tête baissée, il dépose une boisson sur la table et s'éloigne sans faire de bruit. Nihil, lui reçoit un message: TEMOINS ELIMINES – TRACES EFFACEES. Il descend rapidement l’escalier et il sort de la villa. En marchant le long d'un sentier bordé d'arbres séculaires, il passe à côté d’une dizaine de disciples occupés à prier dans un pré. Deux enfants débouchent d'un buisson en criant de joie, ils tournent autour de lui et ils disparaissent dans la verdure. Lui, il poursuit son chemin le long d’un sentier qui grimpe sur une colline. "Encore quelques semaines et tout sera terminé." Il s'arrête pour contempler sa propre image réfléchie par la surface lisse d'un petit lac. L'aspect difforme, le pas claudiquant sont des souvenirs lointains, problème dont il s’était libéré avec l'entrée dans le Réseau. Devant lui, la ressemblance parfaite d'un androïde. Mais tout à coup, une colère profonde à cause de ses parents l'envahit. Ils ne cachaient pas leur déception d’avoir un enfant infirme depuis sa naissance. Ses compagnons de jeu aussi se moquaient de lui, de façon si cruelle qu'ils lui affublaient un surnom qui signifie en latin le nul. Un surnom que d'autres auraient oublié mais que lui avait maintenu parce qu’en se rappelant la souffrance d'autrefois, il garderait son désir de vengeance toujours vif. En grandissant, il avait rendu les injustices et il avait découvert qu'il éprouvait du plaisir face à la douleur des autres. C’était une tentation irrésistible qui l'avait porté au fur et à mesure à étendre les mêmes méchancetés à ceux qui ne lui avait fait aucun mal. En même temps son désir de pouvoir avait augmenté outre mesure. Il passait des nuits entières à rêver de dominer les hommes. Il devait satisfaire son obsession. Il avait besoin d'alliés, mais il savait qu'avec son comportement vindicatif, il finirait par gâcher sa propre existence. Il devrait, pour atteindre son but, apprendre les techniques pour dominer les impulsions et subjuguer les esprits. L'occasion s'était présentée quand il avait connu le chef d'une petite communauté: un homme âgé avec beaucoup de charisme. Il avait conquis sa confiance en feignant d’être une personne aux principes moraux et en soutenant différentes initiatives de bienfaisance. En peu de temps, il était devenu son bras droit et il avait appris en étudiant son comportement qu’il était aussi habile que lui. Il avait pris la tête de la communauté après la mort du vieux. Il lève la tête vers le sommet de la colline. "Alors j'ai commencé mon plan." Ils étaient entrés dans le Réseau avec un suicide collectif. Ce n’était pas une vie facile parce qu'ils devaient vivre dans l'anonymat mais supportable du moment que le monde virtuel était sujet à de faibles contrôles. Certaines années après toutefois, la répression s'était endurcie et la communauté avait risqué d'être détruite. Lui et peu d'autres seulement avaient évité la capture. Il avait besoin d'une collaboration inconditionnelle des compagnons, pour faire avancer son projet. Il savait qu'il courait des risques mais il n'avait pas le choix. Ainsi avait-il révélé son plan en se limitant toutefois aux aspects les plus nobles et en cachant soigneusement le but final. Les disciples l'avaient accueilli avec enthousiasme et ils s'étaient dédiés avec ferveur à sa réalisation. Mais la répression de la Sécurité était en train de devenir si féroce qu'elle mettait en péril même la survie de la petite communauté aguerrie. Ils devaient se doter de technologies nouvelles mais ils n'étaient ni en mesure de se les procurer, ni de les développer. Heureusement il avait rencontré Eve Dirac. La femme avait créé des logiciels si révolutionnaires que la Sécurité était devenue pratiquement inoffensive. Il hoche la tête. "Puis les problèmes ont commencé." Au début, les disciples avaient contesté certaines de ses décisions. Quand il avait imposé sa volonté, on l’avait accusé d’être intolérant. L’opposition avait augmenté avec rapidité et pendant une conversation enflammée, on l’avait forcé à accepter la création du Conseil. Apparemment, Nihil en avait bien accusé le coup, mais en réalité il se sentait trahi. Il prend un caillou et le lance le plus loin possible. "Il ne restait que la vengeance." Il regarde autour de lui, il a parcouru un bon bout de chemin. Les disciples maintenant ne sont rien d'autre que de petits points au milieu du pré. C'est sa nouvelle communauté créée dans le monde réel pour éviter toute interférence et destinée à remplacer les Elus. Il reprend sa montée et il atteint le sommet quelques minutes après. Ses mains sur sa taille, il contemple la villa dans le lointain. Malheureusement il n'avait pas pu abandonner les Elus de but en blanc. Il en avait encore besoin pour réaliser son projet. Il avait donc caché habilement sa colère pendant plusieurs mois en puisant dans toute leur disponibilité, en utilisant tout leur savoir. Puis il avait disparu au bon moment. Un travail parfait dans les moindres détails bien évidemment. Sur le chemin du retour, pendant qu’il longe le pré de l’aller, il voit déboucher son assistant dans un tournant. “Nous avons surpris un novice dans votre chambre!” Ils accélèrent le pas. Finalement à la maison, ils montent en courant dans la salle de réunions. Le jeune est au milieu, entouré de cinq disciples. Nihil fait signe à deux d’entre eux, les plus fiables. “Vous, vous restez ici. Les autres doivent sortir.” La porte se referme, il lance un coup d’œil pénétrant au novice. “Qu’est-ce que tu faisais?” L'autre se tait. “Si tu ne me dis pas la vérité, tu t’en repentiras.” A présent le novice regarde dans le vide. Nihil se tourne alors vers son assistant: “Récupère les enregistrements de la journée.” Le disciple revient quelques minutes après avec un projecteur, il le dépose sur une table et il le met en marche. Le jeune entre dans la chambre de Nihil et il commence à fouiller dans les tiroirs… C’est vraiment un espion! “Tenez-le!” s’exclame le chef des Elus alors qu’il se met de dos. Il prend le bras du novice, il le lui plie derrière le dos. Puis, d'un coup sec, Nihil le tord vers le haut. Le garçon gémit, il se courbe sur le côté. Les gardiens ont du mal à le redresser. Nihil va vers la fenêtre et il regarde à l’extérieur. Le ciel est d’un bleu limpide, mais des rafales imprévues interrompent le jet fin de la fontaine au centre de l’espace. Il se retourne. “Apportez-moi les objets du traite.” L'assistant sort et il revient quelques minutes après, un sac sous le bras. Nihil en répand le contenu sur la table, il cherche frénétiquement. “Une micro mémoire!” Il décharge les mail et il fait correspondre les adresses à celles des Elus. Il trouve le nom d’un conseiller. Cramoisi d’énervement, il se tourne vers les disciples. “Je reviendrai sous peu.” Il descend au rez-de-chaussée et il sort de la maison. Il prend un sentier caché au milieu des broussailles. Un enfant vient à sa rencontre, mais il le repousse. Des cris nerveux résonnent. Trois mères dans le pré appellent leurs petits. Un petit chapeau rouge s’envole, emporté par un coup de vent. Un mur bouillonnant de nuages noirs s’approche rapidement des montagnes. Nihil s’arrête entre deux haies. "Le novice travaille pour Wing. Il peut lui avoir transmis quelques informations. Je me libérerai des deux!" Il se met en contact avec un tueur, il lui fournit l'identité du conseiller et il se met d'accord sur le prix. Il demande ensuite à une société des Iles Merveilleuses d'effectuer le paiement. Tout cela en peu de minutes. "Maintenant il ne reste qu’à en finir avec le novice." Il fonce dans la salle. Le jeune est par terre, complètement nu, entouré de ses bourreaux. Blanc comme un linge. “Vous avez réussi à forcer le chip neural?” “Il a résisté aussi à la torture.” “Faites-le mettre à genoux.” Ils le relèvent en le prenant par les bras. “Je te le demande pour la dernière fois”, dit Nihil en fixant les ecchymoses sur les joues. “Qui t'a envoyé?” Mais l'autre reste silencieux. Il s’approche alors d’un air railleur. “Cela n'a pas d'importance. Je sais déjà qui c'est.” Les yeux du jeune sont humides de larmes. Le chef des Elus se met en arrière. Il caresse le cou du novice, il prend sa tête dans ses mains d’un geste délicat. Il reste un instant sans bouger. Puis il serre la prise. La tête se désintègre comme un melon bien mûr. Nihil s’adresse aux disciples: “Brûlez-le et n'en parlez à personne, si vous ne voulez pas finir comme lui!” Il descend l’escalier. De grosses gouttes martèlent les fenêtres du rez–de-chaussée. Un bruit assourdissant provenant des gouttières. Il ouvre une porte vitrée toute grande. Il entre dans un salon orné de guirlandes. Des personnes occupées. Des visages souriants. “A quel point sont les préparatifs?” LES ILES MERVEILLEUSES @ Les Iles Merveilleuses sont un des lieux les plus enchanteurs du Réseau. La végétation luxuriante qui couvre une grande partie du pays est à certains endroits interrompue par des étendues de jaune, de rouge et de bleu. Ici des fleurs de toutes les dimensions poussent même sur les plages, à l'intérieur des villages et dans les villes. Elles offrent au pays un parfum sans égal. La côte est découpée par une infinité de criques dans lesquelles des plages très blanches s'alternent à des falaises bariolées de noir et d’ocre. La mer est peuplée par un monde de coraux et de poissons colorés. Il n'y a pas de quoi s'émerveiller si ces îles sont une destination de vacances exclusive. Les bungalows cachés dans la verdure offrent toutes les commodités et la discrétion que le type de clientèle le plus exigent désire. La capitale se situe dans l'île la plus grande autour d'une ample baie d'où surgissent des gratte-ciel comme les cristaux d'une géode. Depuis l'indépendance du pays il y a cinquante ans, le gouvernement a introduit un régime fiscal favorable aux investisseurs étrangers en promulguant des lois. Ces dernières permettent d'acheter et de gérer, de façon totalement anonyme, des comptes bancaires et des sociétés. Ces choix ont séduit les groupes les plus importants du Système Solaire ainsi que les petites entreprises et les investisseurs privés. Depuis certaines années toutefois, la criminalité a commencé à s'infiltrer dans les institutions. Depuis lors, le pays a subi de profonds changements: l'offre a été étendue au recyclage et au commerce illicite mais, ce qui est plus grave, c'est que l'immense richesse qui a afflué dans le pays est devenue un instrument de chantage. La Confédération a demandé aux Iles Merveilleuses de souscrire un protocole de transparence mais elle a reçu un net refus. Elle a fait d'autres propositions, toutes sans résultats. Les tons se sont durcis mais ni les menaces ni les sanctions commerciales n'ont été suivies d'effets. La situation aujourd’hui est dominée par le calme qui précède la tempête. Le Président a cessé de lancer des ultimatum. Il soutient qu'une invasion uniquement pourra débloquer la situation et il amasse des troupes aux frontières. Il semble que des unités de Corps Spéciaux se soient infiltrées dans les lignes ennemies… Chronique du Système Solaire, 5 Février 2300. “Au-delà des paradis fiscaux.” UN TYPE ETRANGE @ Une femme nage à quelques mètres au-dessus de la barrière de corail vers le rivage de sable d'un blanc pur. Un banc de poissons se disperse à son arrivée tandis qu'une murène perce de sa cachette. Elle surgit de l'eau en faisant ressortir ses épaules athlétiques et ses jambes élancées. Elle traverse la plage d'une allure gracieuse. Sa peau d'ivoire et ses cheveux platine la font ressembler à un ange malgré ses yeux de glace. Elle se retourne à mi-chemin. Des taches turquoises et d'autres bleues se relaient dans l'eau cristalline. La femme se met en marche le long d'un sentier entouré de plantes d’orchidées. Elle traverse une palmeraie et elle arrive à un pré dans lequel un bungalow immaculé se détache. Elle s'étend sur une chaise longue à l'ombre d'un portique, elle ferme les yeux au son doux d'une musique de fond des Caraïbes. Un garçon dépose un cocktail à base de fruits sur une petite table de bambou. Elle est vraiment satisfaite d'avoir acheté cet atoll virtuel, si parfait dans les moindres détails, à tel point qu'il semble réel. Quand elle était tombée sur l'annonce quelques années auparavant, elle avait tout de suite voulu visiter l'île. Elle en avait été tellement stupéfaite qu'elle avait versé une somme folle sans aucune hésitation. Le moment est venu maintenant de s'occuper de travail. Elle appelle la secrétaire. Un visage souriant apparaît. “Les instructions sont arrivées?” demande la femme. “Les voilà. Vous avez besoin d'autre chose?” Elle jette un coup d’oeil sur le contenu. “Pour le moment c'est tout, merci.” Au moment où la petite figure disparaît, elle se met à examiner la demande puis elle commence à élaborer un plan. Elle, artiste dans son domaine, elle doit produire une œuvre originale en mesure de s'attirer l'admiration de ses ennemis les plus acharnés. Après différentes tentatives, elle conçoit une idée qui l'enthousiasme. Cette fois-ci elle se surpassera en créant un véritable chef-d’œuvre. Elle doit veiller au moindre détail pour réaliser une œuvre parfaite. La femme entre dans le bungalow et elle arrive dans la salle. “Montre-moi des habits d'époque!” ordonne-t-elle à l'ordinateur. “De quelle période?” “Des vêtements du 18ème siècle.” Des vêtements pour femmes et pour hommes apparaissent en l'air. Elle tourne autour de jupes vaporeuses et elle examine des corsets ornés de dentelle. "Qui sait comment elles arrivaient à les supporter..." Elle s'arrête devant un costume noir à la coupe simple. “Mets-le de côté.” Une main invisible déplace l'habit dans un coin. “Vu que vous avez choisi un vêtement pour homme”, observe l'ordinateur, “j'imagine que vous voulez aussi changer d'aspect.” Différentes apparences se matérialisent: jeunes, vieux, blonds et bruns. Elle lance un coup d'œil méprisant sur les plus proches. “Ceux-là ne me plaisent pas. Au suivant!” Ils disparaissent immédiatement. Elle se met à fouiller quelques minutes et elle s'arrête enfin sur un homme de grande taille. “Quels cheveux de jais magnifiques!” Elle passe la main sur la chevelure. “Je veux celui-ci.” La figure masculine, douce comme un agneau, se déplace à côté de l'habit qu'elle avait choisi avant. “Vous avez besoin d'autre chose?” demande l'ordinateur. “Non tu peux partir.” La femme regarde à nouveau ce qu'elle a choisi. "Je dois me préparer maintenant." Elle va vers le miroir, elle prend un bistouri, elle le pose sur le front et elle commence à couper la peau vers le bas. Elle continue le long du visage jusqu'au pubis. Elle prend les deux bouts juste à la hauteur de la poitrine et elle tire avec force en faisant apparaître un nuage lumineux. Elle continue jusqu'au moment où l'enveloppe se détache. Elle approche son nouvel aspect et elle attend qu'il se diffuse dans son corps. Elle endosse ensuite le vêtement. Maintenant la transformation est complète. C'est un homme au teint mat et à la barbe bien soignée, avec une cape noire et un chapeau tricorne. Elle s'enveloppe dans la cape et elle disparaît dans une lueur. Elle réapparaît dans une zone lointaine du Réseau, au milieu d'une ruelle étroite entre des maisons médiévales. Murs décrépis, vêtements pendus aux fenêtres. Un brouillard dense s'infiltre dans les crevasses du bâtiment d'en face déchiré par le temps. Elle sent une odeur saumâtre et un froid glacial. Elle serre sa cape. Un massage vigoureux sur les épaules, puis elle se met en route en sifflotant un air joyeux. Une minute après, elle débouche sur une rue pavée qui court le long d'un canal. Elle se dirige vers le portail d'un édifice de marbre avec des fenêtres surmontées de flèches. Elle s'arrête devant. De rares passants défilent. Un carrosse entre dans un grand bruit de ferraille. Il est traîné par deux chevaux noirs nerveux. Petit à petit, la clarté uniforme du brouillard diminue. On aperçoit les premières lumières des fenêtres. Le silence est dérangé seulement par le clapotis contre les bords et de temps en temps par les hurlements de bateliers qui annoncent leur arrivée. Des voix atténuées. À un certain point, juste au milieu du cours d'eau, une lumière faible surgit du brouillard, suivie d'une figure debout sur une embarcation étroite. Il la fait avancer avec son unique rame. ENQUETES Dîner de gala. Grandes tables rondes couvertes de nappes bleues, sur lesquelles ressortent des verres à pied, de la porcelaine et des couverts, tous avec l'emblème de la Confédération, quatre étoiles dorées sur un fond turquoise, tout comme les mondes habités du système solaire. Des lampadaires en cristal dont la couleur rubis épouse parfaitement bien les murs en damas rouge. Une foule de serveurs en livrée blanche. Devant le drapeau de la Confédération, s’étend une longue table ornée au centre d'une composition de pivoines roses. C'est à cette table que s'assoit le Président entouré de son exécutif. C573Y est parmi eux, il est occupé à discuter avec un sénateur à travers le chip neural, pour des motifs de sécurité. "A quel point en sommes-nous à propos de l'approbation de l'invasion?" "Le chef de l'opposition a donné son accord il y a une heure." "Pour quand prévoyez-vous la ratification officielle?" "Le parlement se réunira demain après-midi. Tout sera conclu dans la soirée." Un message apparaît sur le champ visuel de C573Y. C'est son assistant virtuel qui demande un rendez-vous urgent. Le grand officier salue et il se dirige vers une petite pièce. Le chip neural lui transmet l'image de l’assistant. “Hier la société de Nihil a effectué un second virement. Mille solars, la même somme utilisée pour corrompre les employés de l'Agence Spatiale. Nos agents se sont rendus chez le médiateur, en compagnie d'un cadre local. La perquisition et l’interrogatoire n’ont servi à rien. Alors ils ont forcé le chip neural...” Il ferme son poing. “Il disait la vérité! Avant de s'en aller, il lui ont inséré un micro espion dans le lobe frontal et ils ont effacé toute trace de l'opération. Le sujet ne se rappelle de rien. Toutefois le programme caché dans l'ordinateur de la banque nous a communiqué que le virement a été envoyé à un homme d’affaires des Iles Merveilleuses.” “Le Président ordonnera l’invasion des Iles Merveilleuses dans quelques semaines”, révèle C573Y. “C’est le bon moment pour faire intervenir notre équipe mais nous ne pouvons pas attendre. Je lui demanderai personnellement l’autorisation.” “L’opération aura lieu dans un pays étranger. Il voudra la confier aux Services Secrets.” “J’insisterai pour que le commandement au moins soit confié à la Sécurité.” DEBARQUEMENT @ Les ovoïdes cachés à la vue et à n'importe quel système de surveillance effleurent l’océan en creusant un sillon dans la surface lisse et en soulevant un sillage moussant. À bord, le long du fuselage, les Corps Spéciaux de la Sécurité. Ils tiennent en main des armes de précision et ils portent d’épaisses cuirasses qui leur confèrent un aspect menaçant. On a amassé au fond des caisses métalliques enveloppées dans des filets à larges mailles. “Le vent est en train d'augmenter”, annonce le capitaine. “Cyclone en arrivée.” Nuages bas, noirs. De rares trouées perforées par la clarté lunaire qui anime l'eau de frétillements argentés. Les gratte-ciel du centre apparaissent à l'horizon. Des guirlandes de lumières couronnent la baie. Avant de