Interview with Hugues Delalande

Comment vous est venue l'intrigue ?
(apologies to the english readers, this interview is in french.) Petit à petit, en partant à l’origine de la Prophétie, puis en creusant le caractère des personnages jusqu’à ce que tout se tienne et qu’ils deviennent comme de vielles connaissances. Cela a été un processus de maturation. Puis j’ai croisé les fils d'intrigue, jusqu’à savoir exactement où j’allais. Même s’il reste une part d'improvisation par endroits.
Je glisse parfois des détails très importants, des pistes, qui n'ont l'air de rien mais qui sont absolument cruciales pour plus tard. J'essaie de m’adresser aux sens du lecteur, d'alerter sans télégraphier, de jouer sans cesse sur l'anticipation. C'est comme un thème discret dans une composition musicale, qui reviendrait avec force pour le morceau final. Et pour l'instant, les lecteurs n'ont pas repéré mes coups de théâtre les plus importants.
Qu’en pensent-ils ?
Les lecteurs sont très enthousiastes. Ils disent qu'ils tournent les pages, rentrent facilement dans Chevaliers Noirs et se posent beaucoup de questions sur ce qui va arriver. C'est un livre interactif, au sens où ils s’impliquent. Je ne sais pas à quoi c’est dû, mais ils sentent qu’on ne leur dit pas tout, et du coup ils essaient de deviner la suite.
De plus, l'histoire ne suit pas une trame classique, donc prévisible. Il y a de nombreux thèmes dans Chevaliers Noirs, et l’intrigue évolue, prend des directions inattendues, ce qui contribue sans doute à maintenir les lecteurs dans l’expectative.
Et puis dans ce livre, les lecteurs sont comme situés à côté des personnages. Quand on se doute qu’un personnage est en train de mentir, on dresse l’oreille…
Ces personnages, comment les avez-vous approchés ?
En me mettant à leur place, ce qui revenait à franchir plusieurs barrières. Je devais traverser les frontières, celle du passé pour me couler dans leur peau, les rendre accessibles sans tout révéler. Lorsque je les ai enfin compris, les scènes se sont presque écrites toutes seules. Il y avait aussi la barrière culturelle du moyen âge, mais heureusement c’est une époque que je connais bien. Je suis toujours occupé à lire des essais historiques et à faire des recherches.
C’était parfois plus difficile : certains personnages ne me ressemblent évidemment pas, or il faut toujours parvenir à adopter leur point de vue pour que ce soit réussi. Je voulais que tous ces personnages, au demeurant nombreux, qui vivent dans un cadre prodigieusement éloigné du nôtre, soient instantanément compréhensibles, accessibles et vivants. Mais ça reste le but de toute fiction historique…
Il y a des passages, au milieu de Vif-argent, qui laissent penser que tout finira mal…
Je ne peux pas m'étendre sans gâcher votre plaisir. C'est la part d'inconnu qui ne sera pas levée, bien que je connaisse l'exacte conclusion de l'histoire jusqu'à ses dernières répliques. Ces livres sont un voyage, un cheminement pour les personnages comme pour le lecteur. Autrement ce ne serait pas authentique, donc moins intéressant.
Concernant le final, il sera peut-être plus ambigu ou plus surprenant que ce que vous attendez. Disons qu'un bien peut s'avérer un mal, ou inversement. Mais il doit rester des mystères pour tirer le récit en avant, qu'il y ait des frissons, qu'on soit en attente du dénouement... et surpris par les rebondissements entre-temps.
Y a-t-il un seul héros dans Vif-argent ?
Non, il y en a deux. D'où le titre de série « Chevaliers Noirs » au pluriel. On suit de près deux chevaliers aussi atypiques et importants l’un que l’autre. D’ailleurs c’est un livre sans véritable « méchant ». C’est beaucoup plus complexe que cela. Finalement, vous aurez peut-être du mal à prendre parti dans la série. Vous vous inquièterez pour plusieurs personnages, vous vous préoccuperez de leur sort, et vous aurez du mal à les ranger dans des cases et à les définir sommairement.
Mais si vous vous demandez au final de quel côté vous êtes, si vous en arrivez là et que vous les appréciez tous, alors je serai satisfait car j'aurai réussi à retranscrire ce que je souhaitais.
