﻿Call Me
Par
Alain Bezançon
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Copyright © 2010, Alain Bezançon.
ISBN 978–2–9811549–6–5
Crédits couverture : photo et montage Arnaud Bezançon


Chapitre 1


Milos soulevait péniblement une paupière histoire de retrouver ses repères spatio–temporels.  
Autour de lui, l’espace vaguement familier d’une salle d’embarquement d’aéroport résonnait du silence impersonnel d’inconnus en transit pour ailleurs. Le rugissement étouffé du ballet des gros porteurs était ponctué par les annonces suavement polyglottes du personnel rampant ainsi affectueusement qualifié par l’élite volante.
Tous les aéroports se ressemblent, pensa–t–il en cherchant des repères visuels pour l’aider à situer celui dans lequel il se trouvait. Un regard à l’extérieur lui donna la réponse. 
Une majorité de fuselages peints en bleu, blanc, rouge… France, Paris–Charles–de–Gaulle !, conclut–il rassuré d’avoir trouvé une réponse lui permettant de reprendre pied dans la réalité.
Lentement, son esprit, chargé des brumes du décalage horaire et du poids des années d’une vie d’éternel noctambule, se remettait à fonctionner. Quelques images commençaient à filtrer par l’entrebâillement de sa conscience retrouvée. 
Une voiture, moi dedans, une pluie diluvienne frappe les vitres. « Black rain », me dit le chauffeur aux gants blancs. Dehors des formes gigantesques empilent des briques énormes sur des bateaux. Une aérogare, des hommes avec des masques chirurgicaux passent devant des écrans qui reflètent leur silhouette en spectre infrarouge. « Hong Kong ! » articula Milos.  
Alors sa conscience refit complètement surface et les détails de sa vie redevinrent clairs. 
Milos était en transit à Paris, à destination de New York et en provenance de Hong Kong, dernière étape de sa tournée Asie/Pacifique l’ayant conduit à Hobart, Port Moresby, Penang, Calbayog City et Tainan.
Milos se présentait comme un nihiliste postmoderne en restant toutefois toujours très discret sur ses occupations. Il était un des VJ les plus en vue de la scène underground des Feelers. Le terme VJ prononcé universellement veejay le faisait sourire. Il ne pouvait s’empêcher de l’associer à un prénom indien et de s’imaginer enturbanné officiant devant une foule en transe. Le VJ, pour vibration–jockey, redonnait à l’expression « s’éclater » un sens beaucoup plus littéral. Les Feelers étaient des adeptes des sensations extrêmes qui, grâce à des nano–implants reliés au système nerveux central, avaient la capacité d’entrer physiquement en résonance avec certaines vibrations.  
Un orage violent en montagne, une tornade de catégorie 5, la force G d’une accélération supersonique, un tremblement de terre de magnitude 7 étaient des comparaisons qu’utilisaient souvent les Feelers pour décrire leurs « XtremVibes » aux néophytes. Chaque Feeler doté d'un implant pouvait moduler l’intensité des perceptions physiques avec pour seule limite la capacité des organes à les supporter. Inutile de préciser que les vieux Feelers n’existaient pas et que l’espérance de vie d’un Feeler accro aux XtremVibes ne dépassait pas une dizaine de séances.  
Ce mouvement totalement illégal et d’autant plus excitant était né quelques mois plus tôt et faisait des ravages au sein de la jeunesse dorée mais désœuvrée de la planète. Milos avait flairé le filon et développé rapidement une gamme de vibrations très appréciées de la tribu des initiés, qui entraient en transe le plus souvent possible dans des endroits tenus secrets jusqu’au dernier instant. Milos devait se déplacer en permanence pour suivre les migrations des adeptes et profiter le plus vite possible de cette manne qui selon lui ne durerait pas plus de quelques mois supplémentaires faute de participants et en raison de la pression des autorités pour arrêter ce fléau décimant la jeunesse sonnante et trébuchante.
À Hong Kong, dernière étape asiatique de Milos, la transe avait eu lieu dans un lieu public au grand jour dans une foule à laquelle s'était mêlé un groupe de Feelers désireux de braver encore davantage les interdits et d’augmenter le niveau d’adrénaline dans leurs organes déjà malmenés par une boulimie de vibrations basse fréquence. Cette année–là, le défilé du Nouvel An chinois avait curieusement provoqué un nombre anormalement élevé de crises cardiaques et de ruptures d’anévrisme chez des sujets d’une vingtaine d’années n’appartenant pas aux populations habituellement à risque.
Milos avait quitté Hong Kong brusquement sachant que la police n’allait pas tarder à faire le lien avec les Feelers et, comme tout paranoïaque qui se respecte, il se pensait déjà fiché et surveillé.    
Bien que nihiliste autoproclamé, Milos ne partageait pas les tendances suicidaires de ses clients et commençait à juger un peu trop extrême ce goût sans cesse grandissant pour les risques démesurés.  
Milos se donnait encore deux ou trois transes avant de tirer sa révérence à la scène Feelers et de passer à autre chose. Participer à la destruction de l’élite en aidant tous ces fils et filles de bonne famille à se foutre en l’air en vitesse accélérée avait quelque chose de satisfaisant. Il avait la conscience tranquille du vendeur d’armes. Il faisait du business, certains disaient même que c’était un artiste. Il fournissait les munitions et ses clients pressaient joyeusement la détente. Mais une partie de lui ne pouvait surmonter le dégoût de voir ces gamins se détruire. 
Cherchant à tuer le temps et les idées noires qui commençaient à pointer leur faciès visqueux, Milos parcourait du regard son environnement immédiat. Sur les fauteuils libres traînaient les vestiges de l’attente des passagers ayant combattu l’ennui avant lui. La presse internationale du jour était abondamment éparpillée et des magazines, mieux armés pour résister aux assauts répétés des mains négligentes, faisaient encore miroiter leur façade racoleuse de papier glacé. 
La mère de Milos était tchèque, son père russe et, bien qu’ayant vécu principalement aux États–Unis, Milos avait en lui l’héritage européen de ses parents. C’était peut–être la raison inconsciente pour laquelle il fut attiré par ce magazine dont les caractères cyrilliques ornaient outrageusement la première de couverture qu’il était bien incapable de déchiffrer.
Il commença à le feuilleter et fit défiler entre ses doigts voitures de sport, palaces exotiques, bijoux somptueux et restaurants ultra chics en se disant que c’était typiquement le genre de contenu destiné à sa clientèle haut de gamme de Feelers.
Au hasard des pages, il fut capté par l’expression délicieusement mélancolique de son regard de jade fixant un horizon insaisissable. Sa bouche délicatement ourlée à peine entrouverte semblait susurrer un doux secret à un confident imaginaire. Le nez droit et mutin était encadré de pommettes hautes et légèrement saillantes qui accentuaient le creux de ses joues. Son teint d’albâtre presque bleuté était rehaussé d’une chevelure finement bouclée de flammèches rousses offrant un écrin de feu à cette porcelaine improbable. 
Au cours de sa vie, Milos avait croisé le chemin de toutes sortes de créatures parmi les plus beaux spécimens de la faune féminine et son tableau de chasse était tout à fait respectable. 
Mais ce visage de femme, dont ses doigts parcouraient maintenant les courbes, résonnait en lui de manière différente. Il semblait la connaître, la reconnaître tout en étant certain de ne l’avoir jamais vue auparavant.    
Éros et Thanatos ont forgé ce golem dans le feu et la glace pour tourmenter les pauvres mortels, philosopha Milos. 
Si j’avais encore une âme à damner, je l’offrirais sans hésiter à l’alchimiste auteur de cette création pour la rencontrer en chair et en os.  
Quelques mots en russe en haut de la photo devaient décrire ce que mettait en valeur cette icône impie, mais Milos ne parvenait pas à déchiffrer l’énigme calligraphique. En bas de la page, une note qui semblait manuscrite attira son attention. 
« Call me. 212 555 9978 Eva » 
Milos pensa que cela faisait partie de la composition de la page de pub, mais à y regarder de plus près, la note était bien écrite à la plume.       
Hé, l’alchimiste ! Je n’ai pas encore signé de mon sang, ironisa–t–il pour lui–même. 
212 était l’indicatif de la ville de New York, la destination de Milos. 
Après s’être copieusement moqué de lui–même, la curiosité l’emporta sur le cynisme et l’autodérision et il composa le numéro.  