rejoindre la côte, les ovoïdes virent à droite. “L'atoll est à vingt kilomètres. Nous entrons dans la tempête.” Devant, les éclairs perforent la mer. Des vagues aiguisées se propagent dans toutes les directions, au milieu d'un brouillard d'eau vaporisée. Des falaises en surplomb surgissent de l'océan. Une paroi de roche ressemble à la paume d'un géant, dont le sommet le plus haut atteint cinquante mètres. Les lames enragées s'abattent contre les rochers en laissant des sillages blancs. Le groupe vire à gauche en côtoyant la roche, un peu sous le bord du précipice. La villa est derrière la saillie, près de la plage. Elle est solitaire et sans défense, en apparence. La tanière d’un criminel. Les avions s'élargissent comme les pattes d'une araignée. L'encerclement commence. L'ovoïde du capitaine atterrit sur la plage. C'était un paradis terrestre jusqu'à douze heures auparavant. Des palmiers élancés, du sable d'un blanc pur. Maintenant c'est l'enfer. Des rafales de sable à couper le souffle, des mitraillettes de petits cailloux sur les cuirasses. Derrière la mer bouillante. Des parois d'eau s'affrontent et se désintègrent en jets moussants. On entend le hurlement assourdissant du vent. Pliés en avant, les armes en main, les envahisseurs grimpent le long d'un sentier boueux jusqu’à un pré parsemé de palmiers pliés par le vent. Le capitaine franchit un tronc déraciné, le regard tourné vers cinq points qui sur son champ visuel convergent vers le centre. Puis il se bloque. Encerclement complété. La villa est à cinquante mètres sur le terre-plein. Les envahisseurs s'approchent furtivement de toutes les directions. Prêts. Ils s'enfilent les armes tendues. Quartier Général de la Sécurité, deux heures après. “Il nous a échappé!” L'hologramme du capitaine, encore en proie à l'excitation qui l'avait accompagné pendant toute sa mission, s'approche d’un pas rapide. “Un serviteur l’a entrevu avant son départ. Il avait l'aspect d'un homme grand et brun, il portait un étrange vêtement noir. Il n'a pas dit où il allait. Nous avons interrogé son personnel: aucun suspect. Grande classe, un brave homme selon eux.” Il reprend son souffle. “Nous avons trouvé sa secrétaire virtuelle dans une librairie chiffrée. Une bonne cachette. Elle s'est déclarée disposée à collaborer mais après elle a commencé à tergiverser. Nous l'avons menacée. À ce moment-là elle a sorti que nous nous ne pouvions lui faire aucun mal!” C573Y soupire. “Bien évidemment, elle ne nous connaît pas.” “Nous avons commencé à effacer ses programmes. Un à un. Quand elle s'est rendue compte qu'on était en train de la mettre en mille morceaux, elle nous a inondés d'informations. Son chef fait partie des hommes d'affaires les plus riches du pays, mais avec un passe-temps particulier: c'est un tueur, le meilleur sur le marché. Il a reçu de l'argent mais elle en ignore le motif et elle ne sait même pas où il est allé. Il lui a remis un fichier peu de temps avant son départ. Les instructions, j'imagine.” “Vous avez vérifié qu'elle a dit la vérité?” “Nous nous sommes fait donner le code d'accès de sa mémoire. C'est comme cela que nous avons trouvé une vieille image de Nihil avec le tueur sur la plage. Le chef des Elus va dans l'île au moins une fois par an. À ce qu'il paraît, les deux sont amis.” “Tu as l'image de l'assassin?” “Le domestique l'a à peine entrevu, sa mémoire n'est pas suffisamment bonne pour reconstruire un portrait-robot. J'ai mis en marche les meilleurs programmes de recherche à travers le Réseau, mais je doute que je puisse retrouver ses traces en temps utile.” SEPARATION @ Le bruit de l'eau vient de s'arrêter et le vent pousse les nuages au-delà de la pinède. Odeur de résine et de terre mouillée. Victoire est assise sur une barrière, elle observe les poulains qui se poursuivent en soulevant des jets d'eau et de la boue. C’était dans un manège tant d’années auparavant, quand James l’avaient étreinte pour la première fois. Le début d’un amour qu’elle pensait éternel. James s'approche rapidement. Victoire descend en sautant et court vers lui. “J'ai couru dès que tu m'as appelé”, dit l'homme haletant. Ils s’embrassent. “Tu m’as manqué énormément. Comment se sont passées tes vacances?” “Mon amie ne voulait pas me laisser partir,” répond Victoire. “Tu as commandé la ginoïde?” “Pendant que tu étais en vacances, on a fait passer la loi qui rend la déshumanisation obligatoire.” Victoire se raidit. “On l’a étendue à tous les êtres digitaux?” James acquièse. “Alors il ne nous reste qu’à continuer comme ça …” murmure Victoire. “Jour après jour. J’essaierai de rester la personne que tu connais.” L’homme hésite. “Après la déshumanisation tu m’éviteras et tu fréquenteras tes semblables.” “Ça c’est ce que tu penses”, esplose Victoire. “La vérité est que tu n’as pas assez de courage!” Silence. L’homme hoche la tête. Puis il se dirige vers la clôture. Il se repose sur la palissade et il observe une mère qui caresse son petit avec sa gueule. Il lève les yeux, distrait par des cris aigus. Derrière les dunes, certaines petites mouettes voltigent sur la mer agitée. Il se retourne. “D’accord. essayons.” Eva croise les bras. “Ça ne sert à rien. Tu as déjà renoncé, James.” James fait un pas en arrière et sans ajouter quoi que ce soit, il disparaît. Victoire fixe le vide avec l'impression de vivre une expérience surréelle. Au fur et à mesure que la tension diminue, le remord se succède à la froide détermination qui l'avait soutenue. Un remord profond. Elle se tourne vers la clôture, l'expression perdue. Les chevaux lui passent devant les yeux comme des fantômes: un garçon d’écurie les pousse rapidement vers le portique. Leurs hennissements sont des bruits lointains. Puis, les premières grosses gouttes. Des taches sombres sur la terre sèche. Des nuages bas et denses s'approchent en roulant au-dessus du sommet des arbres. A l'endroit où les dunes remplacent la tache, des tourbillons de sable troublent la vue. L'air est immobile. Elle est prise par une rafale glacée, giflée par une violente averse. Elle met sa veste et en se protégeant les cheveux avec les mains, elle court vers une toute petite maison au toit de canne. Elle se camoufle derrière une fenêtre. A présent tout l'air est balayée par des rafales de vent et de sable qui plient les jeunes pins le long de la clôture comme des brindilles tandis que les flaques s'élargissent rapidement. La pièce est envahie de la forte lumière d'un éclair. La détonation la pénètre jusque dans ses os. Victoire ferme les yeux et reprend son souffle profondément. On entend seulement des sifflements et des grondements tout autour. Tout à coup plus rien. SEDUCTION @ Les disciples descendent un escalier en colimaçon illuminé par des torches le long des murs. Ils traversent un couloir et ils débouchent sur la crypte, une salle avec huit colonnes qui soutiennent la voûte basse. Ils se disposent en cercle et ils restent en silence. Ils sont une vingtaine. On sent dans l'air un parfum d’épices et la musique de fond transmet une sensation de paix. Eve arrive, vêtue d’une tunique blanche ouverte sur les côtés. Un voile sur la tête. Le cercle s'ouvre, elle se dispose au centre. Quand la musique s'interrompt, elle laisse glisser son voile sur les épaules et elle prend la parole: “ Le Conseil m’a honorée d’être la génitrice. Une tâche que j’accepte avec joie, parce que c’est seulement en restant unis que nous pourrons survivre.” Elle s’interrompt. Victoire est entrée très rapidement. La jeune femme regarde autour d’elle perdue. Eve ouvre les bras vers elle. “C’est un grand jour aujourd’hui:Victoire aussi participera à la cérémonie.” Le cercle s’ouvre, Victoire prend place. La musique reprend et Eve laisse tomber sa tunique. Son corps pâle est finement sculpté sous sa peau lisse comme de la céramique. Le groupe fait la même chose. Victoire prend son temps puis elle suit l’exemple. Eve tend le bras vers un homme à la peau noire. Cet individu au physique musclé se détache du groupe. Il rejoint la femme et il s'allonge à ses pieds. Elle se met sur lui. Victoire observe bien la scène: maintenant les deux sont enveloppés par un cocon de lumière qui les cache complètement. D’après ce qu’elle avait entendu dire, on éprouve des sensations si enivrantes qu’on en devient dépendants. Des chuchotements prolongés, semblables au sifflement du vent qui pénètre l’intérieur de la forêt résonnent dans la crypte. Les disciples lèvent les bras, ils commencent à se balancer et ils entonnent un chant excité... Ils s'agitent maintenant comme les flots d'une mer en tempête, les voix sont déformées en sons gutturaux. Quelques minutes après, les chants s'affaiblissent, la luminosité s'atténue et les traits du couple réapparaissent. Eve s’assoit sur l’homme en s’appuyant sur ses avant-bras. Puis elle se détache en un éclair. Il se remet dans le groupe. Eve se tourne vers Victoire en ouvrant les bras. “Maintenant c'est à toi.” Tous les yeux sont pointés sur la jeune femme mais elle ne s’en aperçoit pas. Elle se dirige vers le centre en regardant dans le vide. Eve à présent allongée par terre, lui fait signe de s’unir à elle. Victoire, fascinée se penche et avant même de s’étendre, elle ferme les yeux. Elle tressaute au contact de la peau moelleuse d’Eve et elle sourit alors qu’elle est envahie d’un désir enivrant de tendresse. Elles sont à présent isolées par un cocon de lumière, écrasées l’une contre l’autre. L’haleine chaude, les lèvres humides d’Eve contre les siennes… Victoire entend une voix caressante qui parle à son esprit: "Je savais que tu reviendrais." "Je n’ai jamais cessé de rêver à cet instant." "Embrasse-moi." Elle se laisse aller à un acte tendre et passionné. Alors que Victoire est encore confuse, Eve poursuit: "L'extraction du code génétique commencera dans peu de temps." Une boule de feu envahit le ventre de Victoire, court le long du thorax, arrive à la tête et l’étourdit. Tel un torrent tumultueux, des images, des sons, des émotions, des désirs se succèdent dans son esprit… La vie entière d’Eve se déroule devant elle, en pénétrant dans chaque fibre de son être, et en faisant même partie d’elle. Incapable de penser, Victoire s'abandonne à la mer agitée des sensations. Elle halète et tremble, elle sourit et gémit, encore et encore. L’extase, finalement. L’AMOUR C’EST AUSSI DONNER. Victoire s’ouvre totalement, en laissant que ses souvenirs défluent d’elle. Un après l’autre, sans cesse, jusqu’à la dernière trace. Elle est épuisée à présent. Tant de paix. Sereine enfin. La conscience d’Eve est entrée en elle. Et sa conscience fait partie d’Eve. Victoire se retrouve comme dans un rêve suspendue au-dessus de la surface d'une mer cobalt. Un vol de mouettes plane vers une zone bouillonnante d’argent. La brise la pousse au-dessus des falaises surmontées d’une forêt. Elle se réveille moite de sueur. Eve sourit, quelques pas plus loin. "Comment ça s'est passé?" "Je suis bouleversée." "Attention aux vertiges quand tu te relèveras. Il s'agit d'une réaction tout à fait normale, surtout la première fois. Cela durera seulement quelques minutes. Je demanderai à un disciple de t’aider." Victoire est projetée par une main invisible vers un du groupe. Elle retourne à sa place en s’appuyant sur son bras. Là elle est immobile, bouleversée par les émotions alors que les autres participants se succèdent sur le corps d’Eve. A la fin, Eve fait gicler de ses yeux une lumière éblouissante. “Demain je vous présenterai notre fils”, annonce-t-elle “Je vous remercie tous et en particulier Victoire, qui comme moi, a participé pour la première fois.” La musique reprend. La silhouette féminine disparaît suivie à son tour des autres êtres. Le noir engloutit enfin la salle. PRESENTATION “Moi, c'est Adam, ton fils.” Victoire éprouve un coup au cœur. Dans le monde virtuel la croissance se déroule dans les temps nécessaires à l'installation de programmes. Le garçon a la stature imposante de James, les traits fins et la chevelure épaisse qu'elle aime tant. “Tes souvenirs sont gravés à l'intérieur de moi-même, ainsi que tes émotions et tes désirs”, continue-t-il. “Nous sommes à la fois différents et le même être. Ce moment seulement me manquait pour te connaître complètement.” Elle pose la tête contre la poitrine d’Adam. Sa peau est moelleuse exactement de la même façon… Quelques heures après c’est la présentation officielle. L’atmosphère est électrique comme dans les grandes occasions. Adam est au milieu, entouré des parents qui se battent pour lui parler. Un noir entre. “Excusez-moi”, dit le garçon. Et sans ajouter quoi que ce soit il se dirige vers le nouveau venu. Les deux se rencontrent à mi-chemin et ils s’échangent une forte embrassade. “Ta vie est un exemple pour moi”, dit Adam. “Tu as une mère exceptionnelle, ne l'oublie pas: Eve est unique.” Les deux se mettent un peu de côté et ils commencent à se raconter leurs histoires, avec la familiarité de deux amis qui se revoient après bien longtemps. “Qui est cet homme?”, demande Victoire à Eve. “Une personne qui n'a pas hésité à sacrifier sa propre vie pour les droits de l'homme et qui continue à présent sa bataille dans le Réseau. Un exemple pour nous tous, un cher ami: Martin Wing.” Victoire est bouche bée. Elle a eu un fils d'un des hommes les plus célèbres du système solaire, un mythe pour tous ceux, comme elle, qui croient dans l'égalité. CARNAVAL @ Ils se retrouvent au fond d'une ruelle bordée de maisons médiévales. Victoire enlève ses pieds d'une flaque d’eau puante. Elle jette un coup d'œil sur ses vêtements: sa jupe longue de damassé jaune lui arrive aux chevilles et son corset bordé de dentelle se termine par un décolleté profond. Le froid la fait trembler, elle couvre ses épaules avec sa pèlerine. Adam est à quelques mètres d'elle. Un pantalon jusqu'aux genoux, des chaussettes longues et une veste de velours. Il arrange sa perruque. Il endosse un chapeau dont une plume d'autruche voltige au sommet, il regarde autour de lui. Un miaulement provient d'une porte à demi ouverte. Un chat amaigri passe entre ses jambes et il disparaît dans un tas d'ordures nauséabondes. L'homme poursuit son chemin jusqu'à la plaque de la rue. “Nous sommes arrivés au bon endroit.” Victoire met son masque. “Allons-y!” Ils débouchent sur une place en marchant bras dessus bras dessous. Là des dames et des gentilshommes déguisés dansent devant un petit orchestre. Ils passent à côté d’un vendeur de beignets; des relents de gras brûlé. Adam se dirige vers un portail décrépi. “Le rendez-vous avec le guide est à 10 heures.” Ils entrent dans un couloir où un acrobate exécute des contorsions devant une dizaine de spectateurs. Des applaudissements. Trois hommes bavardent dans un coin en fumant une longue pipe. Un type couvert d'un masque blanc se détache du groupe et se dirige vers eux. Il ôte son chapeau devant le couple, il s'incline. “Bonjour, je suis votre guide.” Adam contrôle son code d'identification. “Nous pouvons y aller.” Les trois sortent dans la rue en s'immergeant dans la reconstruction historique du Carnaval de Venise. “Faites attention aux personnes déguisées”, les met en garde le vénitien. “Il y a des voleurs et des prostituées, dans quelques cas même des criminels. Un grave problème qu'on a du mal à résoudre.” Ils passent devant deux gendarmes. “Celui qu'on trouve avec une arme sur lui finit en prison. D'honnêtes citadins sont impliqués sans le vouloir.” Le petit groupe longe un palais décoré de trilobées. “C'est une salle de jeux, un des rares endroits où les personnes déguisées n'ont pas le droit de rentrer comme dans les églises et les couvents.” Ils admirent une rangée de bâtiments de la Renaissance. “Ces immeubles sont abandonnés depuis longtemps. Les riches se sont transférés dans des villas de terre ferme où ils sont tombés en disgrâce.” Un mendiant agenouillé dans un coin de la rue tend son chapeau d'une main tremblante. Le guide y dépose un solde. “Vous avez déjà entendu parler du Doge, j'imagine.” “La plus importante autorité de la ville!” s'exclame Victoire. “Autrefois les nobles avaient recours à la corruption pour être élus. Aujourd'hui par contre le Doge n'a plus de pouvoir. Les théâtres sont pleins de pièces qui se moquent de lui. L'aristocratie ne lui permet pas de sortir du Palais Ducal sans escorte. S'il renonce à son mandat, il risque la confiscation de ses biens et même la peine de mort. Il ne peut même pas espérer que son emprisonnement doré puisse un jour prendre fin: sa charge est à vie! Les meilleurs éléments restent inévitablement en dehors de la charge.” “Vous connaissez Jacques Casanova?” demande Victoire. “Il a été emprisonné il y a quelques années près d'ici, dans la prison des Plombs. On l'avait accusé de sorcellerie mais c'était seulement un escroc. Il n'a jamais rien fait de bon pendant toute sa vie. Il s'est fait expulser du séminaire pour conduite immorale. Il a été licencié à Rome par un cardinal. Encore un scandale! Il a fini en prison à Venise. Ensuite, il y a un an, l'évasion.” “Mais les femmes seront contentes de sa fuite...” soupire Victoire. “Elles perdraient leur enthousiasme si elles étaient au courant de ses rendez-vous masculins!” Ils se promènent encore une dizaine de minutes. Puis le guide s’arrête en plein milieu de la rue. “Le saut de l'ange, Place Saint Marc!” “De quoi s'agit-il?” demande Adam. “La célébration la plus importante du Carnaval qui se tient le Jeudi Gras.” Les trois s'enfilent dans un labyrinthe de ruelles et un quart d'heure après, ils débouchent sur une aire pavée entourée sur trois côtés des édifices de la Renaissance et sur celui qui est opposé, d’une basilique gothique byzantin avec cinq entrées décorées et le même nombre de coupoles. “Place Saint Marc, la plus grande de la ville”, annonce le vénitien plein d'orgueil. “Un salon en plein air dont tout le monde est envieux. Le seul espace de la ville qui prend le nom de ‘place’. Les autres prennent le nom de ‘champs’.” Un concert de cloches l'interrompt. “Midi! Le spectacle va commencer.” Ils accélèrent le pas à travers une multitude de personnes déguisées, le long des porches, où des auberges et des magasins se succèdent. Au fond, ils raccourcissent leur chemin par la place le long de la façade décorée de mosaïques. Un vol de colombes gris perle se pose à quelques mètres de là. Les tintements continuent. Victoire tourne la tête. Deux automates scandent l'heure en battant des masses sur une énorme cloche sur la terrasse du bâtiment de derrière. “Les Maures”, explique le guide. “Ils font partie d'une horloge mécanique, avec le cadran astronomique que vous voyez au-dessous et une procession de Mages devant la statue de la Vierge Marie.” Ils entrent dans une autre place. À leur droite, s'érige un campanile qui se termine par une flèche. Les eaux de la lagune s'étendent devant eux. À leur gauche, à côté de la basilique, s'élève une structure de marbre avec un portique surmonté d'une loggia. La façade est une succession d’ajours et de dentelles, qui confère de l'harmonie, de la légèreté à l'édifice imposant. Le guide ouvre les bras d'un geste théâtral. “Le Palais Ducal: résidence de la première autorité citadine, siège du Gouvernement et du Palais de Justice!” Les deux places sont bondées à présent. Chaque personne a le regard tourné vers un funambule avec de fausses ailes. Ce dernier descend avec légèreté le long d'une corde tendue entre le campanile et le