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Autorité patriarcale et autorité archaïque



Début juin, le billet intitulé
Culture narcissique et politique tentait de montrer comment la politique est aujourd’hui dominée par des Narcisses court-termistes qui ne s’intéressent qu’à eux-mêmes. Quel paradoxe ! La politique est le lieu de la Cité (en grec polis), le lieu de la coopération et de la solidarité. Et le narcissisme est la négation même de ces valeurs. Comment en est-on arrivé là ?

On se doute qu’une telle évolution est complexe et tient à de nombreux facteurs. Il en est un pourtant dont on peut être sûr qu’il a joué un rôle, c’est « l’élevage » des enfants. Lequel a beaucoup changé depuis quelques décennies. Pour éclairer ce changement je présenterai la théorie de l’autorité de Gérard Mendel
i et l’érosion uniformément accélérée de l’autorité patriarcale jusqu’à son quasi remplacement par une autorité dite « archaïque ».


L’autorité selon Gérard Mendel1 : pérennisation de l’enfance

Pour Mendel, l’autorité est un phénomène
à la fois psycho-individuel et socio-culturel, qui consiste à pérenniser la dépendance du petit enfant à ses éducateurs. L’enfance du petit d’homme est particulièrement longue, et sa survie dépend des soins des adultes. L’enfant ne peut prendre le risque que ceux qui s’occupent de lui l’abandonnent. Il est donc attentif à maintenir leurs attentions et se construit des réflexes conditionnés d’adaptation, voire de soumission si c’est ce qui est attendu de lui.

La pérennisation s’opère ainsi : à mesure qu’il grandit et sort de l’enfance,
l’individu trouve « au dessus » de lui des « supérieurs » qui attendent de lui ce qu’en attendaient ses parents : respect inconditionnel, soumission, obéissance. Et s’il se rebelle, il lui arrive la même chose que lorsqu’il était petit : les « supérieurs » font intervenir la force (la force publique si nécessaire) pour châtier sa rébellion. Ses réflexes de soumission sont ainsi renforcés et, du même coup, ceux des autres individus lorsqu’ils sont témoins de ces répressions.

Ce système est à la fois puissant et économique. Il fait « tenir ensemble » (Mendel) toute la société à peu de frais. Chacun, où qu’il soit dans la hiérarchie sociale, voit au dessus de lui des supérieurs auxquels il obéit volontairement. Cette obéissance volontaire est vécue comme naturelle. Dans l’immense majorité des cas, la force (dont l’usage est coûteux) reste dans les coulisses.

Ce système donne a tous ceux qui sont en position « supérieure »
le pouvoir de faire-faire par leurs « inférieurs » des actes qu’ils ne pourraient réaliser seuls. L’autorité donne du pouvoir. Et toute la société étant ainsi hiérarchisée, le pouvoir de faire-faire se concentre au sommet de la pyramide, au point qu’on a pris l’habitude de dire « le Pouvoir » pour désigner les gouvernements.


Un déconditionnement uniformément accéléré

En Europe,
à partir de la Renaissance, s’est produit un processus de déconditionnement à cette autorité. D’abord quelques individus isolés ont eu l’audace de penser par eux-mêmes sans se soumettre aux « anciens », aux textes sacrés, à la Tradition. Copernic, Luther, Galilée… Ces rébellions n’ont pas manqué de provoquer des réactions violentes, mais qui n’ont pas réussi à écraser le mouvement de libération. Pascal, Newton, les Encyclopédistes élaborent des savoirs avec méthode, sans se soumettre à la Tradition. Ces savoirs, qu’on dira plus tard « scientifiques », sont plus puissants que la Tradition pour expliquer les phénomènes ou créer des techniques.

Ils sont bientôt enseignés à l’université puis à l’école et appris en masse par les fils de la bourgeoisie. Ceux-ci font donc l’expérience
répétée que leurs pères sont plus ignorants qu’eux-mêmes et qu’il leur arrive de se tromper, d’avoir tort. Donc que l’exigence paternelle de soumission inconditionnelle n’est pas juste. Au cours du XIXe siècle, cette expérience influe sur la façon dont ils élèvent leurs propres enfants.