Chapitre 2


Milos se réveilla au moment où l’appareil toucha le tarmac de La Guardia à New York.
« Eva », articula–t–il en ouvrant les yeux. Le magazine reposait sur ses genoux. Il le saisit et chercha frénétiquement le visage d’Eva comme pour se convaincre de sa réalité. 
Elle était toujours là, ciselée en quadrichromie, et maintenant il pouvait ajouter une voix à ce visage.  
Le numéro composé la veille n’était pas un message publicitaire, ni un service de rencontres, ni une tonalité sans réponse. La boîte vocale avait livré son message sibyllin après neuf sonneries comme pour décourager les impatients.  
« Оставить сообщение », avait distillé un feulement rauque mais définitivement féminin, qui détonnait étrangement avec le physique d’Eva, si bien sûr la voix était celle de la femme sur la photo, se disait Milos. Du russe, avait–il reconnu sans toutefois parvenir à traduire le message. Entendre parler la langue de son père avait ramené Milos à sa petite enfance, une période de sa vie qui demeurait un sanctuaire de joyeuse innocence.
Tout cela ressemblait à un mauvais canular, pensait Milos, mais il ne parvenait pas à effacer le visage d’Eva qui brillait dans son esprit tel le dernier phare avant la côte de naufrageurs qu’était devenue sa vie. 
Dans le taxi qui l’emmenait maintenant à son hôtel où il comptait bien dormir pendant quarante–huit heures sans interruption, histoire de rattraper des semaines de somnambulisme effréné, il composa pour la dernière fois, se promit–il, le numéro d’Eva, espérant quoi, il ne savait plus très bien. Les chemins de son esprit devenaient aussi tortueux que les méandres de la coiffe safranée du chauffeur indien qui le conduisait entre les canyons de verre de la Grosse Pomme. 
Six, sept, huit, neuf sonneries, comptait Milos qui attendait le message laconique devenu familier. 
– Allô, fit une voix rauque de femme. 
Milos resta interdit quelques secondes avant de continuer. 
 Eva ? 
 – Oui, qui est à l’appareil ? 
L’accent était bien russe, l’intonation nette et détachée, le timbre clair et légèrement vibrant, le tout provoquait chez Milos un torrent d’évocations jaillissant d’une source qu’il pensait tarie il y a bien des vies de cela. 
– Mon nom est Milos, je suis à New York, j’ai trouvé votre numéro dans un magazine à Paris, fit–il tout en réalisant le surréalisme de la situation. 
Silence au bout de la ligne, puis : 
– Écoutez, je suis pressée et je n’ai pas le temps pour les blagues de mauvais goût. 
– Attendez ! Je ne plaisante pas. J’ai ce magazine entre les mains et…
– Quel magazine ? coupa Eva. 
– Je ne sais pas…
– Au revoir, lança sèchement Eva. 
– Russe ! Le magazine est russe et je ne lis pas cette langue. 
Au lieu du déclic fatidique Milos entendit le souffle d’Eva marquant une pause et continua. 
– Il y a une photo et votre numéro dessous.
– Une photo ?
– Oui, une femme, cheveux roux, teint très pale, yeux verts, pommettes saillantes. 
Encore un silence en guise de réponse et enfin : 
– Demain, 14 h, Grand Central, quai 18, amenez le magazine. 
Clic. 