balcon du Palais Ducal où les personnalités l'attendent. “Le Doge, c’est celui qui a un chapeau en forme de corne”, explique le guide. “Des membres du gouvernement et des nobles sont réunis autour de lui. Les hôtes en habit orientaux sont des ambassadeurs byzantins.” A son arrivée l'équilibriste s'incline devant le Doge. Ce dernier lui donne la bienvenue et il lui présente un bouquet de marguerites. La foule explose dans un déluge d'applaudissements. Adam se tourne vers Victoire. “Il est l'heure de déjeuner!” Il prend sa mère par la main. Ils se fraient un passage au milieu de la foule jusqu'au Palais Ducal. À l'entrée, les trois passent devant deux files d'hommes d'armes au garde-à-vous. Des cuirasses scintillantes, de longues hallebardes. “J’attendrai la fin du déjeuner dans la cour avec mes collègues”, dit le guide. Victoire reste le regard tourné vers les fresques dans l'énorme salle de réception. “Des œuvres de Tintoretto”, explique Adam en se retournant vers un noir qui discute avec le Doge. “Martin est arrivé!” Victoire regarde autour d’elle. Eve doit être là.” Un arabe enveloppé d’étoffes précieuses avec un turban qui ressemble à un champignon, cherche à attirer l'attention d'une demoiselle. La jeune femme toutefois ne semble pas le prendre en considération. Elle regarde autour d'elle, elle agite un éventail. Elle pose son regard sur Victoire. Elle enlève son masque et lui lance un coup d'œil. Eve! Les trois se réunissent. Ils parlent de façon animée. Les hôtes rejoignent leur table quand la cloche sonne. Wing et Eve s’assoient à côté du Doge, Adam et Victoire parmi les invités d'honneur. Après un bref discours, le Doge ouvre le déjeuner. Des nuées de serveurs se déversent dans la salle avec des plateaux en or. L'atmosphère est incroyablement bruyante. Une dénotation. Certains se jettent par terre, d'autres fuient. Les hommes d'armes protègent le Doge, Wing se retrouve couché sur la table, la tête dans la soupe. Une sombre figure court vers la sortie. Eve se précipite à sa poursuite, Victoire remonte sa jupe et elle bondit en avant. Quand elles arrivent à quelques mètres du fugitif, ce dernier se retourne. Il pointe son arme. Il tire. ASSASSINAT @ Tunnel du Réseau. Une douleur lancinante à la tête. Des doigts fins effleurent sa tempe. “Ne bouge pas. Tu as été frappée.” Victoire ouvre les yeux. Elle est allongée par terre, la tête sur un drap mou imbibé de parfum de violette: la cape d'Eve. L'amie est à ses côtés, elle la regarde tendrement. Elle est en train de la soigner avec des gestes délicats et précis. “Tu guériras dans quelques jours”, annonce Eve. “Maintenant tu peux te lever.” Victoire se tourne sur le côté et elle se met debout en prenant appui. Elles sont dans un tunnel. Le même qu'elle avait parcouru quelques jours auparavant avec Eve pour rejoindre une petite plage perdue dans les gorges du lac. “Après avoir répondu aux coups de feu, je les ai tous transportés ici”, explique Eve. “Si j'avais tardé un seul instant, les hommes d'armes nous auraient capturés.” A cinq mètres environ, une figure sombre est renversée. Adam est debout, à côté. “Comment va Martin?” Le fils réagit d'un coup d'œil triste: “Mort. Le Conseil l’avait chargé de retrouver Nihil. Il aurait dû nous mettre au courant sur les résultats demain.” Elles rejoint la dépouille. Au milieu du front, un trou minuscule pourpre. Le visage est serein, il n'a pas eu le temps de s'en rendre compte. Eve se met à genoux, elle lui caresse les cheveux. Elle extrait de sa poche une petite boîte et elle commence à la passer en avant et en arrière sur la tête de l'homme. Victoire et Adam assistent en silence. “Certaines zones du cerveau sont encore dans de bonnes conditions”, murmure Eve. “Je peux peut-être extraire les souvenirs...” Elle se lève, elle a un regard angoissé. “Maintenant je sais où est Nihil.” Elles se tournent vers l'homme vêtu de sombre. Couché sur le dos, les bras ouverts. La veste de velours sombre sur laquelle est appliqué un blason avec le lion de Saint Marc pend sur les côtés. La chemise a une ample ouverture au centre, du ventre au sternum. Les organes ont été réduits en bouillie. Un liquide brun goutte de la blessure. “C'est lui...” murmure Adam. “Qui?” demande Eve. “Le guide.” “Le guide?” “Oui. Ou plutôt, celui qui l'a remplacé.” Eve se plie. Elle soulève le masque du vénitien du bout des doigts. Puis elle se bloque. Quartier Général de la Sécurité. “Le rapport de Venise est arrivé”, annonce l’assistant en avançant dans le bureau. “L'assassin de Wing est le tueur des Iles Merveilleuses. Le vrai guide a été retrouvé, mort, dans une ruelle.” C573Y prend le texte, il le feuillette. “Les Services Secrets nous ont informés que Wing aussi appartenait aux Elus.” “Plus qu'un suspect. Eve Dirac était avec lui. Elle a cherché à bloquer le killer que Nihil a envoyé.” Le ripresa non è riprese. Les reprises de l’homicide défilent dans son esprit. dell’omicidio scorrono nella loro mente. C573Y s’installe sur son dossier et croise les doigts sur la nuque. “Eve Dirac a pris position contre Nihil.” “ Des luttes internes, évidemment.” “Cela pourrait nous être utile.” “Malheureusement nous ne connaissons pas leurs intentions.” “Wing n'est certainement pas un criminel!” Ils sont perplexes, ils se regardent dans les yeux. COMPLOT @ Salle du Conseil, 7 heures. Les dix conseillers vêtus de blanc sont assis en cercle. “Nihil connaît bien l’homicide de Martin”, commença Eve par ces mots. Ils retiennent tous leur souffle. “Tu en es sûre?” “Les deux étaient amis.” “Mais comment cela est-il possible?” demande un conseiller. “Nous avons peut-être vu le tueur...” ajoute un autre. “Je vous le montre.” L'hologramme d'un homme à la peau mate apparaît au centre. “Cela s'est passé là!” s’exclame un conseiller. “Alors à ce moment-là je ne serais pas surpris que Nihil ait fait assassiner aussi Linh et Widman”, ajoute un autre. “Mais vous ne soupçonniez rien?” demande Victoire. “Nous ne le connaissons pas assez”, explique le vieux conseiller. “Il disait que le rite de reproduction n’était pas fait pour lui. C’était le chef et c’est pour ça qu’on n’a pas insisté” “Où est-ce qu’il sera?” “J'ai scannerisé le cerveau de Martin”, annonce Eve. Elle a du mal à parler; le souvenir de son compagnon tué brûle comme une blessure ouverte. “Nihil habite dans cette villa avec une nouvelle communauté.” La figure du killer se dissipe. Un film vu du haut apparaît à sa place. L'édifice est au centre d'un gazon orné de saules pleureurs; des nymphéas avec des fleurs roses ressortent d’un petit lac; des roseaux qui se terminent par de gros panaches s'élèvent sur le côté. Trois enfants tournent autour d'eux; un d’eux appuie sur les pédales d'un tricycle. Les conseillers sont effarés. “Une nouvelle communauté?” “Je me souviens du visage de Nihil quand Wing proposa la création du Conseil. Il se mit vraiment en colère et il menaça de s’en aller. Quand l’assemblée approuva ensuite la proposition, il resta en silence.” Un murmure se diffusa. “La vérité est qu'il nous hait! Autrement il n'en serait pas arrivé jusque là.” “On ne pourra pas s’embarquer sans son plan!” Les conseillers s'échangent des coups d'œil craintifs. Ils restent toutefois en silence. Adam regarde autour de lui perplexe, puis il se lève et en passant en revue tous les présents, il commence: “Je vous rappelle que le meilleur moyen pour ne pas obtenir un résultat, c’est de ne rien faire. Mais dites-moi, vous voulez vraiment renoncer au projet? Il est hors de doute qu’on ne peut pas encore atteindre notre objectif. Dans quelques semaines seulement, ce ne sera plus le cas quand les Caravelles auront levé l’encre.” Il s’adresse à Eve: “Maman, pourquoi tu ne contactes pas la Défense?" Elle se croise les bras. “Je n’ai pas confiance.” “Tu crois vraiment qu’ils puissent informer la Sécurité?” demande Adam. “Tu vois maman, les souvenirs que tu m’as transférés m’ont fait réfléchir. La Défense a ouvert une enquête après ton suicide. L’enquête terminée, le général Marcus Rand a pris soin de te faire savoir que c’était un complot contre toi. Tu ne t’es jamais demandé pourquoi?” Pendant qu’Adam parle, les souvenirs d’Eve se succèdent dans l’esprit des présents avec una série de flashback. “Tout le monde m’estimait dans l’Armée. Quand j’ai donné ma démission, la Défense a insisté pour que je fasse marche arrière.” “Ils tenaient tellement à toi parce que tu étais un bon militaire ou pour quelque autre raison?” “Quand Rand m’a contactée, il semblait qu’il sache tout de moi et des Elus. J’ai soupçonné qu’il connaissait notre cachette aussi.” Elle hésite un instant. “Toute cette attention m’a semblé excessive.” “Ils n’ont jamais transmis aucune information à la Sécurité. Pendant tout ce temps ils nous ont protégés parce que tu es parmi nous, maman. Qu’importe si nous n’en connaissons pas la raison? Maintenant que notre mission risque d’être annulée, nous pouvons seulement demander leur aide pour capturer Nihil.” Eve a une expression de réflexion. “J’en parlerai à Rand.” “Comment on va faire pour le reconnaître?” demande un conseiller. “Il occupe le corps d'un androïde, j’en suis sûre. Nous l'identifierons par ses programmes”, répond Eve. Elle ajoute des détails techniques. Le ton est ferme. Rien ne semble plus l’arrêter. Adam sourit. "Tu es retournée celle que tu étais, maman." Le vieux conseiller l’observe, pendant qu’elle poursuit satisfaite: “Passons au plan maintenant. La villa est habitée par une centaine de personnes. Nous ne savons pas quelles armes ils détiennent mais nous devons être prêts à n'importe quelle circonstance. Il nous faut l'équipement adéquat.” “De quel type?” demande Adam. “Androïdes de guerre. Les plus avancés. Je sais comment me les procurer.” HOMMAGES @ Adam parcourt un tunnel d'un pas cadencé en tenant une torche à la main. Il débouche sur une énorme cavité. Il lève les yeux mais la voûte est cachée dans le noir. Au centre, s'érige un catafalque où repose un corps enveloppé dans un suaire. Il s'arrête devant; il contemple la couleur exsangue puis il se plie et l’embrasse sur le front. Il se retire enfin dans un coin, il reste le visage baissé. Les disciples arrivent, les uns après les autres, en tenant un cierge. Ils les déposent devant la dépouille et ils s'installent en cercle autour de lui. Deux femmes entourées d'un voile blanc, la première blonde, la deuxième brune pénètrent dans l'endroit. Elles bougent avec une telle grâce qu'elles semblent effleurer le sol. Elles embrassent le mort sur les joues. Puis elles se mettent de côté, leur regard fixe sur lui. La blonde soulève le visage. “Aujourd'hui Martin se congédie de nous.” La voix limpide d'Eve allège les peines des présents: “Un homme de bons principes qui a consacré toute son existence à une cause importante, un exemple pour chacun de nous. Quand je l'ai connu, il me fit participer à une conversation passionnée. C'est ainsi que j'avais découvert que nous avions beaucoup de points en commun. Il prit à cœur mon cas et il me présenta ses amis les jours suivants. C’est grâce à lui que j'appartiens aux Elus aujourd'hui.” Elle reprit son souffle. “ Il y a quelques jours, elle m’a demandé de participer au rite de re production. Elle a insisté et elle m’a convaincue. C’est grâce à elle que je suis revenue à la vie.” Victoire est enveloppée dans une atmosphère surréelle. Les Elus lui ont en quelques semaines donné de l'amitié, de l'amour, un fils. Et maintenant ils la font participer à une des expériences les plus douloureuses et les plus intimes: la mort. Et de celle qui est la plus ravageuse: la guerre. Victoire avance d'un pas et, sans même s'en rendre compte, elle prend la parole: “J'ai toujours admiré Martin pour son engagement social en faveur des faibles et des minorités. Je l'ai connu en personne, grâce à vous. J'ai eu un fils de lui. J'aimais son enthousiasme, sa générosité. Franchement j'aimais tout de lui. Je pleure avec vous la perte de notre cher ami.” Elle ferme les yeux. C’est le tour d’Adam. “J'ai passé avec mon père quelques jours seulement mais j'ai le privilège de le connaître profondément. Martin était unique. Les idéaux pour lesquels il a combattu, les expériences qu'il a mûries dans tant de luttes sont en moi ainsi que ses souvenirs et ses émotions.” L'impétuosité du discours transporte l'auditoire: “Je les revis dans cette circonstance et je vous assure qu'il s'agit d'une expérience bouleversante.” Pendant qu’il parle, il transmet les expériences du père aux présents. “Je veux partager ce trésor avec vous.” Les disciples entonnent une triste mélodie alors que la grotte commence à s'illuminer. Une cavité immense traversée par une forêt de stalactites et de stalagmites apparaît. Le bruit des gouttes qui tombent de la voûte se mélange aux chants. Le silence tombe. Un tourbillon de lumière se libère de la dépouille et il disparaît rapidement. Tous les participants, les uns après les autres, subissent la même métamorphose. Enfin la caverne est engloutie dans la nuit. ALLIANCE Le général Marcus Rand sort du Commandement à la fin de l'entretien inter forces entre les Services d’Informations de la Défense et les agences fédérales. On avait commencé la matinée par la présentation de la situation. L'après midi avait été consacrée à l'analyse des problèmes et à la définition des objectifs. Ces réunions tenues systématiquement renforcent la coordination et elles donnent surtout des résultats. La secrétaire virtuelle lui rappelle le rendez-vous pour le jour suivant avec le Président de la Confédération pendant lequel il présentera un rapport sur les nouvelles technologies. Mais pour aujourd'hui ça suffit. Il monte dans l'ovoïde qui l'attend devant l'entrée. “A la 7ème tour.” L’avion prend de l'altitude en se faufilant entre les milliers de véhicules qui encombrent les autoroutes aériennes. Il s'enfile dans un couloir délimité par deux files de gratte-ciel qui reflètent les formes ondulées des bâtiments voisins sur leurs vitres. Il passe à côté d'un édifice semblable à une spirale qui révèle la carcasse en carbone du noir scintillant des structures portantes. Au-dessous, de larges routes et des places décorées de portiques et de barrières architecturales. On aperçoit de temps en temps des murs bariolés et des zones de végétation qui cachent les entrées des villes souterraines. L'ovoïde survole un parc où des jardins de semper virens alternent des miroirs d’eau. Il vire ensuite vers un complexe qui se découpe dans le ciel rouge feu. Il se pose sur une terrasse qui déborde d'une tour. L'officier entre dans le restaurant. Le maître l'accompagne à la table 514 d'où on peut observer la vue magnifique du coucher de soleil qui colore d'or les blancs sommets des montagnes. Une mélodie provient d'un coin. L'artiste, un homme d'un peu plus d'une trentaine d’années, fait courir ses doigts sur les touches d'un piano, un instrument aussi vieux que la musique qu'il joue: une Nocturne de Chopin. Une jeune femme aux cheveux roux s'approche. “Je peux m'asseoir à votre table?” Il la fixe droit dans les yeux. “Nous nous sommes déjà rencontrés?” “Il y a bien longtemps. Vous pouvez le vérifier d'après mon code d'identification.” Une mini jupe noire et un chemiser de soie mettent en évidence son physique en pleine forme. Ses cheveux décorés de fils de lumière sont regroupés dans la nuque en queue de cheval. Elle sourit pendant qu'elle transmet le fichier au chip neural de l'homme. “Eve, quel plaisir de te revoir! Je me suis demandé tant de fois où tu étais. Tous mes compliments, ta gynoïde est superbe.” Il se lève, déplace la chaise et l'invite à s'asseoir. “Galant comme toujours.” Eve s'installe confortablement et l'observe. Il est splendide avec sa structure imposante et ses yeux qui brillent comme des saphirs sur le visage bronzé. Ils commencent par quelques plaisanteries. Puis ils rejoignent la piste de danse main dans la main. Elle met ses bras autour du cou du danseur alors qu'il la serre à la taille. Ils commencent un slow. “Marcus, je te suis reconnaissante d'avoir découvert les réels coupables.” Elle pose sa tête sur l’épaule de l’homme. “Je n'ai jamais douté de ton innocence.” Il la regarde droit dans les yeux. “Mais tu n'es pas venue ici seulement pour me revoir... Que puis-je faire pour toi?” “Certains membres de notre communauté sont en train de préparer une attaque terroriste.” L'officier interrompt la danse pendant que la jeune femme se redresse et se serre contre lui. “J'ai besoin d'une équipe d'androïdes de combat.” Les deux sont immobiles au centre de la piste. “Ce type de travail ne te concerne pas. Explique-moi plutôt les détails.” “Tu n'as pas compris. Je veux résoudre le problème toute seule. Si tu acceptes, je te tiendrai au courant; sinon je ne te dirai rien d'autre.” La femme lui lance un regard fulminant. “Qu'est-ce que tu as décidé?” “Je suis sûr que tu es la personne la plus qualifiée pour ce genre de travail...” “Alors?” Il se détache. “Toutefois tu ne peux pas dicter tes conditions. Tu es dans le pétrin. La Sécurité est sur tes traces. Ils sont convaincus que ton chef et toi, vous êtes les instigateurs d'une série d'homicides. Elle suspecte que vous êtes en train de préparer un attentat aux Caravelles. Ils m'ont demandé des informations sur ton compte il y a quelques jours.” “Qu'est-ce que tu leur as dit?” “Que je te connaissais depuis longtemps. Que tu n'as rien à voir avec le terrorisme, j'en suis sûr. Mais tu es suspecte. On te cherche partout. Tes jours sont comptés, je le crains.” L'officier s’interrompt. “Je dois entendre l'Etat Major.” Il reste plongé dans ses pensées. Elle le fixe en cherchant à lire l'allure de la discussion par l’expression du visage. L'homme reprend: “Je te propose notre protection en échange de l'engagement de ta part de travailler pour nous jusqu'au moment où l'histoire sera conclue.” “Je veux une grande marge d'action.” “Nous, nous déciderons les stratégies. C'est toi qui conduiras les opérations de guerre.” “J'aurai les androïdes, bien évidemment.” “Nous mettrons à ta disposition tout l'équipement mais tant que ta charge ne sera pas confirmée par l'Etat Major, nous ne voulons pas nous exposer. Tu devras les voler.” Un sourire taquin se dessine sur les lèvres d'Eve. “Tu feras une fausse demande d'intervention, une banalité pour toi qui connais les systèmes d'informations mieux que n'importe qui. Le poste de commandement mettra à ta disposition des moyens et des armes. Toi et ton équipe, vous entrerez dans les androïdes pendant le chargement du software, en vous substituant à lui.” Il la prend par le bras à la fin du bal. “Maintenant profitons de la soirée!” Ils retournent à leur table. Ils admirent le paysage nocturne. Un kilomètre au-dessous, la ville est une étendue ininterrompue de lumières. De petits appareils courent au milieu des tours et une astronef de deux mille places atterrit dans le nouvel aéroport. Un serveur arrive avec un énorme bouquet de roses rouges. “Ceci est pour te démontrer combien nous apprécions ton travail”, dit l'officier. Il regarde Eve droit dans les yeux. “La Défense a besoin de personnes comme toi.” Elle a un moment d'hésitation. “Je ne peux pas.” “Pourquoi?” “Je dois mener à bien un projet.” “De quoi s'agit-il?” “Un jour, je te le dirai.” Ils dînent merveilleusement bien: du poisson des abîmes et des pollens de fleurs marines d'Europe (6). A la fin, la jeune femme effleure la main