Le mouvement s’accélère et, au XXe siècle, il devient perceptible d’une génération à la suivante. Les deux guerres mondiales contribuent à sa généralisation dans toutes les classes sociales, puis les Trente Glorieuses, avec l’explosion des classes moyennes et des changements technologiques, débouchent sur la révolution culturelle de 1968 : « il est interdit d’interdire. »


On n’a pas fait des enfants pour qu’ils deviennent obéissants

On commence alors à voir des parents qui disent : « on n’a pas fait des enfants pour les dresser comme des petits chiens » et qui refusent tous les « tiens-toi droit », « dis bonjour », « fais pas ci, fais pas ça », etc. Les parents ne veulent plus être des « méchants », ils ne veulent plus être en conflit avec leurs enfants, ils veulent être aimés sans réserve.

Est-ce à dire que l’autorité a disparu ? Point du tout : elle s’est seulement transformée. L’élevage des enfants a changé. Le management des salariés va changer aussi (voir ci-dessous). Mais évidemment, toutes ces évolutions ne sont pas mécaniques : durant plusieurs décennies la situation semble chaotique.


Ce qui change dans l’élevage des petits

Nous préférons ici le mot « élevage » au mot éducation, davantage évocateur du développement social et intellectuel et du dressage des comportements. « Élevage », plus proche du biologique, concerne toutes les pratiques maternelles, familiales et sociales autour des petits.

Aujourd’hui on peut entendre un enfant crier à son parent qui vient de lui interdire quelque chose : « j’te déteste ! » On ne sait plus qu’il y a seulement cent ans, l’enfant aurait instantanément reçu une gifle avec approbation générale et punition à l’appui. Un demi-siècle plus tard, la gifle est improbable et serait désapprouvée. Aujourd’hui, dans le meilleur des cas, le parent répond : « Tu me détestes ? Tant pis ! Moi je t’aime quand même et je maintiens mon interdiction. »

Bienheureux l’enfant dont le parent répond ainsi ! Il vit,
de façon répétée, que lorsque son parent le frustre ce n’est pas parce qu’il est méchant ou qu’il ne l’aime pas, c’est parce qu’il a de bonnes raisons de le faire. Et donc que lui, l’enfant, existe solidement pour son parent. Il existe (il est aimé) même lorsque son parent le contraint ou le prive. L’enfant fait l’expérience de la sécurité.

Mais ce qui arrive de plus en plus souvent après 1968 est très différent : le parent interdit quelque chose. L’enfant crie « Je te déteste », et le parent ne le supporte pas. Il pique une crise, ou bien il cède ; ou tantôt l’un, tantôt l’autre ; ou l’un après l’autre… On voit des parents se mettre en colère puis s’excuser de leur colère et en demander pardon à l’enfant. À l’étape suivante le parent ne refuse plus rien, ne se met jamais en situation de s’entendre dire « je te déteste ». L’enfant apprend donc qu’il a le pouvoir de perturber son parent, que son parent n’est pas solide, qu’il ne sait pas ce qu’il veut. Bref, il n’expérimente pas la sécurité.


Prévoir à long terme ou s’adapter à l’instant

Allons plus loin.
Dans le premier cas, l’individu sait à quoi s’en tenir. Il sait que, s’il fait ceci, il se passera cela. Il a des moyens de prévoir les conséquences de ses choix. Il peut se construire un outil intérieur d’évaluation des situations. Il a affaire à une puissance, pas à une toute-puissance. Il y a des raisons, des motifs, des règles. Son parent ne fait pas n’importe quoi par caprice, sans explication.

C’est cela, en principe, l’autorité « patriarcale » : elle peut être sévère, mais elle est censée rester juste. Et même si, en pratique, les pères réels étaient souvent sévères et pas justes, chacun pouvait se construire une représentation de ce qu’aurait dû être une autorité « sévère mais juste ».

Dans le deuxième cas, l’expérience vécue de façon répétée par l’enfant est point par point l’inverse de la première. L’individu ne peut rien prévoir, ne peut se fier à rien. Les choses arrivent ou n’arrivent pas, sans qu’il y puisse rien. Hier Maman s’est fâchée, aujourd’hui pour la même chose elle ne dit rien. Rien à comprendre, c’est comme ça. C’est la définition même de l’arbitraire, c’est-à-dire de la toute-puissance. Et c’est cela une autorité archaïque.