Chapitre 3


Déni, colère, marchandage, déprime, acceptation étaient les étapes habituelles par lesquelles passaient les personnes confrontées à des situations inacceptables comme la perspective de sa propre mort ou de celle d’un proche. 
Après la disparition subite de Jason, son fils de vingt ans, Hector s'était fermement ancré dans la colère. Plutôt que d’évoluer vers l’acceptation et le deuil, il se consumait dans toutes les variations de la colère. La rage pure avait fait place à une haine froide, viscérale, avide de se repaître de vengeance. 
La mort de son fils était pour Hector une déchirure, une plaie béante, l’amputation brutale d’une partie de lui–même. Mais pour un homme de sa stature il s’agissait aussi d’un affront intolérable à sa puissance et à sa fortune ; un camouflet personnel lui rappelant l’humilité longtemps oubliée de son appartenance au petit peuple des mortels, tous égaux et nus face à la grande Faucheuse. 
Hector ne pourrait pas ramener Jason d’entre les morts, mais il était prêt à parcourir les neufs cercles de l’enfer dantesque pour retrouver et châtier ceux qui avaient osé lui enlever son unique enfant à jamais et sans sa permission. 
Jason avait un léger souffle au cœur, certainement pas suffisant pour provoquer l’arrêt cardiaque qui l’avait terrassé. Il buvait raisonnablement et ne se droguait pas, du moins à la connaissance d'Hector. Son corps avait été retrouvé sur une plage de Baja California. Aucune trace d’agression, pas de témoins de quoi que ce soit. La zone du drame était très isolée, les enquêteurs locaux avaient rapidement classé l’affaire.
Tout cela était beaucoup trop banal et trop simple pour Hector qui refusait d’en rester là et avait mis sur pied sa propre équipe pour trouver la vérité au–delà du miroir des apparences. 
Ne pouvant s’en prendre directement à la fatalité, il fallait qu’il se mette sous la dent les coupables de chair et de sang pour leur faire payer l’irréparable.
Il y avait quelque part sur cette terre des gens qui avaient des informations sur les causes réelles de la mort de Jason et Hector mettrait en œuvre tous les moyens dont il disposait pour les trouver. Et ses moyens étaient considérables. 


Chapitre 4


Le Kirov de Saint–Pétersbourg avait maintenu au fil des siècles sa tradition d’excellence et su renouveler le genre ancestral du ballet en adoptant la révolution du style fusionnel. 
Eva avait consacré la plus grande partie de sa jeune vie à la vénérable institution, sacrifiant tout à son art. Elle était une des toutes premières danseuses à s’aventurer sur la voie du style fusionnel et était considérée comme une étoile montante destinée aux plus hauts sommets. Mais Eva était un esprit fort et indépendant et l’orthodoxie kirovienne lui pesait tant qu’elle décida de voler de ses propres ailes en poursuivant ses expérimentations fusionnelles de manière indépendante. 
Au–delà d’une simple démarche artistique, l’approche fusionnelle était pour Eva l’essence même de son existence. Il lui fallait sans cesse repousser ses limites physiques et mentales et pour cela s’astreindre à une véritable ascèse qui laissait peu de place aux préoccupations habituelles d’une jeune femme de vingt–trois ans.
Le ballet fusionnel était davantage un happening qu’une représentation conventionnelle et codifiée dont le déroulement était connu à l’avance par des spectateurs passifs rassemblés dans un espace clos. 
Il s’agissait au contraire d’une manifestation chaque fois unique du génie créatif humain combinant dans un cadre naturel la danse, le chant, l’interprétation musicale et une certaine forme de sculpture lumineuse. 
Le danseur fusionnel, affranchi de la gravité, exploitait les trois dimensions dans une improvisation directement influencée par les émotions des spectateurs ainsi que les énergies telluriques se dégageant du lieu de la performance. 
Il transcendait l’instant en catalysant les énergies multiples de son environnement et les fusionnait à travers le prisme de sa propre sensibilité dans une expression multidisciplinaire de son talent.   
Les spectateurs au nombre limité à une centaine se sentaient extrêmement privilégiés de pouvoir participer à de telles expériences et, plusieurs mois avant la performance, ils mettaient un point d’honneur à se préparer psychologiquement pour transmettre le meilleur d’eux–mêmes au danseur et contribuer ainsi à la réussite de l’œuvre éphémère. 
Il était impossible d’enregistrer ou de retransmettre les performances, ce qui leur donnait encore plus de valeur dans un monde où les individus commençaient à douter de leur propre unicité.   
Pour beaucoup cette démarche était davantage mystique que purement artistique. Dans la petite communauté des aficionados de ballet fusionnel, les danseurs étaient considérés comme des guides surnaturels capables de révéler, l’espace d’une performance, un univers parallèle dont la trame serait tissée de sublime et d’harmonie. 
À New York depuis peu, Eva avait été contactée par un mécène qui s’intéressait aux formes d’art les plus avant–gardistes. L’homme souhaitait la rencontrer afin de discuter d’une possible collaboration qui permettrait à Eva de réaliser sa première performance en tant que danseuse indépendante. 
Le jour du rendez–vous était arrivé. Eva avait peu dormi cette nuit–là, son sommeil troublé par l’excitation du nouveau projet et aussi par son téléphone qui avait sonné de manière intempestive. Il fallait qu’elle pense à régler sa messagerie vocale. Et puis son invitation « Laissez un message » en russe ne devait pas beaucoup inciter ses correspondants à s’exécuter. 
Quelques instants avant de quitter son appartement, elle fut troublée par cette étrange conversation avec cet homme à qui elle avait pourtant donné rendez–vous quelques minutes plus tard. 