de l'homme. “Merci Marcus.” “Ce soir j'ai vécu des émotions que je pensais perdues à jamais.” Elle le regarde de façon sereine. “Je ne suis plus la femme d'autrefois. Ce que tu vois est une simple apparence: maintenant j'utilise un programme qui simule mon comportement d'avant. Le projet dont je t'ai parlé requiert des capacités bien supérieures et je peux l'affronter seulement parce que je ne suis plus la même. Tu veux une démonstration?” “Oui.” “Tu en es sûr?” “Je t'ai dit que oui!” “D'accord, mais ne viens pas te plaindre après!” Elle le fixe. L'homme se sent étourdi. Il tente de lever les mains, mais il ne peut plus bouger. Il est sur le point de hurler, mais aucun son ne sort de sa gorge. Alors qu'il se demande ce qui se passe, ses souvenirs commencent à défiler sans pouvoir s'arrêter. Son corps et son esprit appartiennent à quelqu'un d'autre! Il recueille toute son énergie. "Maintenant ça suffit!" Il remue la tête tout confus. “Qu'est-ce qui s'est passé?” “Je suis entrée dans ton cerveau à travers le chip neural.” “Tu as violé mon code d'accès!” “Ne t'inquiète pas, je ne le dirai à personne...” Eve rit dans sa barbe. “Tu veux une description de ta journée?” “Laisse-moi tranquille. Dis-moi plutôt comment tu as fait.” Elle devient sérieuse. “Moi, j'ai installé sur moi des programmes que j'ai créés moi-même. Je suis très différente par rapport à qui que ce soit dans le Réseau, mais c'est la direction vers laquelle ils évolueront.” Ses yeux brillent de joie. “Moi, je les conduirai.” (6) Satellite de Jupiter. INCURSION “Les contrôles seront achevés dans un instant”, annonce le robot, en battant légèrement l'épaule d'Eve avec une de ses huit pattes en acier inoxydable. La femme baisse les yeux sur son corps, un androïde blindé. Elle est maintenant au commandement de l'armée. Ses compagnons sont alignés le long des murs, resplendissants dans leurs cuirasses métalliques encore sans vie. Les ceintures qui la fixent aux murs s'ouvrent et elle fait quelques pas. “Ce modèle nous a été livré il y a quelques jours”, continue le technicien d'une voix vibrante d'orgueil. “Un bijou. Ah, excusez-moi. Je dois continuer mon travail.” Il se plie sur une autre arrivée. Une demi-heure après, il réunit le groupe. “Vingt. Tout le monde y est. Maintenant passez au dépôt d’armes, puis allez au garage. Le reste de l'équipement est à l'intérieur des véhicules. Bonne journée!” Les Elus montent dans les véhicules blindés. Ils sortent de la ville et ils arrivent à une route de campagne. De grandes étendues de tendre blé vert partout. Les basses collines à l'horizon sont recouvertes d'un brouillard légèrement bleu qui en atténue les détails. De temps en temps les anses d'un fleuve apparaissent ainsi que ses eaux boueuses. Ils arrivent à une villa entourée d'une grille. Ils tournent dans la première ruelle latérale et ils la côtoient jusqu'au derrière de la maison. Ils se garent derrière un mûrier et ils font décoller un drone: un disque bleu qui a la forme d'une couronne avec trois minuscules rotors au centre. Eve met en marche la reconnaissance virtuelle. L'immense masse d'informations élaborées par l'ordinateur de bord est reproduite sur son champ visuel. Elle se retrouve dans la reconstruction digitale de l'habitation. Elle traverse les pièces en courant, elle se déplace instantanément d'une zone à l'autre. Personne! “Nous devons découvrir où ils sont”, hurle-t-elle à ses compagnons. “Suivez-moi!” Ils franchissent d’un bond le grillage et tombent dans un gazon. “Vous, vous inspectez le parc”, commande-t-elle à huit soldats. Les autres encerclent d’abord l'habitation et ensuite ils font irruption à l'intérieur, les armes en main. Eve invite cinq androïdes à monter au premier étage. Trois descendent à la cave, les autres se tiennent au rez-de-chaussée avec elle. Ils entrent dans la salle à manger. Déserte. Des tables décorées avec des fleurs et des nappes élégantes. L'odeur âcre de nourriture avariée dans l'air. “Le déjeuner remonte à plusieurs jours”, murmure un militaire. “Quel arôme étrange...” Ils passent près d'un candélabre majestueux. “Encens. Ils ont tenu une cérémonie.” Ils débouchent sur un couloir. Les chambres sont alignées sur les côtés. Petites et propres. Les lits préparés avec soin. Des narcisses dans des vases de céramique en file sur les étagères. Quelques photos dans des cadres dorés. Même pas un grain de poussière. De la lingerie bien remise en ordre dans les tiroirs. Rien n'est en désordre. Ils s'arrêtent devant des sacs à dos et des valises, au pied des lits. “Ils n'ont rien emporté.” “Mais ils sont partis depuis quelques jours...” “Ils vont rentrer!” “Je sais ce qui est arrivé”, coupe court Eve. Un message apparaît sur son champ visuel: COURS DANS LA CAVE, VITE! Elle dégringole les escaliers, elle ouvre grand la porte d'acier du sous-sol et elle saute sur les dernières marches. Elle est maintenant dans une salle blanche. Certains appareils électroniques sont alignés contre le mur. Il fait froid. “Je suis ici...” murmure Victoire depuis le local contigu. La fille est dans un coin, toute pâle. Elle indique une caisse d’un bras tremblant. Du sang séché sur le bord. A l'intérieur, dans une flaque vermeil, trois têtes sans calotte crânienne. Un soldat fait l'inspection de tout l'appareillage: “C'est un scanner pour la digitalisation du cerveau et ça on dirait des fournaises.” Elle en effleure une de la main. “Encore tiède.” “Ils ont été incinérés!” hurle Victoire, les yeux ressortant des orbites. Eve retourne dans la première salle. Elle se penche sur un appareil et le met en marche. L'écran se remplit de données. “Ce réservoir contenait cent âmes environ jusqu'à peu de temps auparavant. Maintenant il est vide.” Victoire semble s'écrouler. “Un autre suicide de masse...” Eve fixe les chiffres. “Nous avons chargé Nihil de trouver un système pour nous embarquer sur les Caravelles mais il a disparu. Il veut nous remplacer!” Elle s'interrompt: un message est arrivé. “Je dois m'en aller.” Eve monte les escaliers d'un bon pas jusqu'au premier étage. Elle entre dans un couloir recouvert de moquette. Une majestueuse porte de bois trône au fond. La salle de réunions. Une table octogonale au centre; de petits fauteuils jaunes avec des bras commodes, semblables aux pétales d'une marguerite. Adam et trois autres soldats sont immobiles devant un hologramme grandeur nature d'un androïde sombre qui se détache de ses disciples, tout le long du mur. Un serveur est placé dans un coin. Eve échange quelques mots avec ses compagnons. Puis elle se penche et le met en marche. Elle réussit à y accéder quelques minutes après. Elle commence à faire l'inspection des fichiers. “J'ai trouvé son journal intime!” Les autres s'arrêtent de fouiller dans les armoires et ils se retournent à l'unisson. Le texte brille sur la table. Certaines lignes sont mises en évidence en jaune: “Le Conseil m'épie. J'ai puni le novice et Wing, mais maintenant ils doivent tous mourir, tous.” “Je crains qu'il ne se venge avec un virus de dernière génération”, commente Eve. “Impossible à neutraliser.” Elle transmet un message aux compagnons qui sont restés dans le Réseau: ils doivent abandonner le refuge, tout de suite! Ils reprennent la lecture: “Hier j'ai testé la préparation des disciples en demandant à deux d'entre eux de se suicider. Le plus jeune n'a pas accepté. Les autres l'ont encouragé en lui disant que dans peu de temps nous affronterions tous le même destin. Pour ma part, j'ai expliqué en détail les raisons du geste. A la fin je lisais dans ses yeux une sincère impatience...” “C’est fou!” s'exclame un soldat. Ils survolent la description du suicide. Ils passent aux dernières lignes: “Maintenant que j'ai recueilli les âmes dans un conteneur, je dois attendre le transmetteur et mettre en marche le transfert. A mon arrivée, je serai porté en triomphe par la population. Alpha Centauri sera mon règne.” Ils sont tous immobiles les yeux fixes sur la date de transfert qui clignote couleur rouge sang. CAUCHEMAR @ C’est la nuit. Eve est étendue sur un lit, en proie à un sommeil agité. Elle est au garde-à-vous. “Je voulais vous annoncer que j’entends donner ma démission de l’Armée.” Le colonel la fixe. “Nous venons de la promouvoir capitaine. Pourquoi vous avez pris cette décision?” “L’Institut Supérieur d’Intelligence Artificielle m’a contactée.” “Nous avons de grands projets sur vous. Vous ne voulez pas revenir sur votre décision?” “Je suis honorée de servir notre pays. Mais d’ici peu je réaliserai le rêve de ma vie.” Le président de la Commission de Certification est en chef de table. “Bienvenue Madame Dirac. Notre travail requiert de la compétence et de l’intégrité. Comme vous pouvez l’imaginer, les intérêts en jeu sont énormes et les pressions sont très fortes. Malgré cela, nous avons toujours réussi à éviter des ingérences.” “Les preuves sont écrasantes”, annonce le président de la commission. Eve réagit avec rage. “Tout est faux!” “Nous devons éloigner tout suspect des institutions.” Il la fixe en silence, puis il articule sa propre requête: “Je veux votre démission.” Des mots qui ont la force d’un coup de poignard. “Justement vous qui me connaissez mieux que quiconque, vous doutez de mon honnêteté?” “Je ne la mets pas en doute”, lui répond-il avec amertume. “Mais nous ne pouvons pas combattre une bataille perdue d’avance.” Les ondes s’écrasent sur les rochers. Eclaboussures de mousse. Taches rouges, de plus en plus larges. Elle est étendue. Les membres cassés, le regard vide tourné vers le ciel. “Nihil est à bord. Nous ne pourrons pas nous embarquer sur les Caravelles. C’en est fini!” Une multitude de vaisseaux, grands et petits. Ils sont alignés devant trois énormes astronefs. Le silence est total. “Trois, deux, un zéro!” Un frisson parcourt la foule alors qu’un dard de feu gicle des entrailles des trois géants. Tout à coup, un globe de feu s’élargit de l’amiral. Un instant après, plus rien. Eve se réveille, tout en transpiration. DEPART Mars, 3 Août 2300. Ils sortent des villes par essaims. Ils avancent dans les plaines de pierres, ils montent sur les collines et sur les promontoires et puis ils s'arrêtent par groupes. Ce sont des millions d'androïdes et de robots resplendissant au soleil. Ils sont tous tournés vers le même secteur de ciel frémissant de vie. Vingt mille kilomètres plus en hauteur, une multitude d'astronefs grands et petits sont alignés à côté des stations orbitales devant trois énormes sphères de titane et de béryllium. Le temps s'est arrêté non seulement ici mais aussi dans les autres planètes du système solaire, dans les avant-postes glacés de l'espace profond ainsi que dans les mondes confortables à l'intérieur des ordinateurs. Vraiment n'importe où. Ils profitent tous du même impressionnant réalisme offert par la réalité virtuelle. Ils le vivent tous. Des images se succèdent dans l'esprit des spectateurs: celles de la surface martienne bondée de créatures de métal et les superbes raccourcis à distance rapprochée des Caravelles. Certains chroniqueurs parcourent les interminables couloirs, d'autres parlent d'une voix agitée depuis les pièces remplies de robots et d'équipements. Quelques privilégiés seulement se trouvent sur le pont de commandement. Ils vantent tous les caractéristiques des Caravelles, ils expliquent en détail les phases du projet et ils en interviewent les auteurs. Un déluge d'informations inonde les habitants du système solaire. “Nous avons la chance de vivre un événement historique.” “C'est l'apothéose de la civilisation humaine.” “Elle en a généré une autre. Rien ne sera plus comme avant.” Les reprises se concentrent tout à coup sur les Caravelles. Le compte à rebours est sur le point de se terminer. Le silence est absolu. “Trois, deux, un, zéro!” Un frisson parcourt la foule. Un instant après, on voit gicler un dard de feu des viscères des trois géants. Un jet puissant de protons et d'hélium pénètre silencieusement le vide. Les Caravelles sursautent puis s'éloignent paresseusement de l'orbite vers le ciel disséminé d'étoiles. Au milieu du pont de commandement, un ample espace chargé du bruit des propulseurs nucléaires, l'amiral de la flotte et ses officiers sont debout en uniforme de cérémonie, le visage tourné vers la vitre panoramique. Les milliers de vaisseaux qui avaient encadré les Caravelles sont à présent seulement de petits points lumineux. “Nous coloniserons d'autres mondes.” Ils sont extrêmement émus. Ils ont conçu le projet et ils y ont cru. Ils ont suivi sa réalisation pas à pas et maintenant que le moment fatidique est venu, ils lui confient son propre avenir. C573Y est parmi eux. Il partage, en apparence, l'excitation générale mais en réalité il est profondément préoccupé par les nombreuses incertitudes qui pèsent sur la mission. Il rentrera sur la Terre, comme à l'aller, avec un faisceau laser mais seulement après avoir combattu la bataille la plus importante de sa vie et aussi celle des autres. EN ACTION Des astronefs géants, d'une complexité sans précédents. Des millions de parties que les interminables contrôles exécutés sur chaque pièce et les nombreux essais d'intégration ne peuvent même pas garantir sans problèmes. De fréquentes alarmes résonnent après le départ. Des ordinateurs sont occupés à transférer le travail sur des appareils sans problèmes. Une activité prévue avec soin par les projeteurs que la redondance seulement permet d'effectuer en temps réel. Un aller retour incessant de robots de la manutention et des chariots avec des pièces de rechange dans les couloirs. De mauvais fonctionnements du logiciel inévitables à partir du moment que les programmes de simulation les plus puissants ne peuvent même pas tester jusqu’au fond des milliards de lignes de code. Les correcteurs automatiques interviennent rapidement pour effectuer des modifications et pour procéder aux test. La Sécurité est en alerte. Si l'ennemi frappe, il le fera juste après le départ. Les programmes antiviraux font l'inspection des zones les plus cachées d'Alphacity, la ville virtuelle des Caravelles. Des centaines de signalisations imposent des vérifications énervantes. Le monde matériel est présidé par la Sécurité. Des androïdes à la cuirasse bleue occupent la passerelle ainsi que les interminables couloirs des Caravelles. De microscopiques caméras fixes et volantes sont aux aguets prêtes à cueillir le moindre mouvement pour le transmettre aux programmes diagnostiques qui analysent les données avec une précision sans égal. Des centaines de robots de guerre flambants neufs jonchent les murs du dépôt d’armes. Ils sont prêts à revivre au premier danger. Le troisième jour, les astronefs entrent dans la ceinture des astéroïdes. Ils avancent sans incertitude, protégés par une cuirasse de gaz ionisé pour neutraliser la poudre cosmique. De puissants lasers fendent de temps en temps le noir absolu de l'espace avec des éclairs imprévus en réduisant de petites météorites en nuages bouillants de plasma. Quatre-vingt-dix-huit heures après le départ, le vide autour des Caravelles s'illumine à cause d’une lumière aveuglante comme une étoile. Le rayon d'un canon antimatière a touché une fine comète, en réchauffant son noyau à la température du soleil. Plus rien d'elle. La matière s’est transformée en radiation impalpable. Une atmosphère effervescente à Alphacity. Un moment de découverte pour ses habitants curieux qui errent à travers la ville virtuelle considérée un chef-d’œuvre d'urbanisme. De la joie dans leur regard, ils vont vers un avenir qu'ils ont désiré ardemment, la conviction de le voir rapidement réalisé. @ Cité virtuelle d'Alphacity, ordinateur quantique QC07A, Caravelles. Il y a une atmosphère de cérémonie dans l’amphithéâtre où le parlement et le gouvernement de la flotte se réunissent pour la première fois. Ils sont tous debout, l'amiral au centre en grand uniforme tourné vers le parterre. Les rues, les places, les stades et les théâtres sont bondés. On diffuse une musique douce et ancienne. Une musique qui parle de l'espoir d'un peuple, de la fraternité qui l'unit et du destin grandiose qui l'attend. Le chef-d’œuvre d'un génie tourmenté que les habitants des Caravelles sentent près d'eux pour sa majesté. Ce qui imprègne la ville maintenant c'est l'hymne d'Alpha Centauri. Le silence s’instaure, l'amiral contemple l'assemblée. Il prend la parole: “Le moment que nous avons tous attendu est arrivé. Il y a dix ans, au début du projet Alpha Centauri même nos gouvernants comprenaient l'impact de l'éloignement sur les relations avec la mère patrie, ils ne voulaient pas nous concéder l'autonomie. Mais nous, nous avons résisté parce qu'un peuple a besoin de la liberté de choisir son propre avenir. Et nous, nous sommes destinés à nous gouverner parce qu’on nous séparera de la mère patrie quatre années lumière. Une distance suffisante pour rendre impossible toute influence. Eux, ils ont compris et aujourd'hui nous célébrons la naissance de la République d'Alpha Centauri, le cinquième état de la Confédération, après la Terre, la Lune, Mars et le Réseau.” Il prend une profonde respiration. “Un avenir plein d'inconnues et hirsute de difficultés nous attend. Nous l'affronterons avec sérénité et détermination. L'expérience martienne a renforcé notre volonté et elle nous a permis de développer les techniques nécessaires pour une vaste colonisation. C'est surtout notre dernier but qui nous conduit. Alpha Centauri est un but important mais seulement le premier. Quand nous aurons consolidé notre présence sur la planète, les Caravelles replongeront dans l'espace pour une aventure sans fin.” La population répond par un long applaudissement. L'amiral tend les bras en avant. “Aujourd'hui j'ai l'honneur de vous présenter le parlement et le gouvernement...” Il fait une grimace. Il toussote et il reprend. Il peut toutefois seulement prononcer quelques syllabes parce que le reste de la phrase meurt dans sa gorge. Son front se perle de sueur. Il chavire, s'agrippe à la table, mais un instant après il tombe par terre, sans force. Encore conscient, les yeux brillants, il fixe le parterre qui dans l'intervalle est frappé du même mal. La terreur se diffuse un peu partout. Ils sont sur le point de fuir désespérément quand ils sont frappés par le mal. Quelques minutes après tout le monde gît au sol, le regard fixe. Ils voient un homme vêtu de noir. Même si aucune brise ne souffle, les vêtements et ses longs cheveux s'agitent comme au milieu d'une tempête. Il s'approche jusqu'au point d'effleurer leurs visages. Puis il annonce avec un rictus diabolique: “Je prendrai possession de votre vie.” Les habitants tombent dans un sommeil profond. Ils rouvrent les yeux et ils regardent autour d’une expression perplexe en se demandant pourquoi ils sont allongés. Ils se relèvent sans efforts et absolument pas dérangés. Ils ont tous la même expression. REVOLTE Dans le pont de commandement, les hologrammes depuis Alphacity brillent. Certains androïdes en uniforme bleu les observent dans le silence le plus profond. “Une attaque virale d'une puissance incroyable”, chuchote un militaire. “A ce qu'il paraît elle est terminée”, commente C573Y. “Mettons en marche le check-up de la population.” Des programmes en mesure d'atteindre les habitants et d'exécuter les contrôles en peu de temps sont libérés. Les écrans se remplissent de statistiques. Le virus est redevenu inactif. Une