Aucun des personnages ne remplit un rôle. C’est plus intéressant qu’ils aient de la profondeur, et que vous finissiez par les comprendre, en vous demandant dans quel but ils agissent. C’est sans doute ce qui contribue au charme du livre. Ils ont de la substance et on ne vous dit pas tout, donc vous vous impliquez.
Comment réglez-vous les combats aux armes blanches ?
Je m'y connais, c'est une passion. Mais je fais aussi de longues recherches. Je m’assure que tout soit réaliste, selon les manuels d’escrime du 14eme siècle restés en notre possession, les travaux des amateurs, ceux des historiens. J'y passe un certain temps. J'étudie les mouvements avec de véritables armes, j’analyse des vidéos de passionnés qui ont la même démarche : reconstituer l’escrime médiévale d’après les sources historiques. Quand le combat me semble plausible et prenant, je cherche un style d’écriture qui permette au lecteur de comprendre aussitôt ce qui se passe, tout en lui donnant des sensations fortes. C'est éminemment subjectif. Le but est qu'un amateur puisse sentir l’action, en se mettant dans la peau des combattants, sans connaître toutes les techniques d'escrime médiévale. C'est un travail énorme, pour des paragraphes qui passent à toute allure. Mais les attaques et parades décrites étaient employées à l'époque, et fonctionnent dans les situations décrites. De tels combats pourraient parfaitement se produire, et c'est grisant car il y a un réel suspense.
Parfois j'ai passé plusieurs jours à étudier les attaques décrites par un maître d'armes d'époque. Cela pourrait facilement devenir le travail de toute une vie. Ma démarche est de tout comprendre pour mieux le restituer. Pour le tome II de Chevaliers Noirs, j'ai même analysé les restes squelettiques sur les champs de bataille du moyen âge. C'est édifiant, on est très éloigné des clichés où l'on casse trois chaises sur le dos de quelqu'un qui se relève, mais au contraire dans quelque chose de très prenant et primordial, où l'on joue sa vie. Et je me suis contenté de lire des études, je n'ai pas été fouiller sur place.
Vous avez jeté deux versions de Vif-argent avant d'aboutir à celle-ci. Cela a dû être difficile…
Non au contraire (d'ailleurs certains auteurs en jettent davantage). J'avais enfin compris mes personnages et comment résoudre les dernières situations. J'ai énormément travaillé jusqu'aux tous derniers jours précédant la publication. J'ai d'ailleurs repoussé celle-ci dans l'intérêt du manuscrit. J'ai beaucoup écouté mes premiers lecteurs, mais personne ne m'a imposé de mettre quoi que ce soit dans Vif-argent, qui est resté une oeuvre personnelle, au lieu d'essayer de coller aux goûts du temps et de vouloir plaire à tout prix. J'ai aussi choisi de ne jamais prendre mes lecteurs pour des imbéciles, et de leur offrir quelque chose de fouillé, qui s'adresse aussi bien à leurs sens qu'à leur intellect, et évidemment leurs émotions.
Ma démarche était et reste de faire quelque chose d'ultra-authentique, mais surtout pas didactique, au contraire excitant, et si vous appréciez ce genre d'histoire, montez à bord et prenez y autant de plaisir que moi.
Vous apportez un grand soin aux détails…
Oui, c'est une remarque que font souvent les lecteurs : ils trouvent le livre très visuel. Ils ont spontanément des images qui leur viennent à l'esprit en le lisant. Il y a un véritable travail de ma part, pour composer le cadre, dépeindre logiquement les éléments à l'avant-plan et l'arrière-plan. Vous pouvez être certain que les recherches historiques sont faites, et que je me suis représenté les protagonistes sur les lieux comme s'ils y étaient, en cherchant une perspective afin de provoquer une image. C'est parfois presque subliminal. Pour la Forteresse par exemple, avec cette lumière si particulière aux intérieurs médiévaux, je me suis inspiré des tableaux de maîtres hollandais.
Ou encore juste avant le début d'un duel, il y a une grande tension et tout se ralentit avant « l'explosion », alors je passe parfois plusieurs instants sur un détail, une mouche qui vole… Je voulais que ce livre soit « différent » par ses qualités visuelles.