Chapitre 5


Autant Milos trouvait, au mieux, les aéroports insipides, autant la gare Grand Central était pour lui une véritable cathédrale néo–classique dédiée à Hermès et à Chronos qui devaient se divertir du fourmillement incessant de ces pèlerins affairés qui les vénéraient sans même le savoir.
L’immense hall était un carrefour dans lequel se croisaient les destins de ceux qui arrivaient de tous les coins du pays, armés de leurs rêves et de leurs illusions, et de ceux qui repartaient d’où ils étaient venus, usés par les aspérités de la vie. Milos se demandait si, lorsqu’ils échangeaient des regards, ils se reconnaissaient et, l’espace d’un battement de paupière, se renvoyaient leurs propres images dans le passé pour les uns et dans le futur pour les autres. 
Milos observait le déplacement inexorablement lent des aiguilles d’une des nombreuses horloges qui fleurissaient sur les parois monumentales du terminal. Bientôt il pourrait parler de vive voix avec Eva, la voir et se prouver que tout cela n’était pas simplement une fantastique hallucination.  
Le magazine fermement logé sous son bras, il avançait sur le quai 18 à la recherche de la chevelure de feu qu’il espérait apercevoir d’un instant à l’autre. 
Quatorze heures. Un train s’approcha du quai et s’arrêta. Des passagers débarquaient tandis que d’autres embarquaient. Milos tentait de ne pas perdre pied dans le flot humain. Ce chaos inattendu était exaspérant et il commençait à sérieusement douter de ses chances de trouver Eva. 
Quai 18, 14 h 4, une voix enregistrée annonçait le départ immédiat du train express à destination de Boston quand il vit une forme gracile et bondissante se précipiter dans un wagon à l’autre bout du quai. Il avait cru déceler une onde rougeoyante, mais comment en être sûr ? Il n’avait plus que quelques secondes avant la fermeture des portes. 
J’ai toujours eu envie de visiter Boston ! se dit–il en se hissant à bord du train.   


Chapitre 6


Au cours des dernières semaines, l’équipe d’investigation privée mise sur pied par Hector avait considérablement progressé. Les circonstances de la mort de Jason devenaient beaucoup plus claires. 
La découverte progressive de l’odieuse réalité était un véritable supplice pour Hector. Chaque information nouvelle qui levait un pan de mystère était un coup de poignard supplémentaire dans le cœur du père meurtri. 
Le rapport de l’analyse médicale approfondie était sans appel : Jason était mort d’un infarctus du myocarde provoqué par une surstimulation d’origine exogène. D’infimes traces de nano–implants ne laissaient pas de doute sur l’appartenance de Jason au monde des Feelers que découvrait Hector de la manière la plus terrible.  
Les enquêteurs, ne laissant rien au hasard, avaient identifié la provenance des implants. Ils avaient été fabriqués par des laboratoires clandestins qui se procuraient les composants de base sur le marché noir, lui–même alimenté de manière totalement illicite par des usines de fabrication qui écoulaient ainsi leur stock d’invendus. Ces usines de fabrication étaient le fleuron de l’empire d’Hector. 
À la culpabilité de n’avoir pas su empêcher son fils de devenir accro aux XtremVibes s’ajoutait celle d’avoir contribué indirectement à sa déchéance tragique. 
Il regrettait presque de s’être lancé dans cette recherche de la vérité, le mensonge et le déni étant tellement plus confortables. Mais la douleur était trop forte et il fallait l’apaiser avec la souffrance des coupables. 
Les fabricants d’implants étaient des entités trop impersonnelles. Hector avait besoin d’exercer sa vengeance sur un autre être humain et les VJ étaient la cible parfaite. Il fallait trouver le VJ qui avait conduit Jason à sa dernière transe. 
Hector avait utilisé son réseau d’influence dans tous les milieux, fait jouer ses relations, tordu des bras, graissé des pattes, utilisé ses meilleurs limiers, dépensé sans compter et il avait trouvé.  
La phase investigation terminée, Hector avait déclenché la phase action qui devait le conduire à l’ultime étape tant attendue de l’exécution. 