grande partie des souvenirs et des personnalités de la population ont été effacés ou ils ont subi de profondes modifications. Peu d'entre eux seulement ont échappé à l'infection. L'officier se détache du groupe et il commence à tourner nerveusement. Une fois qu'il est arrivé au centre de la salle, il se tourne vers les collaborateurs: “Equipez les troupes de protections antivirales et envoyez-les à Alphacity. Dans l'intervalle, que le corps sanitaire se prépare à intervenir!” Les militaires provenant d'un autre serveur se matérialisent dans la ville. Dans un premier temps, les habitants les observent de loin, en discutant entre eux. Puis ils commencent à se réunir en groupes qui menacent les nouveaux venus de leurs poings et hurlent des slogans agressifs. “Préparez-vous à l'affrontement.” Les troupes prennent position. Les masses se lancent à l'assaut dans toute Alphacity à l'unisson. Les premières files tombent sous les coups des paralyseurs, mais les vagues suivantes engagent un corps à corps féroce avec les soldats. C'est le chaos. “Il y en a trop. Retrait immédiat,” ordonne C573Y. “Introduisez les programmes soporifiques.” Les troupes s'évanouissent. Puis les habitants tombent au sol, un après l'autre comme des mouches. Les rues et les places se remplissent d'une étendue de corps. “Mettez en marche les androïdes de combat”, reprend C573Y. Des centaines de robots sont entassés dans le dépôt d’armes. Ils devront présider les points névralgiques des Caravelles surtout le pont de commandement parce que c’est de là seulement qu’il est possible de coordonner toutes les activités. Un militaire chuchote: “Ils sont hors contrôle!” “La sphère, vite!” hurle le commandant. Un gigantesque hologramme du bateau apparaît au milieu de la salle. La coquille externe se dissout en faisant apparaître la structure au–dessous, une toile d'araignée de fils colorés qui rejoignent des pièces pleines d'appareils. “Ceux-là...” murmure un robot en indiquant certains points rouges. “Ce sont des ordinateurs qui relient la salle de commandement au reste du bateau. Ils ont fini de fonctionner!” Toutes les lumières redeviennent vertes. Les militaires n'en croient pas leurs yeux. “Ils sont repartis. Le problème est peut-être résolu.” Une rafale d'instructions rejoint les ordinateurs. “Ils continuent à ne pas répondre!” Un signal se colore de rouge. Il commence à clignoter. La moitié des écrans se remplit d'une avalanche de données. Les alarmes sonnent. “Une autre attaque!” Quelques secondes après, la lumière s'éteint. Le silence tombe. Tous les regards sont tournés vers le centre de la salle où un message brille: COPIES DE RESERVE DE LA POPULATION VIRTUELLE DETRUITE. Les mises à jour de la population emmagasinés quotidiennement dans l’ordinateur ont été éliminés. “Accédez à la forteresse”, hurle C573Y. Les copies intégrales des êtres digitaux sont conservées sur des ordinateurs isolés presque toute la journée. On les met en marche seulement le temps nécessaire pour la récupération des mises à jour. Seulement un protocole de sécurité maximum peut remplacer ce système. “La procédure d’urgence a commencé.” Silence. Les informations défilent sur les écrans. Données corrompues, listes de données effacées. Encore et encore. Si la population d'Alphacity était anéantie, il ne serait plus possible de la régénérer à partir des copies de réserve. C573Y rejoint le fauteuil de commandement et il s'assoit. Il fixe l'espace constellé d'étoiles depuis la fenêtre panoramique d’un air pensif. Il balbutie seulement quelques mots: “Ils savent davantage que nous ne l’imaginions. Beaucoup plus”. Puis il rédige le compte-rendu pour le Quartier Général de la Sécurité. Caractères rouge sang: “Epidémie explosée. Grande partie de la population contaminée. Souvenirs effacés, personnalités modifiées, comportements hostiles envers la Sécurité. Après intervention de virus soporifiques, nos troupes ont occupé Alphacity. Contrôle de la part des astronefs perdu, y compris le dépôt d’armes passé dans les mains de l'ennemi. Copies de réserve de la population virtuelle détruites.” APOCALYPSE @ Cité virtuelle d'Alphacity. L'ovoïde s'introduit dans les gratte-ciel avec les reflets du ciel. Au-dessous des rues, des places et des jardins se suivent dans un jeu d'harmonies. Aux dires de ses créateurs, l'intention était de construire une ville à la hauteur de la mission confiée aux habitants, la colonisation d'Alpha Centauri mais le vrai but était encore plus ambitieux: on entendait célébrer la fin d'une ère et le début d'une autre où la population virtuelle deviendrait acteur de progrès. Quelques minutes après, le véhicule pointe vers une étendue d'eau. Au centre se détache le siège de la Sécurité, un cube translucide relié à la ville par des ponts étroits. Il atterrit sur la terrasse. C573Y descend et il se dirige vers un colonel en attente. “Les équipes sanitaires ont remis en marche les hôpitaux?” lui demande-t-il avant de le rejoindre. “Sans aucun doute. J'ai organisé une visite. Un véhicule nous attend devant l'entrée.” Ils traversent un couloir rempli de militaires qui contrôlent l'équipement. “Les troupes ne trouvent pas de résistance. Elles ont déjà occupé les points stratégiques.” “Comment va l'assistance à la population?” “Les rues sont recouvertes de millions de corps. Il nous faudra plusieurs jours pour atteindre toute la ville.” Ils descendent sur l’esplanade, ils passent à côté d'un escadron occupé à charger le matériel sur les ovoïdes. Un véhicule s'approche en s’élevant à une cinquantaine de centimètres du sol et les deux montent à bord. “A l'hôpital!” Ils traversent un pont et ils s'introduisent dans la rue principale. Devant, des milliers de corps étendus sur les chaussées et sur les trottoirs, à l'intérieur des magasins et à bord des véhicules. Les quelques rescapés à la contamination errent comme des fantasmes. Ils croisent de temps en temps des robots occupés à libérer les routes. Le véhicule file vers l'hôpital en survolant les corps. L'officier explique: “Plusieurs hôpitaux sont déjà pleins. Nous avons commencé à dévier les arrivées vers d'autres points d'accueil. Le problème est que les malades sont vraiment trop nombreux.” Il indique certains militaires qui disposent les corps en files interminables sur les trottoirs. “Nous ne pouvons souvent rien faire d'autre que cela.” L'atmosphère qui ressort de la ville envahit les passagers qui s'engloutissent dans un silence glacial. Le pilote automatique les reporte à la réalité: “Nous sommes arrivés.” Le véhicule s'arrête devant l'entrée, il attend que les passagers descendent et il repart vers les parkings. L'entrée est bloquée par une foule de civils. “Ce sont les parents des victimes qui attendent les arrivées. Nous passerons par une entrée secondaire.” Ils longent l'édifice en se dirigeant vers une petite porte devant laquelle un militaire les attend. Il les escorte dans une salle bondée où l'officier sanitaire prête secours aux hospitalisés avec son équipe. Il laisse une petite fille à une assistante et il court les accueillir. “Je regrette de ne pas pouvoir mieux vous recevoir mais ici la situation est critique. Malgré les horaires de travail exténuants, nous sommes dépassés par les arrivées. Nous ferons une visite de l'hôpital. Voilà, ça c'est le SAMU.” La pièce est bondée de corps allongés sur des civières et le personnel qui est insuffisant travaille avec difficulté dans un espace restreint. “On va finir par ne plus pouvoir accepter les patients.” L'officier sanitaire fixe les hôtes droit dans les yeux. “Et la mise en œuvre des hôpitaux mobiles, comment elle avance?” “Selon le plan”, répond le colonel. “Mais bientôt ils seront pleins. On devra laisser les patients dans les rues.” Le médecin soupire. “Je ne vois pas d'alternatives.” Ils se mettent en marche le long d'un couloir pleins de civières. Au-dessus de chacune d'elle un corps immobile couleur cire gît. “Beaucoup d'entre eux arrivent ici sans code d'identification. Dans ce cas nous confrontons l'ADN avec les données de l'Etat civil, puis nous publions les noms et nous essayons d'aviser les familles. Nos efforts sont malheureusement souvent inutiles. D'habitude ce sont des familles entières qui sont contaminées.” Ils entrent dans une pièce où une mère sanglote sur le corps de son fils. “Ici la famille rencontre le malade.” Un peu plus loin un homme demande de faire évacuer sa femme malade. “Qu'est-ce que vous faites dans ces cas-là?” “Nous faisons ressortir le malade. Nous préférons accueillir ceux qui n'ont pas d'autre assistance.” Le directeur devient sombre. “Notre médecine est impuissante. De toute ma carrière, je n'ai jamais vu des dommages si profonds.” “Quelle assistance fournissez-vous?” “Seulement une place décente. Cette situation nous humilie, notre mission est tout à fait autre chose. Et l'Institut des Sciences Informatiques, où on en est avec les soins?” “Ils sont en train d'effectuer les premières analyses”, répond C573Y. “Ils ont eu de la chance d'échapper à l'épidémie. Comment ont-ils fait?” “Ils étaient dans un bunker pour une réunion pendant la contamination.” Les invités se congédient. La situation le long des rues principales s'est améliorée maintenant. Les victimes sont installées en files ordonnées sur les trottoirs et les chaussées sont encombrées de troupes et d'engins. Les équipes de secours avancent dans les rues latérales encore recouvertes de corps. Le colonel reprend: “D'ici à quelques jours nous arriverons partout et avec un peu de chance même avec des soins.” C573Y hoche la tête toutefois. “Des moments encore pires nous attendent.” “Pourquoi?” “Le virus peut réapparaître à tout moment. Nous devons le détruire, mais comment? En ce qui concerne les soins, nous ne savons pas si les dommages sont réversibles. Que dire encore sur le fait que la population a attaqué les troupes ou que les bateaux ne répondent plus à nos commandements? Le vrai motif est que quelqu'un est en train de s'emparer de la flotte.” “Cela veut dire que nous subirons une nouvelle attaque?” C573Y repense à l'entretien avec le directeur de l'Institut des Sciences Informatiques quelques heures auparavant. “Jamais vu quelque chose de semblable”, avait dit le savant. “Le virus a altéré des milliers de lignes de codes et il a détruit des banques de données complètes. Les personnalités et les souvenirs de la population ne sont plus les mêmes.” “Quand aura-t-on des soins disponibles?” “Je peux seulement vous dire que par le passé le résultat a toujours été défavorable. Je vous fournirai un rapport dans quelques jours quand les analyses seront achevées mais il ne faut pas se faire d'illusions.” “Vous avez identifié le virus?” “Nous n'avons pas réussi à l'isoler. Il a été construit avec une technologie inconnue.” ATTAQUE C573Y est sur le pont de commandement, barricadé avec cinq androïdes à la cuirasse bleue. Il contrôle que rien ne soit laissé au hasard, puis il ordonne au logiciel de lui faire voir où se trouvent les ennemis. L'image du bateau apparaît. Le revêtement se dissout. Une centaine de points lumineux provenant du dépôt d’armes parcourt un couloir. Ils s'arrêtent devant une porte blindée. C573Y augmente l'agrandissement. Un androïde noir donne des ordres d'un ton si péremptoire que tout le monde obéit sans répliques. Il pose un peu de plastique sur le dispositif de fermeture, puis il rejoint le groupe replié à une certaine distance de sécurité. Une détonation. Un agresseur court vers la porte. Pendant qu'il ouvre, les autres mirent. Un rafale de coups s'abat sur la première ligne de la Sécurité. Les soldats répondent avec le feu de barrage mais la résistance s'affaiblit bien vite. Les adversaires surgissent à l'intérieur. Pendant quelques minutes, de sinistres lumières et un crépitement d'armes. Puis c’est le silence. Les disciples avancent entre les corps perforés et des membres détachés, le regard halluciné. Ils ont tué pour la première fois. Une lamentation provient du fond du couloir. Nihil se précipite vers les barricades. Il disparaît derrière un tas de débris. Trois coups de feu en succession rapide. Il réapparaît, le regard triomphant et il indique au groupe de se remettre en marche. A ce pas ils rejoindront la passerelle en un quart d'heure. C573Y a pris sa décision: il mettra en marche la procédure de la Défense. Il l'avait considérée une précaution excessive, mais l'Etat Major avait insisté. Il transmet au serveur de la Défense un code secret. Un programme militaire prend le commandement des bateaux. Maintenant, que c' est un simple spectateur, il se sent mal à son aise. Les points du globe qui représentent les envahisseurs commencent à clignoter: cible individualisée. De nouveaux détails ont apparu: des dépôts, des installations et des câbles. Le système top secret de défense des Caravelles que les autres ordinateurs ne connaissent pas. Il y a un dépôt d'armes sous la passerelle. Une liste apparaît. Le programme fait défiler les articles, il en sélectionne certains. Le sol tremble, il s'ouvre. Une caisse d'acier monte en surface. Le couvercle glisse sur le côté. Des milliers de billes à l'intérieur. Elles commencent à bourdonner. Elles se soulèvent, elles forment un essaim noir. La porte principale s'ouvre; les sphères partent à grande vitesse. Nihil est en train de placer de l'explosif dans une serrure. Quand le battant s'ouvre tout grand, il se jette par terre en roulant au-delà du seuil, ses compagnons les plus proches avec lui. Les autres ont juste le temps d’observer dans le lointain un sombre nuage qu'ils le retrouvent au-dessus. Grondements, flammes et fumée. Les sphères remontent du fond pour donner le coup de grâce aux survivants. Nihil remarque un bouton rouge à côté de la porte, la fermeture d'urgence. A présent les sphères sont à mi chemin, elles le rejoindront dans une minute. Le bouton est à quelques pas mais le parcours est couvert de corps. Il pourrait gaspiller des instants précieux. Il se met debout d'un bond, il se jette contre le mur. Un déchirement. L'interruption se retrouve en mille morceaux. La porte se referme avec violence en faisant valser les corps sur le côté. Nihil s'écroule au sol, le bras lui fait mal. Les sphères ne l'ont pas touché! Ils comptent les rescapés, une douzaine au total. “Nous sommes assez nombreux pour gagner!” Ils se lèvent et ils vont vers une imposante porte de titane. La passerelle est à quelques mètres, pleine de sphères fluctuantes. C573Y et le petit groupe de soldats de la Sécurité se sont mis en retrait dans un coin. La victoire semble proche, mais le grand officier ne se sent pas tranquille. Il passe en revue les attaquants depuis les écrans, il se concentre sur Nihil. Le sac à dos! Quand il l'avait remarqué pour la première fois, il n'y avait pas fait attention, occupé comme il l'était, dans la préparation des défenses. Il cache peut-être une menace si terrible au point de révolutionner une fois encore le résultat de la bataille! Il s'adresse à l'ordinateur. "Que contient-il?" Le radar visualise le contenu. Un œil invisible agrandit la surface et il en fait l'inspection. Il s'arrête devant le code d'identification. La réponse se matérialise sur le champ visuel de C573Y. Caractères énormes: *** BOMBE ATOMIQUE – MODELE AB1521–X *** L'officier est pétrifié. "Les explosifs nucléaires sont gardés dans la zone la plus protégée du dépôt d’armes. Je ne dispose même pas moi-même des autorisations!" "Nihil s'est fait aider par l'amiral et par ses assistants", scande l'ordinateur. "Mais quand il a atteint les astronefs, ils étaient déjà endormis!" "C'est le virus qui a demandé les informations pendant la contamination." L'officier a les yeux pointés sur le sac à dos. "Quelle est sa puissance?" La réponse arrive: assez pour faire partir l'explosion de l'hélium 3! Le combustible nucléaire, des millions de mètres cubes de gaz liquide sont destinés à être brûlés dans le voyage vers Alpha Centauri, ils risquent de provoquer maintenant une déflagration terrible. "Que deviendront les autres astronefs?" "Anéantis par l'explosion thermonucléaire." "Eloignez-les!" "La distance de sécurité sera atteinte dans dix minutes." "Trop tard. Dans combien de temps le programme des androïdes sera-t-il accessible?" "Il est impossible de faire une prévision." Dans l'intervalle Nihil fait l'inspection de la surface de la porte blindée à la recherche de points faibles. Il frémit au contact du métal lisse et froid: derrière ce dernier obstacle la victoire l'attend. Une victoire définitive. Il contrôle les compagnons du coin de l’œil. Tous regroupés, les fusils pointés, prêts à déverser une avalanche de feu sur les lignes ennemies. Il plonge la main dans sa poche. Il extrait un pain de plastique. Il le dépose avec délicatesse le long du mécanisme d'ouverture. Ses yeux brillent. Puis un fourmillement au bras droit. La même torpeur se diffuse dans ses jambes. Il n'y fait pas attention. Ses mouvements deviennent gauches... Il se pince la main. Aucune sensibilité! Il tente de se retourner. Impossible! Il passe en revue ses compagnons avec son esprit. Ils sont tous dans les mêmes conditions! Sa vue se brouille, il commence à chavirer. Il prend appui sur la porte. Il tombe au sol quelques instants après. Il recueille toutes ses forces. "Dans le Réseau!" Il se retrouve dans un tunnel d'Alphacity. C573Y contacte les Forces Spéciales: “Ils sont restés douze. Vous les trouverez dans le 15ème cadran.” ENFIN SEULS @ Nihil est assis les jambes croisées, le dos appuyé contre un mur. Tout est en train de mal aller. Vraiment tout, depuis le début. Les routes à son arrivée étaient couvertes de corps: l’œuvre de la Sécurité. Il s'était lancé à l'assaut du pont de commandement mais il avait aperçu ensuite le nuage noir. Il venait juste d'avoir le temps de se jeter au sol quand les sphères l'avaient effleuré. Il s'en était sorti mais cela n'avait pas été le cas pour de nombreux compagnons. "Ce sont des armes de guerre que la Sécurité ne peut avoir en dotation." Quand il était sur le point d'enfoncer la porte de la passerelle, il sentait qu’il avait la victoire en main. Une question de minutes. Mais la Sécurité avait pris en possession le programme des androïdes. "Je ne pouvais pas l'imaginer." Il observe les onze survivants, blessés et perdus. Un est à part le regard halluciné, les autres se donnent du courage. Voilà ce qu'il reste de son armée. "Ils nous attendaient." Il baisse la tête. "Comment tout cela a été possible? Les messages étaient chiffrés. Ils doivent avoir relié la mort des informateurs aux Caravelles... Sécurité et Défense se sont alliées contre moi!" Le plan auquel il s'était consacré pendant plus de cinquante ans sur lequel il a fondé toute son existence, va tomber en faillite. La fin d'un rêve. Juste maintenant, à deux pas de sa réalisation. Sa vie n'a plus de sens. Il ne disparaîtra pas toutefois de façon anonyme et il n'attendra même pas que les Forces Spéciales le tuent! Non, il ne donnera cette satisfaction à personne. Nihil lève la tête. Ses yeux sont de glace maintenant. Il a conçu une terrible vengeance à tel point qu'elle lui garantit l'immortalité. Il tire de sa poche une minuscule boîte et il en caresse la surface luisante. "Mes petits, je vous confie une tâche importante." Nihil ouvre le couvercle. Il en observe le contenu puis il le verse délicatement à terre. Des milliers de programmes viraux se diffusent dans