Et comme le moyen âge est finalement très éloigné pour nous, je suis heureux d'avoir contribué à sa découverte, d'avoir aidé les lecteurs à comprendre l'ambiance, d'avoir partagé des images avec eux. Ce sont avant tout des romans à suspense, mais ils représentent aussi un voyage à l'époque médiévale. Je pense que c'est surtout une solide intrigue avec des personnages excitants. Mais si elle provoque de la curiosité pour l'époque, tant mieux. Et si vous gardez des images en tête, parfait.
Vous reconstituez le moyen âge dans un monde réinventé ?
Oui, c'est paradoxal mais pas antinomique. C'est un monde alternatif, très proche du moyen âge réel des 10e - 12e siècles pour tous les détails de la vie quotidienne, qui ont fait l'objet d'une reconstitution historique soignée. Regardez de près, et vous êtes au moyen âge. Il n'y a pas grand chose de gratuit, seulement quelques éléments exotiques. Mais ce monde diffère subtilement à grande échelle. C'est un univers riche et fouillé, qu'on découvre peu à peu avec les tenants et aboutissants de l'intrigue. Il est vaste, et il se tient lui aussi. Vous avez les repères du moyen âge, et soudain tout change. Mais cela fait partie du charme de Chevaliers Noirs que de cumuler une reconstitution historique fidèle dans un monde réinventé. Vous aurez quelques surprises… Par exemple les ordres de chevaliers sont là, mais diffèrent par plusieurs aspects des templiers et des hospitaliers d'époque.
Quelle sont vos scènes préférées ?
Par exemple celle où Maximillien marche vers la potence dans « la procession ». J'aime particulièrement le point de vue de cette scène. Je crois que c'est quelque chose d'authentique, voire d'essentiel. Une autre est « Chambre avec vue », où l'ambiance entre le courtisane et l'Homme Sombre est pleine de charme. En voilà deux qui pourraient n'avoir qu'un vulgaire rapport pécuniaire, et ont une relation troublante, à la Bogart - Bacall dans « Le port de l'angoisse ». Mais il y en a d'autres dont « Illusions, simulacres », et « Étranges enluminures » pour le vertige de Tania. On me parle aussi souvent du chapitre dans le « Labyrinthe », mais je préfère les deux suivants.
Ces chapitres sont situés dans une partie qui culmine sur près de 70 pages.
Oui au début on croit que ce sera bref, qu'ils s'en sortiront facilement, et puis non, il y a des imprévus, des retournements de situation qui s'accumulent et s'accumulent, et on se dit qu'ils n'y arriveront jamais, que ce n'est pas possible qu'ils en réchappent. Et cela continue, ils s'en sortent de justesse, et ils rejouent de malchance. L'ensemble de l'évasion est construit avec l'envie de repousser les limites comme dans une chorégraphie. Mais tout reste plausible dans ces chapitres, jusqu'à l'architecture des différentes parties de la cité. Le but était, après des scènes intimistes à huis clos, de conduire le lecteur jusqu'à un final haletant avec des sensations fortes, le souffle tout aussi court que les personnages. L'ensemble reste très fidèle à la réalité des cités médiévales, avec l'ambiance des rues qu'on voit défiler à toute allure. J'aurais bien voulu trouver un autre roman, avec un passage équivalent pour m'en inspirer. Mais s'il y a un autre livre qui décrive une telle scène d'évasion dans une cité médiévale, avec un tel niveau de réalisme, je n'en connais pas.
Où peut-on trouver Chevaliers Noirs, Vif-argent ?
Sur mon site, vous trouverez tous les distributeurs, avec une liste perpétuellement mise à jour :
www.huguesdelalande.com/fr/index.html#order
Vous pouvez aussi saisir le titre « Chevaliers Noirs Vif-argent » sur Google ou Bing, ou même mon nom.
Un dernier commentaire, avant de se quitter ?
Les retours des lecteurs ont été très gratifiants, j'en suis presque gêné. Mais si le suspense de « Vif-argent » a plu, tant mieux, parce que j'ai prévu d'autres moments à suspense et rebondissements, dans la suite de Chevaliers Noirs.
Que pouvez-vous nous dire sur cette suite ?
Tragique, poignante, mystérieuse... Vous ne verrez pas où je veux en venir… et puis CRAC...
Published 2014-04-24.
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