Chapitre 7


Elle avait des aptitudes physiques et mentales hors du commun, mais être à l’heure relevait pour Eva d’un exploit extraordinaire. Évidemment elle avait largement sous–estimé le temps nécessaire pour se rendre à Grand Central, mais avait tout de même réussi à prendre son train in extremis.
Seule dans son compartiment, elle voyait défiler les immeubles sans âme et songeait à son rendez–vous manqué avec l’inconnu au magazine. Sa curiosité resterait probablement insatisfaite. 
À ce moment précis, un magazine se matérialisa sur le siège inoccupé devant elle, immédiatement suivi d’une voix. 
–  Bonjour Eva, je suis très heureux de pouvoir enfin vous rencontrer. Merci d’avoir accepté mon invitation.
L’homme reprit son magazine d’art contemporain et s’assit face à elle. 
–  Virgil ! répondit Eva, confuse d’avoir été surprise. 
– Je suis votre parcours avec beaucoup d’intérêt depuis quelques mois et je suis sincèrement impressionné par votre talent. 
Depuis toujours habituée à la rigueur monacale du Kirov et à sa discipline de fer qui nivelait les personnalités les moins forgées, Eva n’était pas habituée à ce que l’on s’intéresse ainsi à sa personne. Elle avait la fraîcheur candide des êtres d’exception qui n’ont pas encore pris pleinement conscience de leur potentiel. 
Virgil ne correspondait pas à l’image romantique qu’elle se faisait d’un mécène. La cinquantaine dégarnie, de taille et de corpulence moyennes, vêtu d’un sobre costume anthracite, une barbe grise et rase agrémentait un visage creusé de rides profondes. Eva ne remarqua aucun bijou à ses doigts osseux, pas même une montre à son poignet. Il passerait totalement inaperçu si ce n’était son étrange regard. 
Eva était captivée par ses yeux bleus, presque gris, qui lui semblaient être des miroirs sans tain dans lesquels se reflétait le monde tout en dissimulant l’observateur. La chaleur de son sourire contrastait avec la morne expression de ce regard qui rappelait à Eva une traversée hivernale entre Saint–Pétersbourg et Helsinki où le ciel bas et la mer glacée se figeaient dans une atmosphère blafarde entre aube et crépuscule. 
– Vous donnez toujours vos rendez–vous dans les trains ? demanda Eva un sourire en coin. 
– Pourquoi faire deux choses à la fois quand on peut en faire trois ? ironisa Virgil. 
– Ça doit être le genre de principe qui vous a permis de devenir riche. 
– La richesse est absurde si elle n’est pas utilisée pour promouvoir la beauté. Ce qui nous amène à votre projet qui je l’espère sera devenu notre projet avant d’arriver à Boston.
Eva ne se posa pas trop de questions. Cet homme semblait prêt à l’aider à transformer son rêve en réalité et elle ne laisserait pas passer cette occasion.
– Eh bien Virgil, voilà comment j’imagine ma prochaine performance.   


Chapitre 8


Milos avait parcouru la moitié des compartiments à la recherche d’Eva qui demeurait introuvable. Trouver Eva était devenu une obsession fiévreuse. Depuis Paris, l’existence de cette femme s’était développée dans son esprit comme un virus opérant une transformation profonde de sa conscience.
Il était partagé entre le désir ardent de la rencontrer et la peur de ne finalement découvrir qu’une chimère ou pire encore d’être déçu par la réalité. 
En pénétrant dans la voiture–restaurant, Milos fut pris d’une sorte de vertige, la tête vide, les entrailles lestées de plomb, la gorge asséchée, les battements de son cœur résonnant dans ses tempes au rythme des bogies heurtant les rails inégaux. Il était en apnée mentale, Eva était là devant lui à quelques mètres seulement.
Elle avançait dans sa direction, flottant entre deux airs d’une démarche gracieuse, souple et féline avec cette capacité de pouvoir courber l’espace et le temps autour d’elle, devenant le centre d’attention involontaire de son univers immédiat. 
Sa tenue évoquait celle d’un page tout droit sorti d’un conte féerique. Elle portait un chemisier de soie vert tendre dont le large col remonté mettait en valeur son cou délicat et exposait la naissance de ses épaules fines et musclées sur lesquelles ruisselait une cascade de boucles blond vénitien. Elle chaussait de hautes bottes de suède fauve qui révélaient le galbe parfait de ses mollets et conduisaient invariablement le regard vers ses cuisses dont les muscles finement ciselés ondoyaient sous une étoffe de satin carmin.  
Un port de tête altier renforçait son allure de princesse cosaque. Ses seuls bijoux, ses yeux émeraude attisaient le brasier consumant l’âme de Milos.    
Reprenant son souffle, Milos remarqua l’homme qui l’accompagnait et avec lequel elle était en grande discussion. 
Tous deux prirent place à une table et Milos les imita de manière à pouvoir continuer à observer Eva. 
Elle parlait avec passion et son visage était resplendissant de vie, ne trahissant aucun doute, aucune peur, aucun faux semblant. 
Après quelques instants, l’homme se leva et Milos saisit cette opportunité pour enfin briser son anonymat. 
Virgil s’était absenté pour passer des appels téléphoniques et Eva vit s’approcher de sa table un inconnu. L’homme était grand, très mince et semblait ne pas avoir dormi plus de trois heures au cours de la dernière année. 
– Je suis Milos, nous nous sommes parlé plus tôt aujourd’hui.    
– L’homme au magazine. Désolée pour le rendez–vous manqué. Asseyez–vous, je vous dois bien un verre. 
Milos s’exécuta quand ils furent rejoints par Virgil. 