toutes les directions et s'introduisent dans les crevasses. "Croissez et multipliez. Et surtout, dans vingt-quatre heures, quand vous serez plus nombreux que les habitants, infectez-les!" Il ferme les yeux et il sourit: bientôt les programmes sortiront des fentes et ils recouvriront la grotte de velours noir. Il imagine quand ils deviendront invisibles à la lumière du jour, prêts à contaminer toute forme de vie. "Ils représenteront mon armée." Une armée contre laquelle la défense n'existe pas. Il fouille encore dans ses poches. Puis il ouvre son poing. Un transmetteur dans la paume. Dans l'intervalle les disciples se sont réunis dans un coin. Les détonations, la fumée, les corps en lambeaux. Ce sont tous de vifs souvenirs. Ils ont perdu les compagnons, mais ce qui est plus important, c’est que maintenant ils risquent le même destin. Un jeune homme, assis sur un rocher, lève la tête. “Et si...?” chuchote-t-il. Les autres s'échangent des coups d'œil furtifs. Un indique Nihil qui en ce moment est appuyé contre le mur, absorbé dans ses pensées. “Il ne se rendra pas et il ne sera même pas disposé à nous laisser partir.” Ils se rappellent tous ce qui était arrivé au novice, certains parce qu'ils étaient présents, d'autres parce qu'ils en avaient été informés. Trop dangereux. Ils se dispersent sans rien ajouter. Un disciple continue toutefois à fixer Nihil qui, dans l'intervalle, a fermé les yeux. Il est improbable qu'une situation si favorable se répète. Le jeune s'approche de la sortie et il s'assoit. Il se tourne encore vers le guide qui balance la tête à chaque respiration: il est vraiment en train de dormir. Maintenant ou jamais plus! Il saute et il se lance dans le tunnel. Ses compagnons sursautent, quelqu'un songe le suivre mais à la fin ils sont tous paralysés. Nihil écarquille les yeux. Il se jette à sa poursuite. Les disciples s'amassent autour de la sortie pour écouter les bruits de la bataille. Les deux vont à l’extérieur. Le jeune marche devant. Nihil est derrière lui et il le pousse. Ils traversent la petite foule et ils arrivent au centre. Nihil lance un coup d'œil enflammé sur sa proie. Puis il s'adresse à ses plus étroits collaborateurs: “Tenez-le!” Toutefois il ne lui saute pas dessus. Il scrute les visages pendant quelques instants. “Je reviendrai sous peu.” Il va vers un renfoncement et c’est à partir de là qu’il observe le groupe. Les disciples sont autour du fugitif et ils lui parlent à voix basse. Mauvais signe: il y a de l'entente entre eux. Il serre les poings mais il reste immobile. Il a appris du vieux à contrôler son instinct et à agir rationnellement. Une technique qu'il n'a pas mis en pratique récemment parce qu'il était très sûr de son propre ascendant. Ces méthodes sont à présent indispensables pour recouvrer la confiance de ses disciples. Il devra recourir toutefois à son self control. Il ferme les yeux et il prend sa respiration. Il libère son esprit de tout soupçon. Il va vers le groupe avec une expression tranquille. Il s'arrête devant le déserteur. Deux disciples le tiennent fermement par les bras. “Tu ne peux pas te sauver en t'échappant”, commence Nihil. “Tu as vu ce qui est arrivé à tes amis. La Sécurité nous cherche partout. Nous pouvons nous en sortir seulement en restant tous unis.” Il s'adresse au groupe: “J'ai plus d'expérience que n'importe qui. Sans moi, vous êtes perdus.” Le garçon à ce moment relève les yeux. “Ils nous tueront”, balbutie-t-il. Il se tourne vers ses compagnons. “Dites-lui que nous devons nous rendre!” Nihil vient d'entendre le mot qu'il a effacé de son lexique. Il saute au cou du fugitif… Il s'arrête tout à coup. Il fixe sa victime une seconde. Puis sans rien dire, il disparaît dans le renfoncement. Assis sur une pierre, il écoute les pas des disciples au début bien audibles puis de plus en plus lointains. Il reste là immobile en attendant les nouveaux événements. "De toute façon, cela ne changera rien." VENGEANCE @ Une marche interminable illuminée sur le parcours par une faible lumière pas après pas, sans aucun point de repère. Le long de petits ruisseaux puants, à travers des passages si étroits qu'il est impossible de les franchir sans ramper à quatre pattes. Avec la possibilité de déboucher sur une impasse. Bien plus loin, le tunnel s'élargit. Après la terre battue, des dalles recouvrent le sol. Nihil accélère le pas mais il ne se laisse pas entraîner par l'enthousiasme: au fur et à mesure qu'il s'approche de la surface, le risque augmente. Le tunnel se termine par des marches. Il pointe sa torche vers le haut. Quelques mètres plus loin, une porte métallique, sans poignée ni serrure. Il arrive sur le palier et il en effleure la surface. La porte grince sur les gonds. Nihil fait un pas dans la nuit. L'atmosphère s'illumine. Il se retrouve dans une pièce verte avec une rampe d'escalier sur sa droite. Des marches qui semblent ne jamais finir. Il a abouti dans le souterrain d'un gratte-ciel. Il commence la montée en se soutenant à la rampe. Là-haut il sera à l'abri: ils sont en train de le poursuivre dans le monde souterrain. Il s'arrête de temps en temps pour un bref repos ou il lève les yeux à la recherche d'un but qui n'arrive jamais. Une demi-journée après, le plafond apparaît. Il arrive sur le palier et il ouvre la porte. Une lumière l’aveugle. Il regarde autour de lui en se protégeant les yeux de sa main. Il a atterri sur une terrasse, au-delà de laquelle il n'y a que le ciel. Le bâtiment le plus haut de la ville. Appuyé au parapet, il admire trois gratte-ciel à contre-jour semblables à des géants noirs. En direction opposée, d'autres reflètent le rouge du coucher du soleil sur les fenêtres. Il se penche. Plusieurs kilomètres au-dessous, des rues spacieuses et des édifices élégants, des parcs et des points d'eau enrichissent l'espace. Dans le lointain, un vol d'oiseaux se pose sur un toit. Il en oublie sa rage. Une rangée de points noirs apparaît à l'horizon: les ovoïdes de la Sécurité! Il se précipite vers un petit mur et il se met derrière. Il est immobile, il retient son souffle. Un sifflement. Cinq ombres courent rapidement le long du toit. Les véhicules disparaissent dans le lointain. Il se relève et il observe encore la ville mais cette fois avec un autre état d'âme: il y a de la rancœur dans ses yeux, rien d'autre qu'une immense rancœur. "Tout cela m'était destiné." Il arrive encore à la balustrade. Il fixe le vide, les bras tendus. Puis il se tourne. Une structure avec une échelle trône au milieu de la terrasse. Elle se termine par un balcon où un bâton avec le drapeau d'Alpha Centauri s'élève vers le ciel. Il monte les marches jusqu'à la plate-forme. Il est vraiment maintenant au point le plus haut de la ville. Le soleil vient de se coucher et la ligne pourpre s'affaiblit rapidement. Au-dessus, le ciel est en train de s'obscurcir mais les étoiles ne brillent pas encore. Un coup de vent. Il s'accroche à la balustrade et il la franchit. Puis il s'assoit sur le bord en balançant ses jambes dans le vide. Il fixe le petit transmetteur dans la paume. "Je me vengerai bien vite!" Il lance un coup d'œil chargé de mépris à la ville. "Maintenant!" Il ne transmet toutefois aucun signal. Il vaut mieux attendre qu'on le trouve. Il sourit en pensant à ses persécuteurs qui passent du triomphe au désespoir. Il reste là sur le bord, alors que le vent glacé fouette son visage et agite ses vêtements. ETAT MAJOR @ Quartier Général de la Défense, Terre. Le corps de la ginoïde est immobile sur le lit. Quand Eve reprend conscience, le général Marcus Rand est à côté d'elle. “J'ai couru ici dès que j'ai su que tu étais arrivée.” La femme se sent engourdie. Elle relève le buste petit à petit, elle s'assoit dans le fauteuil. “J'ai besoin de m’embarquer sur les Caravelles, Marcus.” “Pourquoi?” Elle explique la situation. “Il n’y a que l'Etat Major Général seulement qui peut prendre cette décision. Je vais fixer un rendez-vous.” L'homme se met de côté et il commence à parler avec ses supérieurs. Il revient tout de suite après. “La réunion aura lieu dans une demi-heure.” “Je savais que je pouvais compter sur toi.” “Nous devons nous dépêcher.” Eve se met debout. Ils entrent dans un couloir. Ils s'introduisent dans un ascenseur. “Nous allons descendre de deux kilomètres.” Ils attachent leurs ceintures de sécurité. Un petit objet se soulève du sol et il commence à voltiger. Ils sont en chute libre. L’ascenseur commence à ralentir: freins électromagnétiques en marche. La porte s'ouvre devant l'imposante entrée d'un refuge anti atomique. Eve avait toujours rêvé d'entrer dans l’endroit où l'Etat Major prend des décisions vitales pour la sécurité de la Confédération et il élabore des stratégies à long terme. A l'époque où elle militait dans l'armée, il constituait pour elle, comme pour tant d'autres jeunes officiers désireux de se faire honneur, le but le plus recherché. Il représentait surtout un point de repère inébranlable. Elle a maintenant le privilège d'y pénétrer en tant que civile, comme les chefs d'état. Ils se mettent en marche dans le couloir. Elle sent sur elle les yeux indiscrets des caméras. Au fond, un robot fait la garde d'une porte. Ils entrent dans une salle. Cinq officiers de l'Etat Major les attendent derrière une table. Eve s'arrête à quelques mètres et bien qu'elle n'appartienne plus à l'armée depuis plusieurs années, elle se met au garde-à-vous. Marcus reste derrière quelques pas. L'officier qui se trouve au centre, la regarde. Il a les cheveux blancs et un uniforme bleu décoré de médailles. “Le Général Marcus Rand nous a informés de votre proposition”, commence le chef d'Etat Major. “Vous méritez toute mon attention, pour votre brillant passé militaire et l'aide que vous nous avez récemment fournie.” Il feuillette un document. “Vous vous êtes distinguée dans les Red Helmets pour avoir éventé une attaque terroriste avec des armes nucléaires. Vous avez été décorée à la valeur du mérite et vous avez reçu de nombreuses appréciations. Vous étiez donc destinée à atteindre le sommet de la carrière militaire. Par contre, vous avez donné votre démission.” Le Chet d’Etat Major fait une pause. “Vous vous demanderez pourquoi dans toutes ces années, nous n’avons jamais cessé de nous intéresser à vous.” Eve est impassible – juste un battement de paupières. Pendant ce temps le militaire poursuit: “Après l’académie militaire, vous avez accepté de vous soumettre à un traitement en mesure d’améliorer vos caractéristiques physiques et mentales. Une expérience secrète que la Défense tentait pour la première fois sur un être humain. On vous a effacé tout souvenir du soin afin que votre comportement n’en soit pas influencé. Je vous avoue que, quand vous avez donné votre démission à la Défense, nous avons eu un moment d’hésitation. Nous vous avons laissée libre enfin convaincus que votre comportement dans d’autres secteurs aussi serait de grand intérêt. C’était le cas. Vous avez travaillé pour l'ISIA en vous distinguant pour la qualité des recherches.” Il s'assombrit tout d'un coup. “Vous avez été accusée de corruption quand vous apparteniez à la Commission de Certification. Le scandale nous a cueillis de surprise. Nous ne voulions pas que votre vie ait pour nous un seul aspect trouble, ainsi nous avons donc chargé le général Marcus Rand de faire une enquête. C'était tout un complot. Vous êtes devenue un être virtuel aux caractéristiques uniques, avec la digitalisation du cerveau. Vous vous êtes mise en contact avec les Elus, une organisation que nous avons appréciée pour les mérites de ses participants. Vous avez commencé à transférer vos caractéristiques aux adhérents. Les Elus, grâce à vous, ont réussi à fuir à la Sécurité mais surtout ils ont commencé à se transformer en une nouvelle race.” Il lui lance un regard pénétrant. “Venons-en au fait. Vous voulez guérir la population et arrêter Nihil. Comment pensez-vous y réussir?” “Un jour Nihil se présenta avec un nouveau virus. Il me chargea de l’étudier, mais quand je lui demandai comment il se l’était procuré, il ne me répondit pas. Quelques jours plus tard il voulut que je l’efface. De toute façon j’ai eu le temps de l’étudier.” “Comment entendez-vous développer un soin?” “J’ai besoin d’un simulateur de la Défense. L’ordinateur légendaire, le plus puissant de toutes les autres machines du système solaire tous réunis. Caché sous des kilomètres de roche. Un des secrets militaires les mieux gardés. Le grand officer a une expression sérieuse. “Notre ordinateur est occupé dans des projets de grande importance et pour vous satisfaire, nous devrons retarder les activités qui sont en cours. Toutefois nous sommes disposés à entendre votre motif.” “Comme vous le savez”, commence-t-elle, “le virus est mortel. Nous ne pouvons pas remettre en marche la population parce que les copies de réserve ont été effacées. Nous devons développer un soin et si nous ne réussissons pas, personne ne survivra. Je me suis adressée à vous pour trois raisons. D'abord le super ordinateur de la Défense est le seul qui puisse faire des calculs si complexe en peu de jours. Les autres machines demanderaient des mois. En deuxième lieu, cet ordinateur utilise des programmes de simulation vraiment uniques.” “Comment êtes-vous au courant des logiciels dont nous disposons?” demande le chef de l'Etat Major. “C'est moi qui les ai développés. La Défense avait confié la charge à l'ISIA.” Les officiers parlotent entre eux. “Vous voulez dire...”, intervient le grand officier, “que vous possédez, non seulement une profonde connaissance de l'infection, mais aussi des instruments nécessaires pour un soin. En conclusion, vous pouvez évaluer mieux que n’importe qui la nécessité du simulateur.” “Jusqu'à présent je vous ai exposé deux motifs. Le troisième, c'est que j'ai déjà travaillé avec les savants de la Défense. C’est la meilleure équipe que je n'aie jamais connue. Je suis sûre d'aboutir à mes fins avec leur aide.” Le chef d’Etat Major lit un hologramme: “En échange de votre aide, vous demandez de pouvoir poursuivre le voyage pour Alpha Centauri avec les Elus. Expliquez-nous le motif.” “Le Projet Alpha Centauri marque le début d’une nouvelle époque. Nous voulons y contribuer. Et vous, vous savez ce que j’entends.” Le chef de l'Etat Major conclut la section: “Merci Capitaine Dirac.” La séance est levée. Quand on reprend une demi-heure après, le grand officier scrute la jeune femme au garde-à-vous. L'allure orgueilleuse et l'expression déterminée. Exactement comme les meilleurs officiers. “Capitaine Dirac, vous vous êtes une habile combattante, vous connaissez Nihil mieux que n’importe qui puisque vous avez travaillé avec lui sur certains projets secrets. Nous sommes certains que votre participation sur les Caravelles sera déterminante.” Il reprend son souffle. “Le Projet Alpha Centauri n’a pas seulement le but de porter le peuple digital dans un autre système solaire. Il existe un second objectif, encore plus ambitieux, tenu jusqu’à présent secret. Nous sommes convaincus que, loin de l’influence humaine, les êtres digitaux pourront exprimer au mieux leur potentiel. Nous recherchons des personnes qui soient en mesure de nous aider à atteindre cet objectif. Par conséquent le Président de la Confédération, en accord avec les représentants du Réseau a décidé d’accueillir votre demande. En ce qui concerne notre simulateur, il est à votre disposition Capitaine.” Il indique le militaire qui se trouve derrière Eve. “Dorénavant vous pourrez présenter vos demandes directement au général Marcus Rand. Le projet Alpha Centauri revêt la plus grande priorité. Nos ressources sont à votre disposition.” Quelques minutes après, Eve et le jeune officier sont dans l'ascenseur. “Tu les as frappés!” plaisante l'homme. “Merci pour ton aide, Marcus. Tu m'as fait embarquer. Tu as fait en sorte qu'ils me confient des charges importantes...” “Tu connais ce travail mieux que n’importe qui.” Eve se met sur la pointe des pieds et elle l’embrasse sur la joue. Ils sont maintenant sur la terrasse. Ils avancent vers un véhicule au profil fuyant, garé au milieu. L'homme lui remet la combinaison. “Nous serons au simulateur dans une demi-heure.” Ils montent la passerelle et ils s'enfilent dans la cabine. Les moteurs sifflent. Quelques instants plus tard, le véhicule file dans le ciel. UN PLONGEON DANS LE PASSE Le général Marcus Rand s'arrête à une dizaine de mètres de l'entrée. “Je ne peux pas aller plus loin.” Eve le regarde de façon sereine. “S'il y a une solution, je la découvrirai. Tout sera conclu en peu de jours.” “Tu me trouveras ici.” La femme se met en marche, le long du couloir. Cinquante mètres plus loin, elle entre dans une pièce circulaire. Au centre s'érige une colonne noire, environ de sa hauteur, d'une épaisseur d'une vingtaine de centimètres. "Me voilà." "Je t'attendais." Au moment où elle ferme les yeux, ses programmes sont engloutis dans l'ordinateur. Elle se trouve à présent dans un espace sans murs, envahi d’une intense lumière. Elle est entourée d'une dizaine d'individus en uniforme blanche. Ce sont les savants de la Défense. “Bienvenue à nouveau, Eve!” l'accueille l'officier au galon le plus élevé. “Il y a eu beaucoup de changements depuis que tu es partie.” Tout avait commencé une trentaine d'années auparavant, dans une limpide matinée de printemps, quand le directeur de l'ISIA avait convoqué Eve. “Vous devez rejoindre de toute urgence une base militaire pour participer à un projet secret. Vous maintiendrez votre travail dans la Commission de Certification mais vous devez interrompre toute autre activité.” “Est-ce qu’il y a autre chose?” avait demandé Eve sans sourciller. “Un ovoïde militaire viendra vous chercher dans deux heures.” Elle avait distribué ses projets aux collègues. Elle s'était embarquée dans l’avion vers midi. Il y avait un espace restreint et sombre. De petits hublots le long du fuselage. L’ovoïde avait pointé vers le désert au sud de la ville, une étendue de pierres noires de lave, interrompue de temps en temps par de majestueux monolithes. Une place qu’elle connaissait bien parce qu’elle avait escaladé certains des ces pics. Malgré cela, elle ignorait l’existence de la base militaire. L'ovoïde avait atterri une heure après, au milieu du désert. Un espace séché par le soleil, entouré d'un mur de dix mètres, surmonté de fil barbelé. Au centre, il y avait un imposant cube gris en béton armé. On respirait un air enflammé. Des caméras et des senseurs étaient installés partout. Trois robots scintillants l’attendaient. “Madame Dirac, suivez-nous, je vous en prie.” Ils l'avaient escortée à l'intérieur du bâtiment. Un garage avec une rangée de véhicules électriques le long d'un mur et l'entrée d'un tunnel sur l'autre côté. Ils étaient montés dans le premier véhicule qui, à travers une succession de tournants, les avaient emportés en profondeur, jusqu'à l'entrée du laboratoire principal. Après avoir parcouru un tunnel sur une centaine de mètres, ils étaient arrivés à une petite salle où une dizaine de savants étaient réunis autour d'une table. Certains s’étaient levés. “Comment s’est passé le voyage?” avait demandé un blondin en lui serrant la main. “Le pilote automatique n’était pas loquace. J’ai regardé le désert. Je n’ai été jamais aussi loin.” “Deux de vos articles nous ont frappés”, avait commencé un officier dans un coin. “Nous allons tester vos théories en