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Le clivage français



François Bayrou dénonce le clivage français depuis longtemps ; il en montre fort bien la stupidité et les dangers. Il s’imagine que cela devrait suffire à « arrêter ça ». Cette démarche est aussi efficace que celle qui dirait à un schizophrène : « Mais enfin ! C’est stupide de délirer comme ça ! Arrêtez ! » Car le clivage n’est pas une simple erreur de jugement.


Ce qu’est le clivage, en quoi il consiste

Pour un individu, le clivage est un mécanisme qui consiste à
placer certains contenus psychiques à l’extérieur de soi. Ils ne sont pas vraiment hors de portée de la conscience, mais ils ne lui appartiennent plus : il peut les penser mais comme pensées étrangères.

Prenons une image : vous avez dans le jardin une grande cabane à outils ; vous y placez les choses qui vous encombrent dans la maison. Mais vous savez où elles sont : en cas de besoin, vous allez les chercher dans la cabane. Ce n’est pas du clivage, c’est juste une mise à l’écart.

Remplaçons la cabane par un grenier. Un escalier y mène. Plein de choses y sont mises à l’écart. Mais vous savez lesquelles et, en cas de besoin, vous savez les y trouver.

Remplaçons l’escalier par une échelle amovible. C’est un peu plus compliqué, vous n’y montez pas pour un oui pour un non, mais ça reste accessible. Le clivage, c’est quand vous perdez l’échelle et oubliez que votre maison comporte un grenier. Les choses qui y sont ? Quelles choses ? Ceci et cela n’a jamais été à vous. Aux voisins peut-être, mais à vous jamais !

Ces choses, ce sont
des pensées, des opinions, des jugements, des valeurs, des façons de voir le monde, des sentiments. Par exemple la haine ou l’agressivité : pas de haine en moi, c’est l’autre qui me hait et m’agresse.

Dans un collectif dont les individus ne pratiquent pas le clivage, le phénomène s’opère par
répartition des représentations conflictuelles. Du temps que j’animais des « dynamiques de groupe », j’ai vu souvent se mettre en place un clivage dans le groupe. Une idée conflictuelle apparaît, ni ronde ni carrée mais complexe. Certains la voient plutôt ronde, d’autres plutôt carrée. Au fur et à mesure des échanges, les uns ne voient plus que le rond et les autres que le carré. Si on laisse le phénomène s’installer, il se verrouille. Les uns disent : « nous sommes bien obligés de proclamer le rond puisque vous ne voulez pas le reconnaître » et les autres répliquent : « si vous reconnaissiez un peu le carré, nous pourrions envisager le rond, mais avec vous impossible ! »

Imaginez que vous habitiez un village où tout le monde se connaît. Voler ses concitoyens n’est pas prudent. Mais si vous êtes de passage, arrivé hier, parti demain, voler est évidemment plus facile et moins risqué. Autrement dit, la vie nomade favorise le vol. Cela ne signifie pas que tout nomade est voleur, mais que la probabilité de vol est plus élevée chez les nomades. C’est une réalité instable et conflictuelle.

Le clivage consiste soit à dire que « les nomades sont des voleurs » (et à placer au grenier oublié l’idée qu’ils ne le sont pas tous, que ce n’est qu’une légère augmentation de probabilité), soit à affirmer que « les nomades sont des gens comme les autres, c’est du racisme que de les soupçonner avant les autres », et à placer au grenier oublié l’idée qu’objectivement il est plus facile et moins risqué de voler quand on est nomade que lorsqu’on reste sur place.

Voici quelques exemples de réalités complexes et conflictuelles qui sont fréquemment traitées par répartition et clivage :

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