Chapitre 9


– Virgil, je vous présente Milos, une connaissance de New York, qui s’est égaré dans le même train que nous aujourd’hui, mentit Eva sans l’ombre d’une hésitation. 
– Vraiment ? fit Virgil qui planta son regard dans celui de Milos quelques secondes de trop. 
– Enchanté, articula Milos en se disant que Virgil avait dû voler de tels yeux à un barracuda. 
– Qu’est–ce qui vous amène à Boston, Milos ? s’enquit Virgil. 
Milos se tourna vers Eva et nota son esquisse de sourire formant une moue délicieusement espiègle.  
– Une affaire que je souhaite tirer au clair. 
– Dans quel genre d’affaires êtes–vous ? poursuivit machinalement Virgil. 
– Alors Virgil, que pensez–vous de mon projet de performance ? intervint Eva qui visiblement ne souhaitait pas mettre Milos dans une situation trop inconfortable. 
Virgil laissa traîner son regard encore quelques instants sur le visage de Milos comme pour s’en imprégner. 
– Ma chère Eva, vos idées sont fascinantes et je meurs d’envie de les voir se concrétiser. Je viens de faire quelques arrangements et si tout se passe comme je le souhaite, vous serez en mesure d’exécuter votre nouvelle performance dans une trentaine d’heures. 
Eva, incrédule, resta bouche bée. Même dans ses rêves les plus fous elle n’avait pas imaginé pouvoir poursuivre sa carrière de danseuse indépendante aussi rapidement et dans de telles conditions. Elle pensait devoir passer des années à travailler dans des productions mineures tout en cherchant les moyens de mettre sur pied l’infrastructure nécessaire à l’organisation d’un ballet fusionnel. Et voilà Virgil, surgi de nulle part, qui lui offrait son rêve sur un plateau.  
– Virgil, mais comment ? Je n’arrive pas à le croire !
– Dans quelques minutes nous arriverons à Boston où mes équipes nous attendent pour nous conduire sur les lieux de la performance. 
– Où ? demanda Eva qui avait mille questions à poser et dont l’excitation avait aboli toute rationalité.  
– Je souhaiterais que notre prochaine destination reste une surprise, mais afin que vous puissiez vous préparer mentalement, je peux vous donner un indice.
– Virgil, je vous en prie ! gémit Eva comme une petite fille capricieuse. 
– La performance aura lieu au bord d’un océan. 
– Mais pour les équipements, la scène, le public, ma préparation !
Soudain toutes les contraintes matérielles de la performance se bousculaient dans la tête d’Eva, sans compter le trac immense de se lancer dans une telle aventure dans un délai si bref.  
– Toute la logistique sera prête. Ne vous en faites pas. Vous n'avez simplement qu'à vous concentrer sur l’essence de votre art.  
Virgil et Eva échangèrent quelques instants, le mécène essayant de canaliser l’explosion d’enthousiasme de l’artiste. Puis ils se souvinrent de la présence de Milos qui buvait leurs paroles silencieusement, distillant une foule d’informations pour tenter de leur donner un sens. Au fil de la discussion entre Eva et Virgil, Milos commençait à comprendre la nature de leur relation, mais il ne parvenait toujours pas à saisir quel était son rôle. 
Eva considéra Milos. Il était une énigme qu’elle n’avait pas encore résolue. La priorité était désormais la performance, mais elle trouverait sûrement un moment pour une conversation privée avec lui. 
– Je souhaiterais que Milos nous accompagne, lança Eva à l’attention des deux hommes.  
– Ai–je vraiment le choix ? répondit Milos en plongeant son regard dans celui d’Eva à la recherche de réponses. 
– C’est donc oui, conclut Eva en se tournant vers Virgil, mimant la diva autoritaire qui ne saurait tolérer un refus.  
 – Vos désirs sont des ordres Eva, fit un Virgil faussement servile tandis qu’il jetait à Milos un regard qui lui noua l’estomac. 


Chapitre 10


La limousine qui les attendait à la gare de Boston les emmena à un petit terrain d’aviation à partir duquel ils s’envolèrent à bord d’un luxueux jet privé pour une destination connue seulement de Virgil.
À bord, Eva s’était isolée dans sa cabine afin de consacrer les quelques heures du voyage à une séance de méditation profonde qui était sa façon de se préparer à sa performance.  
Virgil avait gagné un bureau isolé du reste de l’appareil et devait finaliser les préparatifs du ballet improvisé. 
Milos finissait un repas digne des plus grandes tables. Perdu dans ses pensées, il était comme hypnotisé par le mouvement du liquide ambré dont les vagues parfumées venaient tapisser les parois de cristal de bohème du verre logé au creux de sa main.
Il prit une gorgée d’armagnac, mais le feu de l’alcool ne parvenait pas à dominer le brasier ardent qui peu à peu consumait chaque parcelle de son être. Sous le feu couvait l’onde glacée de sa paranoïa qui lui hurlait de quitter ces deux inconnus pour retrouver au plus vite sa solitude, seule capable de lui assurer ce semblant de sûreté semblable à celle que connaissent les prisonniers en cellule d’isolement dans un établissement de haute sécurité. 
Milos s’était placé dans son propre couloir de la mort il y avait des années de cela. Les derniers mois passés dans le monde des Feelers avaient accéléré son processus d’autodestruction. Il était au seuil du point de non–retour. Il jouait à la roulette russe avec de plus en plus de balles. 
Mais maintenant il y avait Eva et, bien qu’aussi russe que la roulette, elle lui inspirait des pensées beaucoup moins morbides. 
La nourriture, l’alcool, le ronronnement des moteurs et la fatigue accumulée eurent finalement raison de Milos qui s’enfonça dans le sommeil comme d’autres sombrent dans le coma. 
La voix rauque devenue familière le tira des bras de Morphée. Elle était assise sur le fauteuil en face de lui et s’était penchée pour lui parler. Son visage était tout proche du sien. 
– Vous l’avez avec vous ? dit–elle sans préambule. 
– De quoi parlez–vous ? répondit Milos l’esprit encore embué et en proie à une terrible migraine. 
– Le magazine. 
– Oui bien sûr, le magazine, fit–il tout en commençant à fouiller dans les poches de son manteau. 
Il le sortit et le posa sur une tablette devant Eva et scruta son expression lorsqu’elle parcourut les pages avant d’arriver à celle de la fameuse photo. 
Eva observa le document et secoua la tête. 
– Tout cela n’a aucun sens. Vous dites avoir trouvé ce magazine à Paris et je n’y ai jamais mis les pieds. Je suis bien sur cette photo, mais je n’ai aucun souvenir de qui a pu la prendre ni à quel endroit. Je n’ai jamais passé de contrat avec ce magazine pour utiliser mon image. Par contre, l’écriture et le numéro de téléphone sont bien les miens. Qui êtes–vous Milos et que me voulez–vous ? 
   