profondeur.” Une jeune fille, à la peau comme de l’ébène ciré, avait offert un café bouillant à Eve. “Je m’appelle Pauline. Je suis ici depuis deux jours.” Le reste de l’après-midi passait en discutant sur un certain comportement de la matière qu'ils avaient découverte récemment. Ils décidaient d’effectuer une simulation. Eve fut chargée de développer le logiciel. Des mois difficiles mais enthousiasmants suivirent durant lesquels ils produisirent de la matière première pour un nouvel ordinateur quantique. La Défense décida de construire un prototype. Des savants et chaque jour des techniciens commencèrent à affluer par dizaines. On commença l'installation des laboratoires à la suite de la livraison des matériels et des appareils. La base devint un gigantesque chantier immergé dans une activité frénétique. Deux mois après, en parfait accord avec les plans, le personnel était formé de plus de cinq cents unités et les laboratoires étaient les plus avancés du système solaire. L'année suivante, ils passèrent de l'étude au plan, des essais des composantes à l'assemblage, grâce à une organisation bien rodée et à différentes circonstances favorables. L’objet de leurs désirs trônait finalement au centre de l'énorme salle à voûtes du laboratoire principal, entouré d'une multitude de savants et de techniciens en uniforme blanc, prêts pour le test final. Une toile d'araignée d'appareillages et de fils se déployait sur toute la surface. L'excitation était palpable. Le triomphe s’approchait. Ce jour-là, Eve était en train de tester un appareillage quand la police militaire entra. Ils la rejoignirent et ils l'escortèrent dans un silence glacial jusqu'à une pièce où trois officiers l'attendaient. “Madame Dirac, vous êtes enquêtée pour corruption.” Ils étaient en train de la fixer, prêt à remarquer ses moindres réactions. Enfin le verdict: “Nous allons vous livrer aux autorités civiles.” Une heure après Eve était déjà à bord d'un ovoïde, serrée dans le siège arrière entre deux agents en civil. Stupéfait. Elle était la proie des événements qu'elle n'avait pas causés et qui étaient en train de bouleverser sa vie. Eve se trouve au centre de la salle. Elle hoche la tête. "Le début d'un cauchemar." Plongée dans le blanc éblouissant, elle est immobile jusqu'au moment où l'officier la ramène au présent: “Nous pouvons commencer.” Elle relève la tête. “Je retransmets les données.” INSTITUT DES SCIENCES INFORMATIQUES @ Cité virtuelle d'Alphacity. Les moteurs sifflent. Le véhicule file entre les gratte-ciel, il frôle les immeubles. Eve observe la ville à travers la carlingue transparente. Les rues et les places sont couvertes d’une étendue de corps. "C'est mon défi." Une demi-heure après, l'édifice blanc de l'Institut des Sciences Informatiques apparaît. L'ovoïde atterrit près d'une fontaine, devant l'entrée principale. Eve descend, certains chercheurs guidés par un petit homme vif y arrivent. Ils se serrent la main. “Quel plaisir de te revoir, Eve!” dit le directeur. Elle sourit, seulement un instant. “Je sais que vous êtes en pleines difficultés.” “Les décès sont en train d’augmenter. C’est un effet collatéral de l’infection.” Le groupe entre dans l'édifice et s'enfile dans un ascenseur. “Descendons dans le bunker. Nous étions là quand l'épidémie a explosé.” Il arrive dans le laboratoire. Eve et le directeur montent sur l'estrade. Une cinquantaine de savants sont réunis sur les gradins. Des visages fatigués, une profonde détermination sculpte leurs regards. C'est le genre de personnes qui aiment les défis intellectuels et qui les vit avec passion, exactement comme elle. Le directeur prend la parole: “Vous connaissez déjà Eve Dirac, si ce n'est au moins que de renom. Elle travaillera comme responsable des recherches.” Certains sont stupéfaits, d'autres ont la confirmation de ce qu'ils avaient entendu dire mais ils sont tous contents de recevoir une aide dans un moment si difficile. Ils l'accueillent avec un applaudissement chaleureux. Comme autrefois. Elle se lève. “Je suis heureuse d'être ici. J’ai l’impression d’être revenue à l’ISIA. Je connais certains d'entre vous et je me rappelle de nos victoires. Cette fois-ci, nous affronterons un défi sans précédents. Un défi que nous devons gagner à tout prix parce que l'existence de toute la population dépend de nous. Venons-en au fait. Les jours passés, nous avons développé sur le simulateur un soin pour des dommages provoqués par le virus.” Les visages s’éclairent. “Vous voulez dire que nous pouvons faire revivre les victimes?” Elle serre les lèvres. “Je ne veux pas créer de faux espoirs. Jusqu’à présent nous avons exécuté seulement des simulations. Maintenant nous ferons le premier test sur un cadavre.” Les regards se concentrent sur un cylindre de cristal à droite de l’estrade. Un corps émacié et terreux est à l’intérieur. Les informations se succèdent sur un écran. “Le protocole de soin a été installé”, annonce Eve. “Commençons.” Un menu apparaît. Un main invisible met en marche les fonctions. Le cylindre se remplit d’un brouillard lumineux qui se condense en un film quelques minutes après. Comme bruit de fond, le bourdonnement monotone des appareils. Des chiffres et des graphiques se succèdent. Une minute s’écoule. Cinq minutes. Dix minutes. Le cadavre est toujours immobile. Puis un bip. Un simple faible bip. Ils se retournent tous. Sur un écran lointain, immergé au milieu d’autres appareils, un point vert brille. Les savants courent vers les terminaux. Il prononcent des phrases de façon agitée. Le point sur le petit écran fait un bond. Un autre. Les appareils se remplissent de lumières à l’unisson. Les alarmes résonnent. Les regards se concentrent sur le corps émacié. Il a la pâleur de la mort. Pour lui, le temps a vraiment cessé de s’écouler. Les écrans révèlent toutefois que quelque chose est arrivé. Un frémissement à la main droite. Il remue un doigt, il lève la main. Il ouvre les yeux lentement. Ses pupilles sont voilées par le long sommeil. Peu de secondes interminables comme l’éternité, instantanément sculptées dans la mémoire des présents, le couronnement de leurs efforts. Un vivat assourdissant explose comme un tonnerre. Une semaine après. Les savants sont réunis devant le directeur et Eve. L’atmosphère est électrique en attente de l’annonce. Des suppositions seulement. Beaucoup de rumeurs. Le directeur se lève. Il fixe le parterre puis il commence d’une voix mesurée: “Une semaine s’est écoulée depuis la contamination. A présent, le traitement est prêt pour être utilisé sur une grande échelle. Les derniers tests ont eu malheureusement un résultat négatif. Nous pourrons faire guérir seulement une partie de la population.” La stupeur fige les visages. Eve prend la parole: “Je vous remercie tous pour votre disponibilité et votre esprit d’équipe.” Elle s’arrête et elle observe les regards confus que l’énorme tension et la volonté de réussir seulement maintiennent vifs. “Comme le Directeur l’a anticipé, les simulations donnent des résultats très discordants.” Un savant se lève. “Pouvez-vous nous quantifier les résultats?” “Le pourcentage de succès est entre cinquante et quatre-vingts pour cent.” La voix limpide d’Eve résonne: “Quoi qu’il arrive, nous devons nous sentir orgueilleux de notre travail: nous avons fait tout notre possible.” Elle sent tous les yeux tournés sur elle. “Dans quelques heures nous ferons revivre des millions de personnes.” A présent l’amphithéâtre est immergé dans un calme surréel. Eve déplace son regard sur l’écran au-dessus de la tribune. Une vue sur Alphacity à basse altitude apparaît. Des rues et des bâtiments recouverts d’une étendue de points jaunes parmi lesquels ressortent de vives lumières rouges: les contaminés et les victimes. “Les décès sont montés à dix pour cent de la population”, annonce Eve. “Maintenant je libère les programmes réparateurs.” Une onde circulaire se propage dans un coin. Elle vole le long des rues, s’enfile dans les édifices, envahit les souterrains en colorant au fur et à mesure la ville de vert. Mais de ci et de là des taches jaunes et rouges tenaces clignotent. Eve lève le bras vers un chiffre à droite du plan qui fluctue incessamment. “C’est le pourcentage de succès.” Elle déplace l’attention sur une série de graphiques. “Nous aurons la première projection dans une demi-heure.” Le compte à rebours. Le temps scandé non plus par des secondes et des minutes mais par des chiffres et des pourcentages. Des corps gelés par la tension, des exclamations transformées en chuchotements. Lente agonie, vers un résultat inexorable. Juste un murmure à la première estimation. Les données sont mises à jour toutes les heures. Le verdict arrive dans la soirée. Dans le silence absolu. TOUS ENSEMBLE @ Des cortèges silencieux brillent par la lumière tenue en main par chaque habitant. Ils se dirigent vers une seule direction, la place principale de la ville où ont lieu les célébrations. La pâleur et la tristesse des participants révèlent une peine profonde – beaucoup ont un deuil en famille – mais leur comportement digne démontre qu’ils ont accepté toute disgrâce. Ils s’arrêtent devant une estrade installée sur le côté de la place. A neuf heures précisément, l’amiral commence la cérémonie: “Nous sommes réunis ici pour donner le dernier salut aux parents, frères, sœurs, familles et amis auxquels un destin cruel a ôté la vie. Je vous demande une minute de silence en leur honneur.” Le peuple des Caravelles penche la tête et il se concentre sur ses propres souffrances que l’hymne d’Alpha Centauri, une musique douce et ancienne qui parle de courage et de solidarité, ne peut même pas apaiser. “Il y a un mois”, reprend l’amiral d’une voix de stentor, “nous célébrions le début de notre voyage et la naissance de la République d’Alpha Centauri. Le mal a toutefois dévasté nos esprits et il a tué les plus malchanceux.” L’amiral se tourne vers Eve. “Je remercie cette femme parce qu’elle nous a redonné la vie et l’opportunité de reprendre notre mission.” Après un silence rempli d’émotion, un déluge d’applaudissements explose dans le public. Elle va vers le pupitre de l’orateur. Des millions de personnes sont devant elle, en attente de son discours. Ce sont des gens pour lesquels elle combat et à qui elle consacrera son propre avenir. Sa voix limpide fait écho dans la place: “J’ai décidé de participer au voyage pour Alpha Centauri parce que nous pouvons donner de la dignité à la race virtuelle seulement par la migration vers un autre monde.” Elle fixe cette mer vivante, la mer dont elle perçoit les émotions. “Votre présence ce soir est pour moi le don le plus grand: je sens en ce moment la force de notre solidarité et la fermeté de nos motivations. C’est une expérience extraordinaire qui me fait comprendre combien le peuple des Caravelles peut transformer en réalité même les rêves les plus téméraires.” Eve descend de l’estrade, ses amis et ses collègues courent vers elle. Victoire et Adam l’embrassent. Le chef des Corps Spéciaux d’abord, lui fait toutes ses félicitations, puis il la prend en aparté. “Nous avons achevé l’inspection du monde souterrain mais nous ne l’avons pas trouvé. Il doit être en surface.” “Vous avez quelques traces?” “Pas encore mais la recherche est limitée au 13ème cadran.” “C’est une question de jours alors.” Ils rejoignent le groupe et ils se tournent vers l’estrade où dans l’intervalle c’est C573Y qui a pris la parole: “Nous ne pouvons pas baisser la garde.” Il lève le bras vers l’hologramme de douze individus parus dans le ciel nocturne. “Voilà nos ennemis, tous en liberté. Le premier à gauche est leur chef: Nihil, le vrai responsable de toutes nos disgrâces.” Son bras vibre. “Tant que nous ne le capturerons pas, nous ne serons jamais à l’abri.” PRES DU CIEL @ Minuit. Eve se réveille en sursaut. Un message avec priorité absolue a apparu sur le champ visuel: *** CONTACT AVEC DETACHEMENT ARMÉ *** Elle s’assoit sur le lit. Elle reste tranquille juste le temps de retrouver ses forces, puis elle saute du lit et elle endosse son armature. Quelques instants après, elle avance à grands pas le long du couloir vers une porte vitrée. Un peu plus loin un ovoïde aux moteurs en marche l’attend. “13ème cadran”, commande-t-elle en plongeant dans la cabine. Alors que le sifflement des propulseurs fend l’air, le véhicule commence son ascension. Eve lance un coup d’œil sur le commandement de la Sécurité. Il se remplit de lumière, c’est une allée et venue de robots dans le centre de la vaste esplanade. Ils courent vers les grilles et ils se dispersent dans la ville. Derrière elle, dans le lointain, les avions chargés de troupes. L’ovoïde frôle une série d’édifices bas. Toute la ville est une succession de points de contrôle et de patouilles. Il n’y a pas de traces de civils cachés dans leurs maisons comme la Sécurité l’avait demandé. Eve se connecte à l’ordinateur central: "Qu’est-ce qui s’est passé?" "Les caméras volantes ont filmé des visages que le programme de reconnaissance a identifiés comme appartenant aux terroristes." "Est-ce qu’il y a Nihil parmi eux?" "Son visage n’apparaît dans aucun enregistrement mais il est possible que ce soit un des individus filmés de dos: certains ont la même taille." "Montre-moi la zone." Une reprise de haute altitude se matérialise. Les troupes sont en train de converger vers un quartier résidentiel. "Fais-moi parler à l’officier." Un hologramme apparaît. “Comment ça marche, Capitaine?” commence-t-elle. “Nous avons achevé le siège. Une de nos patouilles a engagé un combat à feu avec l’ennemi en l’obligeant à faire retrait dans un édifice au fond de la route.” Il lève le bras vers un immeuble à quelques centaines de mètres. “Mettez en marche les tueurs”, ordonne Eve. Un essaim noir prend son vol, il est formé de minuscules machines en mesure de pénétrer dans les ouvertures les plus étroites. Une fois disparu à l’intérieur, Eve continue à suivre les événements sur le champ visuel. Le contact est presque immédiat. Une poursuite violente le long des couloirs, jusqu’à un appartement. La terreur se dégage des visages, des hurlements altérés. Après, une série de détonation puis le silence. L’ovoïde atterrit devant l’édifice. Les robots ont déjà récupéré les victimes – peu de jeunes au visage émacié – et maintenant ils sont en train de les charger dans un container cuirassé prêt à partir pour le commandement. Le capitaine court vers Eve. “Vous avez trouvé Nihil?” demande-t-elle. L’autre hoche la tête. “Il n’était pas dans le groupe.” Eve se met en contact avec l’assistant: “Où en est la préparation des agents de recherche?” “Ils seront prêts demain matin.” “Je veux qu’ils soient dispersés au plus tôt.” Les heures s’écoulent. Le ciel passe du noir au bleu alors que les étoiles disparaissent et l’horizon se teint de rose. Le premier rayon de soleil s’enfile dans les gratte-ciel et il commence une rapide descente vers la route en illuminant des troupes et des véhicules. Des figures noires contre un fond en feu. “Nous sommes prêts.” “Commençons”, exige Eve. Un vol d’ovoïdes apparaît. Ils répandent une nuée luminescente qui s’infiltre dans les gratte-ciel, dans les maisons, dans les souterrains. Des millions de programmes minuscules qui échangent des informations en se comportant comme un être grand comme la ville, en liaison constante avec le commandement. Ils sont même en mesure de reconnaître les traces de l’ennemi, de le suivre et de le tuer. Ce sont les mêmes programmes dont Eve avait commencé la préparation avant le départ. Ils commencent à converger sur la terrasse d’un gratte-ciel. “Nous y voilà!” Eve fait signe à une douzaine de militaires de la suivre et ils courent ensemble vers un ovoïde. L’ovoïde commence le décollage. Les caméras volantes sont maintenant en train de retransmettre les premières images du gratte-ciel. Le voilà, là, leur ennemi, entouré d’un tourbillon de lumières qu’il tente d’éloigner de lui en agitant son manteau. L’ovoïde s’approche du gratte-ciel, un monument flamboyant comme le soleil. Il fait un virage étroit puis il s’arrête au-dessus à une dizaine de mètres de la terrasse. Nihil, enveloppé de lumière, court en avant et en arrière, les bras ouverts, comme un aveugle. Elle s’adresse au pilote: “Descendons.” COMBAT FINAL @ Nihil appuie son dos contre un petit mur, au centre d’une flaque de lumière, trempé d’un liquide luminescent. Son immobilité et ses yeux baissés font penser qu’il est sans connaissance. Mais tout d’un coup des bruits de pas lui font relever la tête. Eve et ses troupes sont devant lui. “Je t’attendais. J’ai compris que tu étais dans les Caravelles quand tes programmes m’ont assailli”, chuchote-t-il. Son visage s’illumine d’un sourire railleur. “Tu ne gagneras pas.” “Tuez-le!” hurle Eve. Les programmes dont il est trempé, pénètrent en un instant, dans le corps comme des aiguilles en recouvrant chaque cellule d’une pellicule fine. Nihil est immobile comme une statue de verre. Une brise fraîche balaie la terrasse. “Il ne doit rien en rester.” Une fumée dense se libère du corps. Au moment où elle s’en va, Nihil a disparu. Ses cellules ont été dissoutes jusqu’aux moindres composantes et le vent les a dispersées. D’autres ovoïdes planent autour du gratte-ciel maintenant. Un d’eux atterrit sur la terrasse et il décharge une équipe. “Je dois m’en aller”, annonce Eve au capitaine. Mais à mi-chemin, un frisson. La vue se brouille, elle chancelle. Elle se reprend toutefois juste avant de tomber par terre. Elle va vers le véhicule encore étourdie et elle s’assoit sur un siège.