Pourquoi ce terme d’archaïque ? Parce que tel est l’univers du nourrisson ; tout ou rien et arbitraire : pas de justification, pas d’explication. Ce n’est que peu à peu que le bébé découvre des régularités, puis des règles, et qu’il accède à un univers de raisons. Dans la mesure où la nouvelle façon d’élever les enfants maintient au delà de l’âge de raison les caractéristiques de la période archaïque, il est approprié de nommer cette forme d’autorité « archaïque ».

Cette autorité archaïque est apparemment plus permissive mais
en réalité bien plus aliénante, parce que sa demande n’est pas d’obéir mais d’aimer. Le parent patriarcal supporte ne n’être pas aimé mais exige d’être obéi. Le parent archaïque supporte ne n’être pas obéi mais exige d’être aimé.

Dans cette situation, l’individu ne peut pas se construire un outil fiable d’évaluation des situations. Ne pouvant pas prévoir, il observe les autres pour s’ajuster à chaque situation, sans tirer de leçon généralisable de l’expérience. Le danger est alors qu’il reste
dépendant du regard des autres pour évaluer les situations. C’est le regard des autres qui l’informera sur sa valeur, son importance, son intérêt. Guetter et quêter le regard des autres deviendra sa façon d’être au monde. Et c’est là le cœur du narcissisme.


« Inner-directed » et « other-directed »

Dès les années cinquante, les psychanalystes français décrivent l’évolution de leur clientèle : de moins en moins de ces belles névroses paternelles et de plus en plus de pathologies narcissiques difficiles à décrire… En Amérique, les choses avaient commencé depuis longtemps : en 1951 David Riesmann publie
La foule solitaire où il distingue les personnalités inner-directed, en voie de disparition, des personnalités other-directed, de plus en plus fréquentes (ce livre ne sera publié en France qu’en 1964). Vingt-sept ans plus tard (1979) paraît The culture of narcissism de Christopher Lasch : c’est toute la société qui est imprégnée de ce trouble narcissique (voir Culture narcissique et politique).

Après les années 80, l’évolution devient tellement rapide que les adultes la perçoivent. Il n’est que d’interroger ceux qui travaillent à l’école : ils constatent tous que les enfants changent de plus en plus vite. Or ce sont les personnes bien conditionnées à l’autorité patriarcale qui choisissent de devenir enseignants et ceux qui font ce choix dans les années 80 étaient nés et avaient été éduqués avant 1968.
L’autorité patriarcale ne fonctionne plus du tout avec les élèves des années 90. Impossible d’obtenir le silence en l’exigeant ! Il ne reste aux enseignants qu’à se faire aimer des élèves, au moins suffisamment pour que ceux-ci renoncent à leur pourrir la vie. Comme en famille…

Dans les entreprises aussi l’évolution est visible. On se tutoie, on est censé s’apprécier et se faire confiance, voire être proches. On ne donne plus d’ordres, on négocie des objectifs. On attend du salarié qu’il se donne à fond.
Un cadre de niveau élevé doit travailler sans limite, pour manifester son « amour » exclusif et sans réserve à son entreprise. Comme en famille…

L’autorité est donc toujours le système qui pérennise les relations familiales de l’enfance. Mais elle s’est transformée et l’humain qu’elle produit est très différent de celui que produisait l’autorité patriarcale.


Les adultes d’aujourd’hui

Disons qu’ils sont nés entre la Seconde guerre mondiale et la chute du mur de Berlin. Mais l’évolution n’est pas linéaire : il y avait des narcisses jadis et il y a encore des familles dont les enfants possèdent la structure interne qui leur permet de penser à long terme. Entre des narcisses « purs », entièrement
other-directed et incapables de penser à long terme et d’antiques « pères » insensibles au regard des autres et obsessionnellement braqués sur des objectifs à long terme, la plupart des individus mêlent en proportions inconnues les deux manières d’être.

L’important est que
les comportements politiques d’une personne varieront selon ce qui domine en elle. Dans un prochain billet nous tenterons d’évoquer quelques situations où les réactions des inner-directed et des other-directed sont différentes, avec parfois des conséquences qui ne laissent pas d’être inquiétantes…


Patrice Ranjard
© Patrice Ranjard pour
La Lettre du Lundi 2011

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