Virgil apparut alors et leur indiqua leur proche atterrissage, ce qui mit fin à leur conversation.  


Chapitre 11


Sanglé à son siège, Milos essayait de trouver des repères pour identifier l’endroit où ils allaient se poser. 
Virgil avait parlé d’un océan et ils volaient depuis environ quatre heures en direction du sud–ouest, ce qui devait les positionner le long de la côte ouest américaine.
Il faisait encore nuit et un regard à l’extérieur ne fournissait aucun indice utile. Milos était même plutôt inquiet de ne pas voir les lumières habituelles qui signalent les pistes et les aéroports. 
Le jet amorça son dernier virage et se posa sans la moindre secousse dans le noir absolu. 
Milos, complètement désorienté, sortit de l’appareil accompagné de Virgil et d'Eva et ils rejoignirent un groupe de véhicules stationnés un peu plus loin. La température était douce et une brise salée chargée de poussière rappelait à Milos un endroit dans le désert qu’il avait visité quelques mois plus tôt.    
Le jet, qui n’avait pas éteint ses moteurs, fit mouvement et, en l’espace de quelques secondes, ne fut plus qu’un point incandescent dans le néant.
Le trio prit place dans un imposant véhicule tout terrain ressemblant à un scarabée maléfique. Deux autres scarabées les entouraient et le convoi se mit rapidement en mouvement sur la piste que leur jet venait d’emprunter. La piste ne semblait jamais finir et Milos comprit qu’ils s’étaient posés sur une route visiblement ouverte à la circulation.    
Eva semblait juger l’expérience follement excitante, mais Milos trouvait que ce Virgil ressemblait davantage à un maître espion au service d’une puissance occulte qu’à un mécène amateur de beaux arts. 
Ils roulèrent en silence vers l’ouest pendant encore quarante–cinq minutes. Eva s’imprégnait des énergies de la région dans un état de semi–conscience. Virgil fixait Milos avec une intensité croissante qui le rendait de plus en plus mal à l’aise. 
Le jour se levait sur un paysage désertique au moment où ils arrivèrent à destination. Derrière eux, à l’infini, des dunes de sable ocre languissaient paresseusement ici et là, ponctuées de quelques cactus anémiques. Devant eux le désert et l’océan Pacifique se livraient un combat millénaire et le résultat était d’une saisissante beauté, ce qui combla Eva de joie et plongea Milos dans un abîme glacé de pure panique.
– Bienvenue à Garra del Diablo, Baja California, déclama Virgil en savourant l’expression de terreur figeant les traits de Milos.     


Chapitre 12


La performance de ballet fusionnel était prévue pour le soir même et Eva passa la journée à inspecter et à tester les installations mises en place par une petite armée de techniciens qui avaient disparu comme par magie une fois leur tâche accomplie. Elle conserva les ultimes heures avant le début du ballet pour se préparer mentalement et physiquement, interdisant à quiconque de la déranger. 
Un yacht avait mouillé au large et on apercevait sur le pont la cinquantaine d’invités qui allaient avoir la chance de participer au spectacle du soir.
Virgil avait disparu dans une des tentes destinées à accueillir les invités et le personnel.
Milos errait seul sur la plage en proie à une terrible angoisse. Il n’avait aucun moyen de fuir cet endroit maudit. Les Feelers l’avaient choisi précisément pour son isolement total. À l’époque de la transe, Milos avait approuvé ce choix, il se sentait rassuré par cet endroit et son nom l'amusait : Garra del Diablo (la Griffe du Diable). Ce soir–là, un Feeler de plus avait poussé son XtremVibe une vibration trop loin et était resté sur la plage après le départ des autres. La griffe l’avait happé comme tant d’autres que VJ Milos faisait vibrer. Il s’agissait pour lui d’un gamin anonyme qui ne verrait plus jamais le soleil se lever. Mais quelqu’un s’était donné beaucoup de mal pour ramener Milos à cet endroit. S’il s’agissait d’une quelconque vengeance, pourquoi ne pas m’avoir tout simplement exécuté ? songea–t–il. 
Virgil et Eva devaient être les instruments ou les commanditaires de cette machination. Trop de questions, pas assez de réponses et surtout aucune échappatoire. Et si tout cela n’était qu’une gigantesque coïncidence ? Eva ne pouvait pas être mêlée à tout cela, non, Eva était trop pure. 