“Au commandement!” Pendant le décollage, elle se met en contact avec C573Y: “On s’en est libérés.” “Toutes mes félicitations!” “Il a mis en marche sa vengeance.” “Comment fais-tu pour en être sûre?” “Il ne s’est jamais limité aux simples menaces.” “Nos programmes de recherche n’ont mis en évidence aucune anomalie, même après avoir été mis à jour.” “Un nouveau virus! Transporte la population sur un autre serveur.” Quelques secondes après, C573Y reprend: “Un programme inconnu rend le transfert impossible. Eve ferme les yeux. “Nous sommes dans le piège.” L’ovoïde commence la descente vers le commandement de la Sécurité. Une petite foule prête pour les célébrations l’attend sur le toit. Parmi eux, il y a Victoire qui agite le bras en signe de salut et Adam. Eve se met en contact: “Abritez-vous dans le bunker!” “Qu’est-ce qui se passe?” “On n’a pas le temps de donner des explications. Exécutez les ordres!” Le groupe se balance puis il se précipite vers l’entrée. Eve le suit du regard en serrant les dents. C’est une question de minutes. Sa gorge commence à brûler. Des gouttes de sueur coulent de son front. Au moment où elle se nettoie avec la main, ses doigts se couvrent d’une substance collante. Ses traits se liquéfient! Une douleur lancinante, comme si ses nerfs brûlaient. Une série de convulsions. Des attaques si intenses et si prolongées que ses muscles se rompent et ses organes sont réduits en bouillie. Repliée dans une position peu naturelle, Eve sent que sa vie lui échappe. Juste maintenant, qu’elle a la victoire en main, son rêve se meurt… Le corps de la femme est méconnaissable quand l’ovoïde atterrit sur la terrasse. Tout autour les restes des compagnons dispersés de ci et de là se dissolvent. Dans l’intervalle, la nouvelle de la victoire se diffuse dans la ville. Les habitants se pressent dans les rues dans un état d’euphorie collective. Ils se serrent les uns contre les autres, ils s’embrassent. Les souffrances ne sont à présent que des souvenirs. L’épidémie court toutefois le long des rues, elle traverse les places, elle fait irruption dans les maisons en cueillant les habitants de surprise. Le matin suivant, pendant que la lune s’esquisse et le ciel s’illumine de bleu, le soleil recommence à caresser les gratte-ciel, les immeubles et les parcs. Battements d’ailes. Un pinson prend son vol depuis un jardin, il voltige autour d’un obélisque et il se pose sur un toit. L’air se remplit de chants. Mais la ville ne se réveille pas. Un coup de vent glacial arrache une nuée de feuilles séchées d’une rangée de platanes et il les fait voltiger. Le pont de commandement est immergé dans le silence. Certains androïdes fixent les écrans, concentrés sur les reprises de la ville. Leurs visages tendus les font sembler encore plus vieux, plus de cent ans. C573Y se détache du groupe. Ses pas cadencés rompent le silence. Il s’arrête devant une fenêtre panoramique où il s’installe immobile pour regarder l’étoile la plus lumineuse de toutes, Alpha Centauri. Apparemment concentré. La mort dans le cœur. OMBRES Alpha Centauri “Au lac!” L’ovoïde plonge au milieu de la multitude de véhicules qui encombrent les autoroutes aériennes au moment des heures de pointe. Il passe au milieu de deux rangées de gratte-ciel mouchetés de lumières, il survole la banlieue et il frôle les sommets d’une forêt luminescente. Une demi-heure après, il atterrit sur un rocher qui s’élève au milieu d’une plaine. L’endroit où elles ont l’habitude de se retrouver presque toutes les semaines, après le travail. Victoire et Adam sortent de la cabine et ils traversent un pré sur une centaine de mètres jusqu’au bord d’un précipice. Ils s’assoient sur un bloc de pierre. Victoire se penche en avant et elle arrache un brin d’herbe bleue, doux comme de la soie. Elle joue avec, nerveusement. Malgré l’heure nocturne, il ne fait pas nuit. La grande étoile à l’horizon teint la plaine d’orange et allume la surface du lac avec des reflets dorés. Le point scintillant d’un ovoïde apparaît dans le lointain. “Elle est arrivée.” Le véhicule se pose à côté du premier. Une sombre figure en descend, elle regarde autour d’elle, puis elle agite le bras en signe de salut et enfin elle s’approche d’un bon pas. “Je suis désolée du retard”, murmure Eve tandis qu’elle s’assoit devant. “L’Amiral m’a appelé. Il m’a raconté un fait incroyable…” Les autres attendent pleins de curiosité. “Quand Nihil se rendit compte que l’échec était inévitable, il se vengea en diffusant des virus mortels. Toute Alfacity en fut contaminée. Aucun rescapé.” Victoire sursaute. “Mais tu plaisantes?” “Comment se fait-il que nous, nous sommes vivants?” poursuit Adam. “Nous sommes tous des copies.” “Mais elles ont été détruites peu après le départ …” “Un programme de la Défense a réussi à copier les habitants et à introduire la copie dans un serveur militaire avant le désastre. Cela est arrivé quand j’ai senti que je m’évanouissais.” Victoire et Adam commencent à discuter, Eve répond à leurs questions. L’atmosphère se calme au fur et à mesure. Ils se mettent à contempler l’étoile basse sur l’horizon. “Elle est quelquefois plus lumineuse que la lune”, murmure Victoire. Alpha Centauri est un système triple. Pendant la moitié de l’année l’étoile mineure éclaire l’obscurité mais pour le reste, elle se place à côté de la majeure et d’un troisième astre rouge foncé pour illuminer le jour. Ils écoutent en silence des cris aigus et prolongés. De minuscules créatures prennent le vol d’un buisson et elles disparaissent au milieu de longs brins d’herbes. “L’amiral inaugurera la cinquième ville dans un mois”, annonce Adam. “Nous sommes en avance sur ce que nous avons prévu.” Victoire sourit. Elle ne s’est jamais sentie si utile. Elle n’a jamais rencontré des personnes si optimistes. Ils se retournent vers le câble de l’ascenseur spatial qui relie la planète au Sainte Marie, en orbite à trente mille kilomètres de hauteur. Une plate-forme pleine de gros containers se soulève lentement. “Six mois encore”, dit Eve. Adam cherche du regard les trois points scintillants des Caravelles. “J’ai hâte.” Victoire regarde les compagnons en silence. C’est le bon moment. “Je me demande si au contraire nous devrions renoncer…” Eve est pétrifiée. “Mais comment! Tu as des doutes juste maintenant, à quelques mois du départ?” “Pourquoi devons-nous abandonner cette planète après tous nos efforts?” insiste Victoire pendant qu’elle arrache le brin d’herbe d’un coup sec. Eve souffle: “Mais tu ne vois pas? Les fabriques automatiques et les robots assemblent une ville, l’une après l’autre. Ici on n’a plus besoin de nous!” “Les hommes vivent sur la Terre depuis des milliers d’années.” “Et alors?” s’exclame Eve. “Nous, nous avons une mission!” Adam intervient: “Notre vie infiniment plus longue nous impose un prix bien élevé, Victoire. Nous devons affronter des défis que l’homme ne connaîtra jamais.” Il regarde dans le vide, comme s’il l’avait devant lui. “Des collisions avec des astéroïdes, des étoiles qui explosent, des galaxies qui entrent en collision. Nous serons peut-être présents aussi le jour de la fin de l’Univers! Nous devons nous préparer. Et nous n’y réussirons certainement pas si nous restons dans cette minuscule planète de la voie Lactée. Trop peu pour acquérir les connaissances qui sont nécessaires. Trop loin du point d’où partiront les menaces, pour accourir en temps utile.” La voix d’Adam devient solennelle. “En nous diffusant dans l’univers, nous rencontrerons d’autres civilisations. Et dans des milliards d’années, nous affronterons ensemble le défi le plus grand.” Il fixe le ciel pointillé de lumières qui semblent le désigner d’un regard. “Nous, nous voulons survivre à la fin de l’univers!” Victoire écoute en silence, les yeux pointés sur ses deux compagnons. Un léger tremblement de ses mains. “Cela est notre tâche”, explique Eve d’une voix si douce qu’on dirait un chant. “C’est l’homme qui nous l’attribua, à l’époque où, il y a tant de temps, il nous enseigna à regarder dans l’avenir et il nous fit comprendre que la vraie joie c’était de le construire tous ensemble. Mais toi, tu l’as bien compris depuis longtemps. Tes yeux brillent quand tu parles des projets que tu poursuis. Pourquoi veux-tu y renoncer alors?” Elle fixe la jeune d’un regard pénétrant. Un regard qui ne laisse aucune issue. Victoire halète. La même sensation. Une inquiétude qui naît des entrailles et qui se diffuse dans chaque fibre. Six mois auparavant, le même essoufflement s’était présenté pour la première fois et elle avait songé à un problème passager. Elle l’avait repoussé avec sa simple force de volonté. Mais il s’était caché dans un endroit obscur de sa conscience et il avait grandi jour après jour en faisant apparaître à la surface des craintes dont elle avait oublié l’existence. Elle était assaillie de doutes pour la première fois depuis des temps immémoriaux. “Je ne sais pas ce qui nous attend…” Eve est debout devant elle à présent, ses yeux scrutent en profondeur. “Tu as peur.” Eve s’assoit à ses côtés. “Un héritage des humains, encore une fois. Indispensable pour eux, qui ont une vie trop fragile et brève pour des projets si ambitieux. Un poids inacceptable pour nous. Tu ne t’en rends pas compte? Nous avons commencé une révolution scientifique, la technologie gicle vers des buts inconcevables il y a peu de temps, la colonisation d’Alpha Centauri s’est révélée un succès extraordinaire. Et maintenant nous sommes ici pour parler d’éternité…” Victoire perçoit sa chaleur. Elle n’a jamais eu aucun mot de trop avec Eve. Compréhension immédiate. Et Adam la connaît si profondément qu’on dirait qu’il lit dans ses pensées. A tel point qu’elle a l’impression qu’il se trouve près d’elle quand elle est seule. Sa famille en laquelle elle a une totale confiance. Adam parle maintenant directement à son esprit. Des mots doux comme des caresses: "Nous, nous serons à tes côtés quoi qu’il arrive, Victoire. Mais rappelle-toi ta nouvelle nature. Surtout accepte toute expérience, même si elle peut te sembler difficile. Et cherches-en toujours de nouvelles. Tu auras, seulement ainsi, l’opportunité de te connaître comme tu ne l’as jamais fait et de faire d’énormes progrès. Et un jour, rien ne t’épouvantera." POUR TOUJOURS La grande étoile enflamme les nuages à l’horizon et elle recouvre la plaine de rouge. Des silhouettes sombres s’approchent en voltigeant. Quelques centaines de mètres plus loin, ils virent vers un rocher et ils s’accroupissent avec un battement d’ailes. De majestueux oiseaux au bec crocheté avec des écailles jaunes et rouges. L’astre disparaît lentement en laissant une lueur rose alors que du côté opposé l’aurore commence. L’étoile la plus petite surgit et elle éclaire à nouveau les arbres, les buissons. Deux robots sont assis sur l’herbe. Ils écoutent les mélodies de la nature: le bruissement des buissons dont le vent agite les feuilles vitreuses et le chant d’un vol d’oiseaux cachés au milieu des fils rouges du pré. Trois points brillent au-dessus, dans le ciel à mi-chemin entre le jour et la nuit, dans un crépuscule sans durée. James est arrivé avec un faisceau laser depuis deux semaines après sa mort par accident. Il raconte:“Je ne t’ai pas avisé de mon arrivée, parce que je voulais te faire une surprise.” “J’ai rêvé ce moment pendant plus d’un siècle.” A présent James parle d’une voix agitée: “J’ai vu l’amiral. Il veut accélérer la colonisation, il a l’intention de se faire assister par des gouverneurs.” Il hésite un instant. “Il m’a offert un travail.” Victoire chuchote. “Et toi qu’est-ce que tu lui as dit?” “Une idée intéressante!” Elle sent un frisson dans le dos. Il est vrai que les essais ne se terminent jamais. Elle se donne du courage. Les mots sortent mécaniquement avec un bruit de fond de mélancolie: “Les Caravelles partiront sous peu. Je participerai à la mission. J’ai pris cette décision il y a longtemps.” Victoire se recroqueville en attente de la réponse en prenant ses genoux dans ses bras. Comme une enfant sans défense. James dans l’intervalle scande d’un ton indifférent: “Je ne veux pas te forcer à rester.” Des mots violents comme des gifles. Le destin veut qu’il soient séparés définitivement juste au moment où le bonheur est à portée de la main. “Mais je ne veux pas te perdre”, ajoute James. Les yeux de Victoire s’allument. Elle se retourne d’un bond. Elle lui lance un regard interrogatif. “Qu’est-ce que tu entends par là?” Puis une intuition soudaine, trop belle pour être vraie. James la serre contre lui. “Je partirai moi aussi. C’est une décision que j’ai prise depuis bien longtemps, quand j’ai vu que tu étais parmi les participants. Je veux vivre cette aventure avec toi.” Peu de temps après, Eve et Adam rejoignent le couple. Les quatre discutent des préparatifs et quand ils sont sûrs qu’ils n’ont rien laissé de côté, ils admirent le paysage. A présent la faible lumière de l’étoile recouvre le pré d’un voile transparent alors que la brise fait balancer les cimes pointues des arbres. Une ombre sombre trottine à la recherche d’un abri. “Regardez!” hurle Victoire. Adam indique un rocher où sont posées des créatures aux longs bras fins. “Pourquoi sont-ils immobiles?” demande James. “Ils profitent de la tiédeur de l’étoile.” Victoire fixe le ciel à nouveau. Une nuit limpide d’été d’où ressortent des milliers de lumières tremblantes par la chaleur. Un brouillard diffus dans le fond: des millions d’étoiles et de planètes. Une immensité dans laquelle elle s’engloutira avec sa famille d’ici peu. Une mission qui les tiendra occupées pendant une période indéfinie. Peut-être jusqu’à quand l’Univers existera… Elle commence à voix basse l’hymne rêveur et passionné d’Alpha Centauri. Les autres la suivent en crescendo: “Joie, belle scintille divine, Fille de l’Elysée, Nous venons ardents de passion, Oh créature du ciel, à ton temple! Ton enchantement réconcilie Celui que la tradition a divisé; Ils deviennent tous des frères, Où ta douce aile se pose. … Embrassons-nous par millions! Que ce baiser atteigne tout l’Univers!” (7) Une mélodie qui s’infiltre dans les bois vitreux en les faisant résonner comme des cristaux. Une musique antique provenant de la planète et du peuple qui les a générés. Un chant doux et nostalgique qui les accompagnera dans les coins les plus perdus de la galaxie. (7) Poésie de Friedrich von Schiller, adaptation musicale de Ludwig van Beethoven, 1824, “Hymne à la joie” (voir bibliographie). BIG BANG Un futur lointain. L’Univers fixa les galaxies déformées par la force de gravité. "Et maintenant mon fils, tu vas naître." Il poussa un long soupir. Des torrents de neutrinos parcoururent les plis de l’espace-temps en joignant la multitude de planètes pensantes de son esprit. En un instant il fixa la constante cosmologique. "Tu contiens un germe sublime mais beaucoup de temps s’écoulera avant que tu n’en atteignes la pleine conscience. Au début, des lumières d’intensité incroyable gicleront de tes viscères. Ce sera le chaos. Ta croissance sera tumultueuse." Le vent cosmique glacial l’enivra et un frémissement parcourut les milliards d’années lumière de son être. "Puis d’un coin perdu la première lueur de conscience émergera. Ce sera seulement une petite lumière. Tu ne pourras pas la percevoir; ton chemin vers la conscience est plus long, beaucoup plus long. Une multitude de civilisations différentes s’allumeront en succession, certaines à l’unisson. Elles resteront pour la majeure partie des phénomènes locaux destinés à s’éteindre à la même vitesse qu’elles avaient trouvé leur existence mais d’autres se diffuseront impétueusement dans ton être en reliant les régions les plus lointaines de l’espace. Ce seront tes nerfs. Leurs machines et leurs planètes, tes neurones. Tu acquerras la conscience. Ou plutôt beaucoup de consciences. Incomplètes et limitées à des régions de l’espace, franchement imparfaites. Prends patience ! Ton chemin est long mais l’évolution te suivra durant tout le parcours. Un jour les civilisations qui survivront à ma lente agonie, migreront en toi. Grâce à ta lumière et à ton énergie, elles refleuriront. Elles rencontreront tes peuples et elles leur enseigneront à progresser. Et quand nos natures se fondront, tu deviendras un unique être, finalement! Avant, bien avant que cela a été pour moi." Il parcourut du regard les planètes pulsantes de vie, les étoiles rouges et jaunes, les corps super denses si noirs, que même la lumière ne peut y fuir, les galaxies d’anti matière. "Tu ne seras pas destiné à l’isolement. Au-delà de tes frontières, immergés dans un espace où le temps n’existe pas, il y a tes semblables, destinés à te rencontrer, désireux de s’unir à toi. C’est ça le mystère de la vie." L’espace commença à se réchauffer. "Maintenant!" conclut l’Univers. Un feu aveuglant se libéra du vide. 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Go AVATAR, Launch the First Asteroid Mining Company The Creed of the Persistent and Passionate Mind Raymond McCauley Be Your Own Scientist – Try It And See Randal Koene Mind Uploading is not Science Fiction Terry Grossman Live Long Enough To Live Forever More on: http://www.singularityweblog.com/ http://www.singularityweblog.com/archives/ http://www.singularityweblog.com/category/podcasts/ Wikipedia http://en.wikipedia.org/ : Emerging technologies, Life extension, Biological immortality, SENS Research Foundation, Strategies for Engineered Negligible Senescence, Methuselah Foundation, Strong AI, Artificial brain, Project Joshua Blue, Blue Brain Project, Mind uploading, Technological Singularity, Transhumanism. http://fr.wikipedia.org/ : Nanotechnologie, Immortalité, SENS, Prix de la Souris Mathusalem, Intelligence artificielle, Cerveau artificiel, Human Brain Project, Téléchargement de l'esprit, Singularité technologique, Transhumanisme. March 2013 VOS COMMENTAIRES SONT LES BIENVENUS! Je serai très heureux de recevoir vos commentaires. Ils contribueront à l’évolution de l’ouvrage. N’hésitez pas à diffuser le roman entre amis et connaissances, même sur Internet. mailto:books.msantini@gmail.com Trailer: http://youtu.be/0jwpqsONFy4 http://www.singularityweblog.com/marco-santini-on-singularity-1-on-1/ http://www.smashwords.com/profile/view/AlphaCentauriProject L’Auteur: Marco Santini est licencié en Ingénierie et Business Administration. Ses expériences professionnelles vont de la recherche au management dans des sociétés multinationales et publiques. Profondément intéressé par l’évolution technologique, il a écrit “Le projet Alpha Centauri”, un roman qui représente un avenir proche qui subit une révolution à cause des technologies émergentes. Il a rendu disponible le download de l’ebook en anglais, français et italien pour en partager le contenu avec le plus grand nombre de lecteurs et pour contribuer à la discussion sur de grands thèmes. Ce roman est dédié à ma Mère Marie Michèle Hanine “Ma licence ès Lettres - Université Sorbonne de Paris et ma licence en Lettres et philosophie - Università Statale di Milano, ma longue expérience dans l’enseignement du français à l’étranger m’ont portée à vouloir réaliser des manuels d’enseignement du français en utilisant une méthode moderne qui puisse mettre en liaison l’enseignant avec son patrimoine culturel et traditionnel et l’étudiant qui est en contact d’instruments technologiques de dernière génération. L’ordinateur est sans aucun doute aujourd’hui le seul instrument accessible aux deux générations qui leur permette de réduire les distances de générations et par conséquent d’obtenir un meilleur transfert des connaissances.” Lilia Morales y Mori “A travers mon travail d’écrivain, de dessinatrice d’art fractal et d’inventrice de jeux et de modèles mathématiques, j’ai voulu exprimer certaines des inquiétudes qui m’ont motivée au cours de ma vie: la Science en général et les technologies du futur qui changeront notre propre vision du monde.” Vanderlei Martinianos Analyste de système pour l’éducation, Vanderlei ou Martinianos tel qu’il est mieux connu, est un Conseil Senior indépendant en technologie, qui gère des projets internationaux pour des organisations de grande et moyenne dimension comme Vale do Rio Doce, Petrobras, IBM et autres. Passionné de technologie, d’éducation et d’arguments concernant l’entreprise, il cherche sans cesse à se réinventer, en se recyclant dans des écoles telles que FGV, PUC, Ibmec et des universités à l’étranger comme par exemple Florida Technical College, Fordham University à New York et l’Université de Poitiers en France. Il parle l’anglais, le français et l’espagnol. Outre l’avantage de posséder un riche réseau international de connaissances de première catégorie, c’est le principal fondateur de l’organisation américaine Humanity+ au Brésil, où il entend promouvoir le dialogue transhumaniste entre philosophes, savants, entrepreneurs et entre tous ceux qui sont intéressés par l’argument en général. Actuellement, il se spécialise et il effectue des recherches sur le futur de l’éducation technologique dans le contexte de la loi des Retours Accélérés de Ray Kurzweil. Il aspire à une véritable révolution des méthodes d’éducation actuelles qui selon lui sont incompatibles avec le futur de l’accélération technologique qui nous attend.