C'est peu avant minuit qu'il monta à bord du "Namurois". En faisant le moins de bruit possible, il descendit dans la cale. Il hésita longtemps à allumer sa lampe de poche. Il repéra bientôt un endroit assez loin de la circulation, entre deux containers et s'y installa. Pourvu qu'il ne se soit pas trompé et que ce bateau quitte bien le port aux premières heures du matin comme prévu. Soudain il se rendit compte de l’énormité de ce qu’il allait faire. Il n’avait mis personne dans la confidence mais se doutait bien que Mère Lily, la pute qu’il avait interrogée de manière si insistante pourrait faire le lien. Tant pis, dès que possible il enverrait un message à son père pour l’apaiser. Il ne fallait pas reculer. Il ne fallait plus reculer. Il jeta un coup d’œil sur sa montre. Il avait pris l’habitude de la porter sur son avant-bras droit. Il était deux heures du matin. Il s’assoupit, les yeux imbibés de larme. Quelques heures plus tard, il fut réveillé par une secousse légère. Le seul bruit qu’il perçut était le clapotis de l’eau caressant la coque du navire. Sa montre indiquait cinq heures trente. La pute ne s’était pas trompée. Il venait de quitter Matadi pour de nouvelles aventures en terre inconnue.
Il se mit à prier. Il avait entendu dire que les marins jetaient par-dessus bord les passagers clandestins. S’il tombait entre leurs mains...Un court instant, il pensa à ces esclaves arrachés de force à leur terre, entassés dans les cales des navires négriers. Il avait l’impression de s’être volontairement offert pour un destin d’esclave. Il chassa très vite cette pensée. Il était libre lui. Il avait décidé de partir. Librement.
Les péripéties de Luzolo feront probablement l’objet d’un autre livre, tant ce n’est pas le sujet de celui-ci. Le lecteur excusera cette digression involontaire mais qui paraissait indispensable à l’intelligence de ce qui va suivre. Il faut néanmoins retenir que Luzolo parvint à trouver sa voie. Il renonça à la médecine pour des raisons d’ordre pratique mais s’inscrivit en faculté de pharmacie. Vivant des petits boulots, travaillant et étudiant à mi-temps, il parvint au bout d’une huitaine d’années à achever ses études et à se faire une situation financière stable. C’est au cours d’un de ses stages qu’il rencontra Azama, alors qu’elle travaillait comme infirmière à Anvers. Elle y était arrivée pour un stage de perfectionnement par le biais d’une bourse de coopération accordée par la Belgique au secteur de la santé du Zaïre. Azama se plut tellement dans le froid du plat pays qu’elle décida, ce qui devenait de moins en moins rare à l’époque, d’y rester. Ce fut le coup de foudre. Nous y reviendrons dans un autre ouvrage.