Chapitre 13


Le soleil avait embrasé l’océan, sur la plage les participants au spectacle s’étaient rassemblés autour de la scène. Il régnait un silence religieux que Milos ne pouvait s’empêcher de trouver funeste. Il aurait tant voulu voir Eva et lui parler avant qu’elle exécute sa performance. 
La scène s’illumina des derniers rayons de l’astre couchant et Eva se matérialisa en son centre. Elle se tenait parfaitement droite, les bras le long du corps, et était complètement nue. Sa peau rayonnait d’une lueur spectrale comme si elle était recouverte d’une pellicule de lumière lunaire. Le silence était maintenant total parmi l’assistance et Eva se laissait pénétrer de l’instant dans toutes ses dimensions. La brise océane balayait sa chevelure libre. Son rythme cardiaque suivait celui de la marée. Elle goûtait l’air iodé qui emplissait ses poumons en soulevant sa poitrine. Face au couchant, ses yeux captaient les ultimes particules solaires. Alors elle écarta les bras comme pour accueillir son public, l’embrasser et l’inviter à entrer en communion avec elle. 
Fermant les yeux, elle leva les bras vers le ciel et ouvrit sa conscience aux émotions du public. Elle se laissa bercer par elles quelques instants, cherchant à isoler celles sur lesquelles elle s’appuierait pour lancer son improvisation. 
Enfin, elle joignit ses mains au–dessus de sa tête et compléta son immersion dans l’environnement de la performance, captant les pulsions telluriques qui émanaient des entrailles de la terre et traversaient chaque fibre de son être avec la force d’un geyser invisible.
Elle atteignit alors un état supérieur de conscience et lentement son corps se libéra de la gravité pour s’élever plusieurs mètres au–dessus de la scène, laissant une traînée de poudre de diamant évanescente. Elle se mit à tourner lentement sur elle–même au moment où la sonorité extrêmement grave d’une corne sacrée tibétaine vint purifier l’assemblée des participants de cette cérémonie païenne.          
Milos était subjugué par le spectacle onirique et ne pouvait détacher son regard du corps d’Eva en lévitation. 
C’est ce moment que choisit Virgil pour venir lui parler.
Milos se raidit, prêt à tout et surtout au pire.
Virgil planta son regard dans le sien. Le miroir sans tain avait disparu et Milos put y lire toute la rage et la haine jusque–là contenues et dissimulées derrière un masque lisse. Ce soir, il semblait à Milos que le diable avait décidé de sortir plus que ses griffes.
– Il s’appelait Jason, il avait vingt ans, il est mort à cet endroit, vous l’avez tué, c’était mon fils.
Sa voix avait le tranchant d’une lame qui lacéra les derniers espoirs qu’avait Milos de sortir vivant de Garra del Diablo.  
Eva, toujours en apesanteur, avait commencé à exécuter une série de mouvements de danse classique accompagnés d’une musique parfaitement synchronisée qui semblait émaner directement de son corps.  
– Vous allez donc me tuer à votre tour ? fit Milos d’une voix blanche posant une question purement rhétorique dont il était désormais sûr de la réponse. 
Il détourna son regard des abysses tourmentés qu’étaient devenus les yeux de Virgil et dans lesquels il ne voyait plus que sa propre destruction, pour s’accrocher à la vision d’Eva qui l’avait ramené à la vie au cours des dernières heures passées en sa compagnie.
– Je ne vais pas vous tuer. Elle va le faire, asséna Virgil tel le toréador enfonçant une dernière épée avant le coup de grâce. 
Eva capta alors un nouveau champ d’émotions en provenance du public. Les énergies étaient fortes, sombres, intenses, dramatiques et donc très intéressantes à exploiter. La noirceur de la nuit commençait à s’installer et elle jugea le moment idéal pour changer le cours de son improvisation et se laisser porter par cette vague de ténèbres. Elle se laissa tomber sur la scène et entreprit une composition qui évoquait une bête traquée. Elle courait, trébuchait, se débattait en imprimant dans l’espace de la nuit qui l’enveloppait des marques rouge sang qui demeuraient en suspension bien après son passage et peu à peu formaient une sculpture tragique et mouvante.
– Vous mentez ! cria Milos qui était toujours captivé par la performance d’Eva et se sentait presque physiquement submergé par les émotions qu’elle provoquait, comme si elles étaient amplifiées.   
– Vous avez raison, je dois rétablir la vérité. Mon véritable nom est Hector. Mais cela n’a plus vraiment d’importance pour vous. Je vous ai cherché, je vous ai trouvé et étudié et je vous ai donné Eva, car on ne peut pas tuer un mort. Je vous ai offert ce que vous n’espériez plus. Je vous ai redonné le goût de vivre. Et ce soir, je vais vous enlever tout cela comme vous m’avez enlevé mon fils.   
Le flux d’émotions sur lesquelles Eva calquait sa performance était de plus en plus terrible, il y avait un torrent de lave en fusion qui venait frapper un marécage de peur. À cet instant, elle avait le choix de continuer à fusionner sur ce thème délétère ou d'orienter sa danse dans une direction plus légère. Elle décida de pousser son expérimentation plus loin encore et de s’abandonner complètement à cette pulsion chaotique qui montait en elle comme un orgasme barbare.
Milos était complètement envoûté par Eva qui s’était transformée en un véritable succube secoué d’une convulsion vaudou. Les paroles d’Hector lui parvenaient à travers le brouillard de ses émotions suramplifiées. Sa respiration était saccadée et une sueur froide brûlait ses yeux fiévreux.
– J’espère que vous avez apprécié votre dernier repas à bord de mon avion. Mon chef l’avait tout spécialement conçu pour vous en y ajoutant une pincée de nano–implants dernière génération qui font désormais partie de votre cortex. 
Hector dégustait la souffrance grandissante qui dévorait Milos. 
Le corps d’Eva, qui avait repris sa lévitation, était secoué de spasmes violents poussant ses membres à la limite de la dislocation. Pourtant ses mouvements suivaient une chorégraphie effrénée domptée par une trame sonore qui conférait à l’ensemble un esthétisme troublant. 
Elle arriva alors au paroxysme de la fusion en se cabrant, bras et jambes en croix face au ciel sans étoiles, s’élevant dans les airs portée par les ultimes battements du cœur affolé de Milos. 
 
FIN


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