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Elle sourit à un souvenir. Elle revoyait son père. Toute la famille, était partie en promenade au lac Itasy. C’était la promenade du dimanche qu’elle préférait avec le dîner dans un restaurant près de Tana, les collines flamboyantes et le ciel toujours bleu. Ce jour-là, il leur avait fait une petite leçon. « Voyez-vous toute cette belle eau, les enfants ? Nous autres, les Merina des hauts plateaux, nous avons de la chance. Nous possédons plusieurs grands réservoirs d’eau douce, comme ce grand lac Itasy. Mais les gens du sud, les Sakalava, les Antandroy, eux, n’ont pas notre chance et l’eau leur manque souvent cruellement. Alors, vous devez prendre à coeur de ne jamais gaspiller l’eau, de ne jamais la faire couler pour rien. Sinon, je vous gronderai.  » Ce discours l’avait impressionnée puisqu’elle s’en souvenait. Et cela faisait – elle fit rapidement le calcul – cela faisait bien cinquante ans ! Son père était instituteur et directeur d’école. Il se faisait un devoir de bien éduquer ses enfants. N’empêche que, placées dans une perspective contemporaine, ses paroles étaient prémonitoires.

Les canards coururent vers elle avant même qu’elle n’atteigne le rivage et ils se bousculèrent autour de ses jambes. Ils étaient incroyable-ment familiers. Elle aurait pu les apprivoiser au point qu’ils la suivent dans la maison. Mais il ne le fallait pas. S’ils n’apprenaient pas à se méfier des hommes, ils étaient perdus. Betty leur jeta les graines de maïs en s’amusant de leur gloutonnerie, mais prit bien garde de ne pas les toucher. Puis elle alla s’asseoir un moment sur le quai. Ils la suivirent d’abord, mais quand ils comprirent qu’elle ne leur donnerait plus rien, ils se désintéressèrent d’elle et retournèrent à l’eau, leur mère sur les talons avec son air soucieux de mère bourrée de responsabilités.

Betty examina d’abord la berge avec satisfaction. Elle pouvait constater que les plantations qu’elle avait faites au printemps avaient prospéré. Les pieds de myrique baumier avaient pris de l’expansion, on pouvait espérer que l’an prochain ils recouvriraient uniformément le rivage. Quasiment tous les riverains – sauf quelques irréductibles sots- s’étaient lancés dans ces nouveaux aménagements. C’était le prix à payer pour garder le lac en santé et échapper au fléau des algues bleues. Pour sa part, elle s’était conformée aux nouveaux règlements avec diligence. En fait, elle était secrètement satisfaite à l’idée qu’un jour les gazons disparaîtraient des berges. C’est qu’elle n’aimait pas trop les pelouses sans âme et tellement répétitives. Mais elle ne s’en vantait pas, sachant que dans les alentours, on ne partageait pas toujours son point de vue.

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