Un autre exercice tout aussi affligeant consiste à taper au burin avec une masse sur la même pièce métallique. Un burin au bout arrondi qui n’enlève aucune matière. Au signal, tout le monde tape. Boum, boum, boum, le bruit est infernal. Nous n’avons bien sûr aucune protection contre le bruit. Étrangement, au bout d’un moment une seule note se fait entendre. Une parfaite harmonie. Pendant que nous tapons, les instructeurs quittent l’atelier, ils ne sont pas fous. Leur retour signifie que la pause est venue. Un silence presque improbable remplit l’atelier. C’est l’heure du repas. Nous nous dirigeons vers le restaurant.

Les restaurants font partie de l’histoire des arsenaux. La condition ouvrière au 19eme siècle est difficile. Les journées de travail sont longues et épuisantes. L’ouvrier de l’arsenal part de chez lui avec sa gamelle contenant une soupe ou pour les plus chanceux un ragoût. Une heure en hiver et 30 minutes en été sont accordées pour le repas. À cette époque, heureusement révolue aujourd’hui, l’alcoolisme fait des ravages dans les populations ouvrières, entraînant beaucoup de misère dans les familles. Les ouvriers profitent de ce temps de pause pour envahir les nombreux estaminets avoisinant les accès de l’arsenal. Le vin rouge à 4 sous le litre ampute largement le salaire mensuel des travailleurs qui atteint en moyenne 80 sous. Pourtant, l’alcoolisme est sévèrement réprimé : l’ouvrier fautif se voit reconduire à la porte de l’arsenal par les gendarmes maritimes plaisamment baptisés pour la circonstance garçons d’honneur.

En 1868, deux restaurants communautaires voient le jour sous le nom de « fourneaux économiques » ou bien encore de « coqueries », l’un au poste 13, l’autre à la Madeleine. Ces restaurants sont tenus par les « Sœurs de la sagesse », religieuse officiant à l’hôpital maritime. Sur l’initiative d’un commis de marine, membre du comité de la ville de Brest, Gaston Dussaubat aidé par le militant syndicaliste Victor Pengam est créée en 1917 une coopérative, « L’avenir des travailleurs ». Elle fut remplacée par la « Coopérative des personnels de l’arsenal de Brest » en 1960. Une lettre du comité au ministre évoque cette création : « En réponse à votre appel et sous les auspices de divers associations et syndicats nous avons résolu de fonder un ou plusieurs restaurants dits de tempérance dans lesquels les ouvriers et membres de divers personnels trouveraient une nourriture saine et suffisamment abondante en même temps qu’ils prendraient ou garderaient des habitudes de tempérance ».

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